Mr Roger Dommergue Polacco de Menasce


Brut de pomme !

 » un tableau d’Art abstrait ne mériterait même pas une place dans mes toilettes de peur d’avoir la diarrhée« 

… et d’autres clinquantes opinions !

Mr Roger Dommergue Polacco de Menasce – PDF

 

LES VERS D’OR


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTTMBElkT_Mkscf5BNIBtc9J0I851yzWjZN5-FuvU8F2IZZ1XnY  Kapitolinischer Pythagoras adjusted.jpg

LES VERS D’OR de Pythagore s’inscrivent dans la tradition de Sapience hermétique
méditerranéenne.

Nous les avons traduits mot pour mot, avec le désir de rendre textuellement le ton de simplicité déconcertante qui en recouvre la richesse gnostique d’un voile translucide.
Pour la première fois, cette traduction s’accompagne, en regard, du grec original, dont il n’existait en France, jusqu’ici, nulle édition manuelle. Ainsi donne-t-il au lecteur justement préoccupé de revenir aux sources la possibilité d’utiliser notre travail d’une manière féconde.
Les notes dont nous avons fait suivre notre traduction ne visent qu’à l’éclairer partiellement, afin d’éviter certains contre?sens au lecteur moderne, et qui pourrait n’être point averti de la terminologie pythagoricienne.
Mais il est évident que l’essentiel ne se peut atteindre que par la méditation inlassable d’un texte dont les siècles n’ont point épuisé l’extraordinaire valeur d’ascèse; à la condition qu’on, se souvienne aussi que c’est lorsque l’on est prêt à les recevoir que les choses seulement s’illuminent.
LES VERS D’OR des pythagoriciens (1), dit Hiéroclès dans le Commentaire qu’il en a donné au Ve siècle de notre ère,  » ne sont rien autre que l’expression de leur philosophie la plus parfaite; ils sont un abrégé de leurs dogmes essentiels et ils contiennent les éléments de Perfection que des hommes, ayant déjà gravi la voie
divine, ont mis par écrit pour instruire ceux qui viendraient après eux  » (2).
Nous savons que les adeptes, pendant des générations, ont récité matin et soir ces sentences, où fidèlement se maintient la forte pensée de Pythagore de Samos; nous savons qu’il en est qui les récitent encore…
Nous savons aussi que ces feux allumés ici ou là, au long des âges, et si éblouissants qu’ils soient, ne sauraient voiler l’éclat incomparable de la lumière du Christ, dont la chaleur embrase plus complètement que
n’a jamais pu faire nul d’entre eux. Mais nous n’en voulons pour autant, en raison même de la précellence qu’offre à nos yeux la religion du Nazaréen, méconnaître tels courants précurseurs, voire momentanément parallèles, où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. ,
Ce n’est point ici le lieu de nous étendre sur l’importance insigne d’une philosophie telle que le Pythagorisme, dont la démarche s’affirme, dès le principe, d’une manière absolument originale ; que l’on songe par exemple aux écoles d’Ionie qui le précèdent ou le côtoient sans spécialement l’influencer; au platonisme qui l’utilise ouvertement et, quelles que soient à cet égard les réactions socratiques, le développe
surtout dans le sens des constructions abstraites ; aux synthèses de basse époque qui l’exploitent évidemment, mais sans jamais parvenir à le fondre au point de faire oublier sa nature, son caractère distinctif d’idéalisme vivant et pratique, de mysticisme pragmatique, de spiritualisme en action.
C’est par conséquent hors du domaine toujours assez peu agissant de la philosophie qu’il’ faudra surtout lui chercher des parentés : celles qu’il entretient avec l’orphisme et les courants mystiques éleusiniens, par exemple, sont les plus connues.
Nous avons affaire, en effet, à une Eglise véritable, une Eglise avec ses dogmes constitués, ses règles et ses interdictions, son éthique, ses lois organiques internes et sociales, ses rites, voire ses lieux saints et ses sanctuaires ? qu’il suffise de rappeler l’existence de la Basilique de la Porte Majeure. (3)
Si l’on préfère, le Pythagorisme est une religion, et Pythagore est son prophète. Les fidèles en seront, à travers les millénaires, les happy few qui, plaçant avant tout le bonheur suprême dans la contemplation de là
Beauté Divine, et dans la Connaissance des harmonies cosmiques, y voudront parvenir d’abord par la pureté des moeurs, qui seule peut dégager de l’emprise avilissante et aveuglante des passions ; par l’exercice rationnel de l’Intelligence ; par la science mystique des Symboles où s’inscrit, pour qui apprend à les lire, les
aspects éternels de la Vérité ; par la pratique, enfin, d’une Action supérieure, réglée sur les préceptes initiatiques qui leur seront révélés le jour où ils auront montré qu’ils étaient dignes de les recevoir. Sagesse secrète et raffinée. Religion éminemment aristocratique, et qui demande peut-être, avec un singulier
courage, certainement plus que du bon sens, une acuité intellectuelle toujours en éveil, un coeur irrémédiablement maté.
Ascèse douloureuse pour notre sensibilité. Et puis, soyons francs: les larmes de Celui qui pleurait sur,Jérusalem -et parce que son coeur était plus près du nôtre – n’étaient point celles d’un » pythagoricien…
Et cependant… le pythagorisme n’est en aucune façon l’ennemi de l’ascèse chrétienne : la seule présence de Pythagore au portail royal de la Cathédrale de Chartres (et dont nous avons fait le frontispice de cet ouvrage), est plus qu’une invite à le penser. Et cette voie royale qu’il emprunte est également divine, pour aboutir au
carrefour où, tôt ou tard, d’où qu’on vienne, où qu’on prétende aller, on doit toujours nécessairement, fatalement, miraculeusement, rencontrer le Fils de l’Homme.
Les méthodes du pythagorisme sont éternellement valables. Lui-même, à travers ses survies, ses réincarnations et ses renaissances, manifeste une vitalité incontestable, puisque, de nos jours encore…
C’est qu’il a des racines profondes, et qui s’étendent fort loin.
La question assez troublante de ses origines est loin d’avoir été résolue d’une façon pleinement satisfaisante.
A côté d’influences évidentes et reconnues, égyptiennes, proche-orientales, méditerranéennes en tout .cas, il est peut-être permis de chercher encore et ailleurs pour expliquer certains aspects de cette Doctrine qu’on voit apparaître au matin de la civilisation hellénique, en ce VIe siècle avant Jésus-christ où s’opère, comme
s’en sont avisé des esprits avertis,  » un vaste mouvement qui semble ébranler le monde entier » (4) : aux Indes apparaissent Mahâvîra, le fondateur d’une religion qui, par l’ahimsâ ? la non violence ? aboutira au jaïnisne et aura les répercussions que l’on sait jusqu’en notre siècle ; le prince Siddhârtha, qui sera le Bouddha; Confucius et Lao tse en Chine ; Zoroastre en Perse, et Pythagore en Grande Grèce.
Il est difficilement admissible qu’il n’y ait eu alors nulle relation, nulle interdépendance, nulle influence, entre des hommes, des peuples et des mondes placés sur la même face de la planète et que ne séparait nul obstacle infranchissable. Faudrait-il, par exemple, faire seulement allusion à l’importance du symbolisme
mathématique dans la cosmologie de Mahâvîra, tout comme dans celle de Pythagore. Et l’on n’a pas épuisé non plus la question de ses rapports avec le monde celtique (5).
Mais, comme eût dit Hiéroclès, en voilà assez sur ce sujet. Prêtons plutôt une oreille attentive aux pénétrantes instructions du Maître de Samos…

 

LE TEXTE

PDF iCi

LA CONCEPTION MATÉRIALISTE DE LA QUESTION JUIVE


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Auteur : Léon Abraham
Ouvrage : La conception matérialiste de la question juive
Année : 1942

Précédé d’une préface de Maxime Rodinson (1968)
et d’E. Germain (1946)
Éditions de l’AAARGH
2003

PRÉFACE
La réédition du livre, épuisé et depuis longtemps quasi introuvable, d’Abraham
Léon est un acte politique, une contribution importante à un « front idéologique »
presque déserté, un apport à la réflexion sociologique sérieuse sur un problème où le
délire idéologique mythificateur a le champ libre. A tous ces titres, il faut rendre
hommage aux éditeurs qui permettent au public d’avoir accès à nouveau à un ouvrage
si remarquable et si enrichissant.
Front idéologique dégarni ? Certes, et si cette expression, si souvent employée à
des fins douteuses, a quelque validité, c’est bien dans ce cas. En effet, les ouvrages
qui se situent dans la ligne idéologique et scientifique suivie par A. Léon, et qu’on
peut trouver en librairie se comptent aisément sur les doigts d’une seule main. Ceci,
même si on conçoit cette ligne de façon fort large. On peut ne pas partager – surtout
plus de vingt ans après ! – les positions politiques de Léon tout en rendant hommage
à ce qu’elles recélaient de clairvoyance et de courage. D’un autre côté, je n’aime pas
beaucoup le terme « matérialiste » dont Marx ne se servit jamais pour désigner sa position
dans le domaine de l’analyse socio-historique et qui est très équivoque. Mais
l’histoire de la sémantique idéologique depuis un siècle et demi ne nous en fournit
pas de meilleur – à ma connaissance – pour désigner ce qui s’oppose à l’idéalisme
historique. Je préférerais encore le terme « marxiste », mais il faudrait aussitôt préciser
en excluant vingt types de marxisme mythificateur. Quoi qu’il en soit des mots, il
faut voir ce qu’ils recouvrent. On peut aussi ne pas souscrire à tous les aspects de
l’orientation idéologique de Léon. Il reste que peuvent être d’accord avec lui sur l’essentiel
tous ceux qui veulent penser la condition juive, dans sa structure et son devenir,
autrement qu’en recourant aux mythes d’un nationalisme idéaliste.
Essayons de définir un peu plus précisément cette position commune, qui se situe
dans la ligne de Marx. Si le « problème juif » est [VI] le lieu privilégié du délire
idéologique, il offre aussi peut-être un terrain privilégié pour délimiter, plus clairement
qu’ailleurs, ce qui constitue cette position et ce qui définit celle de ses adversaires.
La plupart des ethnies, peuples et nations dont traite l’histoire ont en effet eu,
depuis ou pendant de longs siècles, une existence inscrite dans des données concrètes,
toujours les mêmes, durables, stables, voire permanentes : communauté de
territoire, de langue, d’histoire, de culture, etc. Le plus idéaliste des théoriciens ne
peut pas ne pas tenir compte de cette base matérielle solide. Celle-ci impose au
moins des limites assez strictes à la théorisation idéaliste.
Au contraire, la catégorie des juifs s’est définie au cours des millénaires par des
critères constamment différents. Pendant la plus grande partie de cette durée historique,
les bases concrètes dont il a été question lui ont manqué. On a pu, – à juste titre
à mon avis – lui dénier la qualité d’ethnie, de peuple, de nation au sens plein des
termes pendant deux mille ans. Qui plus est, la catégorie en question pouvait être
définie de différentes façons, vue de l’intérieur ou vue de l’extérieur. D’ardentes et
obscures discussions ont pu se dérouler, chez les juifs, leurs ennemis et leurs amis,
pour déterminer « qui est juif? », la plupart du temps sans conclusion nette.

Cette ambiguïté laissait un champ particulièrement favorable à la théorisation
idéaliste. On peut qualifier d’idéaliste évidemment toute théorie qui postule l’existence
d’un peuple juif comme nécessité ou comme norme. En effet, comme nul n’envisage
par exemple la destruction radicale des bases objectives du peuple français
(langue, histoire, culture, territoires, etc. communs), malgré tous les problèmes que
pose sa délimitation, nul ne songe à détacher complètement son existence de ces bases,
à y voir une nécessité transcendante ou un impératif catégorique pur. Au
contraire, du fait que les bases concrètes d’une entité juive ont varié à travers les
âges et qu’à plusieurs reprises elles ont été toutes prêtes de manquer totalement, que
cette entité a failli plusieurs fois se dissoudre, la nécessité de sa perpétuation ne peut
être déduite que d’une volonté a priori de l’histoire hypostasiée ou d’une obligation
morale prête à s’imposer, le cas échéant, aux circonstances contraires.
Le caractère protéiforme de l’entité juive objectivement existante à différentes
époques conduit normalement, si on postule la nécessité de sa perpétuation à travers
l’histoire, à rechercher un substratum commun à ces diverses formes de son existence,
substratum dépourvu des bases objectives énumérées ci-dessus, autrement dit
à lui attribuer une essence. Le caractère nécessaire qu’on lui décerne conduit à refuser
de la soumettre aux lois ordinaires de l’histoire. Ainsi aboutit-on aux différentes
conceptions de l’histoire juive que l’on peut appeler nationalistes téléologiques. Une
des fins de l’histoire serait de conserver [VII] l’existence du peuple juif en dépit de
toutes les lois historiques si cette transgression est nécessaire pour assurer cette fin.
Cela apparaît même dans la conception la mieux disposée à prendre en considération
l’ensemble des facteurs objectifs, la théorie de l’érudit et malheureux Simon
Doubnov1. Celui-ci critique à juste titre la conception théologique et la conception
spiritualiste, cette dernière réduisant l’histoire juive à la persécution et à l’effort de
création intellectuel. Avec raison, Doubnov pose que « durant toute leur histoire,
dans les différents pays où ils ont vécu, les juifs ont forgé activement non seulement
leur vie spirituelle, mais aussi leur vie sociale ». Ce point de vue fécond lui fait découvrir
des perspectives intéressantes et rejeter des thèses liées à un pur idéalisme
dépassé par l’évolution de l’historiographie dans d’autres domaines. Par exemple,
dans les « sectes » du judaïsme à l’époque hellénistique et romaine (Pharisiens, Sadducéens,
Esséniens, etc.), il voit moins des groupements constitués autour de clivages
théologiques que des partis politico-religieux ayant des options différentes sur les
problèmes politiques et sociaux, ces divergences s’exprimant aussi sur le plan idéologique
par des thèses théologiques contradictoires. C’est là un point de vue adopté
dans d’autres domaines par les historiens et dont l’idéologie d’une part, le
« provincialisme » des études extra-européennes d’autre part ont empêché la généralisation
dans ces études2. Mais, avec tous ses mérites et malgré qu’il assure ne pas
vouloir « évaluer les événements historiques dans un esprit nationaliste », posant
qu’il lui semble « possible de reconnaître le peuple juif comme le créateur de sa propre
destinée tout en condamnant les excroissances extrémistes de la doctrine nationaliste
ou en ne les justifiant qu’à titre d’auto-défense », Doubnov retombe dans
l’idéalisme par sa– conception de la « nation juive » comme un « organisme vivant »
soumis aux lois de l’évolution. Il postule que « dans la période diasporique de leur
histoire tout comme à la période antérieure où ils formaient un État, les juifs étaient


1 Je me réfère ici à son introduction à sa Weltgeschichte des Jüdischen Volkes où il condense ses idées et sa
critique de celles de ses prédécesseurs. J’utilise la traduction anglaise de ce texte, S. DUBNOW, « A Sociological
Conception of Jewish History » (dans The Menorah Journal, New York, vol. 14, No. 3, March 1928, pp.
257-267).
2. Cf. encore la discussion assez confuse de Marcel SIMON, Les sectes juives au temps de Jésus, Paris, P.U.F.,
1960, pp. 5 ss. Sur le retard des études orientales, cf. Claude CAHEN, «L’histoire économique et sociale de
l’Orient musulman médiéval» (dans Studia Islamica, Paris, 3, 1955, pp. 93-115).


une nation distincte et non seulement un groupe religieux parmi les nations ». Cet
organicisme nationaliste le précipite aussitôt dans maintes distorsions analogues à
celles que son sociologisme lui avait fait éviter.
[VIII]
Assurément, c’est un grand progrès que de considérer que le peuple juif dans
l’Antiquité, indépendant, « protégé » ou dispersé, ne vivait pas seulement de la
contemplation de l’idée monothéiste ; que les communautés juives de la Diaspora
médiévale ou moderne n’étaient pas purs sujets de vie intellectuelle ou purs objets
de persécution3. Assurément on doit reconnaître avec Doubnov qu’en ces entités diverses
se manifestait la tendance générale des groupements sociaux à persister dans
leur être, ajoutons à défendre leurs intérêts et leurs aspirations, à défendre ou à
étendre les avantages dont ils disposent. Mais ceci vaut pour ces groupements en
eux-mêmes, non pour l’organisme mythique qui les intégrerait en une entité continue
transhistorique. Si la continuité historique de ces différentes formations est évidente,
si les unes se forment sur les résidus de celles qui dépérissent et meurent, il
ne s’ensuit pas qu’elle soit nécessaire, autrement dit que ces entités ne soient que les
manifestations, les incarnations d’une réalité transhistorique, le « peuple juif éternel
» cherchant à s’affirmer sous différentes formes à travers les siècles, poussé par
une nécessité interne comme les organismes vivants à croître, à mûrir (et peut-être à
mourir ?). Comme l’a bien vu un autre grand historien des juifs à perspectives synthétiques,
Salo W. Baron, le positiviste Doubnov se range ainsi avec les historiens
idéalistes qu’il critique. La primauté qu’il accorde comme Ahad Haam, autre positiviste
– à ce facteur interne, cette « sorte de volonté nationale autonome qui aurait
été la force motrice pour façonner les destinées du peuple et qui, dans l’intérêt suprême
de l’auto-conservation nationale, aurait fait tous les efforts d’adaptation nécessaires
exigés suivant les différentes régions ou les différentes époques » fait de sa
doctrine une simple variante de la conception humaniste des historiens juifs du XIXe
siècle. Selon cette conception (celle de Graetz par exemple) « l’esprit du judaïsme »
prend la place de Dieu comme facteur déterminant, et l’histoire juive consisterait en
« la progression graduelle de l’esprit juif national ou religieux dans ses vicissitudes
diverses et ses ajustements variés à divers milieux »4.
Mais S. W. Baron, si lucide en face de Doubnov, tombe lui-même encore une
fois dans l’idéalisme nationaliste. Sa démarche « socio-religieuse », où la religion ne
prend une place exceptionnelle parmi les facteurs sociaux qu’à cause de la situation
exceptionnelle des juifs dans la Diaspora, représente elle aussi un grand progrès. Nul
ne peut [IX] nier ce rôle exceptionnel de l’idéologie religieuse dans des communautés
dispersées dont elle était le principal lien. Mais la recherche d’un facteur unificateur
dans l’histoire juive conduit aussi S. W. Baron à postuler la nécessité de l’enchaînement
des incarnations successives de la judéité, à rechercher son secret dans
le caractère particulier de la religion juive – religion historique selon sa définition5.
Dès lors la religion juive se trouve non seulement mise en relief ce qui serait légitime,
mais posée en facteur inconditionné, détaché de cette vie réelle des communautés
et des formations nationales juives à laquelle pourtant Baron accorde tellement
d’attention.


3. Encore que, dans la pratique Doubnov n’ait pas beaucoup dépassé ce stade, nous dit son successeur dans
la synthèse de l’histoire juive, Salo W. BARON, «Emphases in Jewish History» (dans Jewish Social Studies,
New York, vol. 1, No. 1, January 1939, pp. 15-38), p. 28.
4. S. W. BARON, article cité, p. 26 s.
5. Voir notamment le premier chapitre de la seconde édition de sa grande oeuvre, A social and Religious
History of the Jews, New York, Columbia University Presse, 1952 ss., dans la traduction française, Histoire
d’Israël, vie sociale et religieuse, t. 1, Paris, P.U.F., 1956, pp. 3-41


Toutes ces interprétations idéalistes (à des degrés différents) de l’histoire juive
sont idéologiques. Entendons qu’elles sont inspirées par le désir de démontrer (ou au
moins de suggérer) ce qu’elles postulent et que ce qu’elles postulent répond à des
exigences non pas scientifiques, mais pragmatiques et vitales pour la conscience d’un
individu ou d’un groupe. Il s’agit de gens ou de groupes qui ont besoin de fonder
leur existence sur la notion de permanence nécessaire de la judéité comme communauté
soit religieuse soit temporelle. Cela me paraît, en tout état de cause, déformer
leur vision socio-historique. Mais, d’un point de vue proprement idéologique, des
conceptions de ce genre peuvent correspondre à plusieurs idéologies différentes. Il
peut s’agir d’une idéologie religieuse et nationaliste à la fois dans laquelle le Dieu
universel s’intéresse avant tout à la permanence du peuple élu (conception critiquée
déjà par les païens Celse et Julien l’Apostat) ou bien d’une idéologie nationaliste laïque,
admettant comme valeur suprême la nation juive seule. Ou encore il peut s’agir
d’idéologies universalistes religieuse ou laïque. L’élection d’Israël peut, dans une vision
religieuse, être strictement subordonnée à un plan divin orienté vers le bien de
l’humanité. Dans la vision laïque correspondante, tout en écartant l’idolâtrie du
groupe ethnique, on répugne à l’idée que toute forme d’entité proprement juive
puisse se dissoudre. On est porté dès lors à rechercher et à définir un substratum de
valeurs permanentes attachées à l’existence des diverses entités juives du passé, à
proclamer pour le passé et pour l’avenir la nécessité de cette liaison d’un faisceau
donné de valeurs à un groupement juif minimum. Il s’en suivrait que l’humanité
toute entière aurait intérêt à voir ce groupement juif se perpétuer pour maintenir le
culte de ces valeurs.
Si sévère qu’on puisse être pour les reconstructions socio-historiques [X] idéalistes
et religieuses, il est évident qu’il faut établir de nettes différenciations entre les
diverses idéologies auxquelles elles se rattachent. Un « matérialiste » universaliste ne
peut considérer du même regard les idéologies nationalistes religieuses ou laïques et
celles qui placent au premier plan le service de l’humanité6.

***
En face de ces visions idéalistes de l’histoire juive, il faut placer les conceptions
que la tradition marxiste, avec A. Léon, appelle « matérialistes ». Essayons d’en définir
l’inspiration fondamentale avant d’examiner si cette appellation est justifiée à
tous égards.
Du point de vue de l’étude socio-historique, ceux qui adoptent ces conceptions
partent d’une orientation méthodologique fondamentale. Ils ne veulent reconnaître
aux diverses entités juives du passé et du présent aucun privilège scientifique. Les
juifs ont formé des groupes ou des catégories spécifiques, peut-être même exceptionnels
dans le sens qu’un ensemble de lois et de conjonctures ont pu aboutir à des
types de formations et d’évolution non attestés ailleurs. Mais ils ne sont pas exceptionnels
dans le sens que les lois générales qui régissent l’histoire des groupes humains
ne s’appliqueraient pas à eux.
Aussi, méthodologiquement, il faut se garder de postuler l’action d’un dynamisme
historique qui ne reposerait pas sur un substratum de forces dont le mécanisme
peut s’analyser en fonction de facteurs décelables ailleurs, dans l’ensemble de
l’histoire des sociétés humaines.
Or, ici comme ailleurs – et c’est une autre orientation méthodologique, celle-là
même de la sociologie marxiste, dérivée à la fois de généralisations sur l’expérience
historique et de déductions réflexives – on ne peut déceler de substratum de forces
empiriques qui expliquerait l’action d’un « esprit », d’une « essence » immuables


6. Même si les complaisances de certains de leurs adeptes dans un sens nationaliste (parfois inconsciemment) peuvent parfois inquiéter.


propres à un peuple ou à une civilisation indépendamment des situations où ils sont
placés. On ne peut parler d’un « esprit occidental » ou d’un « esprit chinois » inconditionnés,
mais au moins un ensemble de données empiriques relativement constantes
peut conditionner une certaine permanence des phénomènes idéaux qui les accompagnent.
Mais, dans le cas des entités juives qui se sont succédé à travers l’histoire,
on décèle encore bien moins de données empiriques constantes. Dès lors, on ne voit
pas à quel substratum de forces empiriques se rattacherait l’action d’un soi-disant
esprit du judaïsme, toujours semblable à lui-même, indépendant des questions de
temps, [XI] de localisation et de structure sociale, poussant dans le même sens les
groupes juifs de nature très différente. Naturellement, l’influence de la religion juive
sur la destinée des juifs est certaine. Mais la religion juive comme les autres s’est
transformée au cours des âges, recouvrant souvent sous des formulations identiques
des contenus différents ainsi que l’a montré S. W. Baron lui-même7. Naturellement
aussi certains traits ont pu rester invariants à travers L’histoire. C’est à ceux qui l’affirment
que revient la charge de le démontrer et aussi de démontrer leur action, la
portée et le mécanisme de cette action. Il ne me semble pas qu’ils aient démontré
que certains traits invariants de la religion juive (le seul élément constant de l’histoire
juive) – qu’il s’agisse de son caractère historique ou d’autre chose – aient pu entraîner
une tendance à conserver une existence juive sous des formes extrêmement
diversifiées, à remplacer sans arrêt une formation par une autre au moyen de son
seul efficace. Encore moins peut-on voir là l’action d’un « esprit du judaïsme », situé
quelque part entre ciel et terre, agissant par des mécanismes inconnus, intangibles,
échappant à tout conditionnement des facteurs habituels de l’histoire humaine.
La formule de Marx selon lequel le judaïsme s’est conservé non pas malgré
l’histoire mais par l’histoire8, n’est pas une postulation mystique ou philosophique
de source incontrôlable. C’est tout simplement une exigence méthodologique de
toute histoire scientifique. On doit expliquer l’histoire juive par les facteurs historiques
habituels et cela même les esprits religieux peuvent l’admettre s’ils acceptent
l’idée, affirmée depuis des millénaires par les grandes religions universalistes, que
Dieu agit par l’intermédiaire des causes secondes. Et, quoi qu’on en ait dit, si une explication
totale ne peut s’atteindre, ici comme ailleurs, que comme asymptote, par
l’effort permanent, continu, conjugué des historiens sociologues, si on ne peut espérer
que réduire peu à peu la marge des incertitudes et des obscurités, du moins
peut-on affirmer que rien, dans l’histoire juive, ne contraint de façon impérieuse au
recours à l’efficace de forces mystiques, en dehors des mécanismes habituels de l’histoire
sociale de l’humanité.
Ainsi ni la réalité, la vie concrète des groupes juifs, ni les psychologies juives
individuelles ne doivent s’expliquer par la traduction dans les faits de phénomènes
idéaux inconditionnés. Les phénomènes idéaux existent certes et ne sont en rien des
épiphénomènes. Ils ont [XII] une efficace extrêmement importante. Mais ils ne peuvent
en aucune manière être considérés comme des phénomènes sans cause, inconditionnés
et par conséquent immuables. Ils peuvent toujours s’analyser, en ce qui
concerne leur dynamisme, comme dérivant d’une part de leur passé, de leur état à
un stade antérieur et d’autre part de la situation concrète où se trouve le groupe qui
en est le support vivant.
L’étude des mécanismes socio-historiques qui ont agi sur l’’histoire juive,
conduite selon cette ligne non idéaliste, ne revient pas forcément à postuler l’action
exclusive des facteurs économiques selon la conception vulgaire du marxisme,
comme A. Léon me semble avoir parfois trop tendance à le croire et comme le terme


7. Par exemple, dans l’article cité ci-dessus, «Emphases in Jewish History », pp. 31 ss.
8 Zur Jüdenfrage, par exemple dans K. MARX, F. ENGELS, Werke, Bd. 1, Berlin, Dietz, 1961, p. 374 ; trad.
française, K. MARx, OEuvres philosophiques, t. 1, Paris, A. Costes, 1927, p. 209.

« matérialiste » pourrait le suggérer (et l’a en fait suggéré) à beaucoup, Les situations
concrètes dont il vient d’être question ne se définissent pas uniquement en termes
économiques, ne se réduisent pas à des situations économiques. D’abord, il conviendrait
de définir ce qu’on entend par économie. On donne parfois de ce terme une définition
trop étroite qui justifie les critiques souvent dirigées contre la démarche en
question. Au surplus, Marx n’a jamais entendu prêcher un économisme exclusif. L’activité
économique – au sens large – joue son rôle – un rôle très important assurément
– dans la dynamique historique. Marx a défini et souligné ce rôle habituellement négligé
de son temps, rien de plus.
Il y a eu dans l’Antiquité un groupe juif de type national, caractérisé entre autres
traits, par une religion nationale comme c’était la règle à cette époque. La nation9
hébraïque, puis juive a obéi aux tendances normales des groupes nationaux
dans les conditions sociales, économiques, politiques et culturelles de l’époque. Elle
présentait naturellement des caractères spécifiques. L’évolution de sa religion en
fonction de l’histoire de la nation donna à cette idéologie un caractère unique. Le
prophétisme hébraïque et juif, phénomène qui [XIII] était courant à l’époque, eut
une évolution toute particulière et la victoire de la nation juive sur les nations voisines
lui donna libre cours, assura la conservation des documents où il s’exprima10. Le
dieu national Yahweh finit par être conçu comme dieu de l’univers, dieu unique excluant
l’existence même des autres dieux nationaux.
L’intense émigration juive dans l’Antiquité doit également s’expliquer par des
facteurs à l’oeuvre partout, en premier lieu par des facteurs économiques. La nation
juive se dédoubla en une Diaspora formée de groupes locaux multiples et en un
« établissement » (en hébreu yishouv) juif palestinien. Ce dernier, comme l’explique
bien Léon, ne fut anéanti en aucune façon – quoi qu’en disent les thèses courantes
diffusées pour des raisons différentes par les Églises chrétiennes et par le nationalisme
juif religieux ou laïque – ni par la destruction de l’État juif par Pompée en 63
avant J.-C. ni par la répression des révoltes juives de 66-70 et de 132-135 par Titus
et par Hadrien. Seulement la réduction de l’importance de l’« établissement » palestinien
– notamment par l’intense processus d’assimilation – le réduisit peu à peu au
rang d’un groupe de communautés parmi les autres, fixées comme les autres au milieu
de populations non juives.
Beaucoup de ces communautés juives dispersées dans le monde entier ont disparu,
se fondant par assimilation globale dans les sociétés au sein desquelles elles
étaient situées en adoptant (c’était le seul moyen de le faire à cette époque) la religion
ou une des religions dominantes dans ces sociétés. D’autres se réduisirent en
nombre, dépérirent par assimilation (c’est-à-dire conversion) individuelle de beaucoup
de leurs membres à ces religions. Cependant il resta dans le monde un nombre


9. Ce terme semble justifié dans le cas du peuple juif de l’Antiquité et dans d’autres cas semblables avant l’avènement du capitalisme. La tradition marxiste, même anti-stalinienne, a trop tendance à se fier sur le concept de « nation » à la soi-disant « définition scientifique » de Staline dans son article de 1913, en vérité
définition scolastique qui ne concorde pas avec tous les faits. Mais naturellement la question de «définition» est scolastique en soi et on est libre d’en adopter une, comme celle de Staline, qui exclurait le peuple juif antique de ce concept. Seulement l’important est qu’on retrouve dans cette formation et d’autres analogues
beaucoup des traits qui apparaissent dans les nations de type capitaliste. J’en ai discuté ailleurs, cf. mes articles, « Sur la théorie marxiste de la nation » (dans Voies Nouvelles, n° 2, mai 1958, pp. 25-30) ; « Le marxisme et la nation » (dans L’homme et la société, n° 7, janvier-mars 1968, pp. 131-149).
10. On oublie toujours l’existence de ce qui a péri. C’est une tendance normale que renforce l’idéologie. L’admiration que suscitent très légitimement certaines pages de l’Ancien Testament – cette anthologie orientée de la littérature hébraïque ancienne – ne doit pas nous faire oublier que les peuples voisins d’Israël ont, eux aussi, écrit, produit des oeuvres littéraires et rien ne prouve que cette littérature perdue ait été inférieure
à celle d’Israël. La Bible fait parfois allusion à leurs sages. De même, on oublie l’existence de tout un courant prophétique opposé à celui qui a prévalu, dont les productions n’ont pas été conservées. Ces « faux prophètes » que vilipendent les « vrais » (mais c’eût pu être l’inverse) étaient sans doute bien intéressants.


important de ces communautés, conservant la religion de leurs ancêtres, y convertissant
souvent de nouveaux prosélytes, maintenant les traits culturels liés à cette religion
– tout en ayant adopté en gros la culture ambiante –, conservant entre elles des
liens, malgré les différences considérables qui les séparaient.
[XIV]
Comment expliquer cette persistance si on renonce à l’explication religieuse
par la volonté de Dieu ou à l’explication idéaliste nationaliste (beaucoup plus irrationnelle
en un sens) par des facteurs mystérieux qui auraient imposé un vouloir vivre
national à ces multiples groupes ?
A. Léon a repris, pour expliquer ce fait, la théorie du peuple-classe suggérée
par Marx et formulée en termes plus nets par Max Weber : les juifs formaient une
sorte de caste de l’Inde se perpétuant même dans un monde sans castes. Cette explication
a une certaine valeur pour le monde chrétien occidental notamment, à partir
des Croisades, dans certaines limites tout au moins comme on va l’exposer. Mais A.
Léon ne voit pas qu’il franchit d’un trait un millénaire (au moins) où ce facteur ne
jouait pas.
On a transposé indûment, et souvent inconsciemment, dans le passé des caractéristiques
appartenant essentiellement à l’Europe d’après les Croisades. On les a
transposées tout aussi indûment dans les autres aires culturelles. Les juifs de
l’Antiquité, même dans la Diaspora, n’étaient pas particulièrement voués au commerce.
Léon a été égaré sur ce point par des historiens utilisant une documentation
insuffisante à l’époque et influencés par cette tendance à la transposition des conditions
modernes à laquelle je viens de faire allusion. En Égypte, sous l’Empire romain,
ils étaient, écrit un bon connaisseur de l’histoire des juifs égyptiens, « mendiants,
sorciers, colporteurs, artisans et marchands de toute sorte, antiquaires, usuriers,
banquiers, fermiers, métayers, ouvriers et marins, Bref il n’était pas de métiers d’où
ils pussent espérer tirer un gagne-pain qu’ils n’aient exercé. »11. Et S. W. Baron note
que ce tableau « vaut aussi, avec quelques modifications mineures pour d’autres
pays de la dispersion »12. Flavius [XV] Josèphe pouvait écrire à la fin du Ier siècle :
« Nous n’habitons pas un pays maritime, nous ne nous plaisons pas au commerce…
et, comme nous habitons un pays fertile, nous le cultivons avec ardeur. »13. En Europe
occidentale avant le XIe siècle, B. Blumenkranz a montré dans sa belle thèse, sur
la base d’une documentation à peu près exhaustive, que les juifs vivaient sans ségrégation
au milieu de la population européenne, ayant à peu près les mêmes occupations
professionnelles que la moyenne de celle-ci. Dans le monde musulman également,
les remarquables travaux de S. D. Goitein ont montré que les juifs ne se distinguaient
des populations musulmanes ou chrétiennes que par la religion et les traits
culturels qui y étaient liés directement.
Mais, avant l’époque moderne, les sociétés de type national, préfigurant les nations
modernes, dépassant la structure tribale antérieure – de quelque nom que l’on


11. L. Fuchs, Die Juden Aegyptens, p. 49, cité par S. W. Baron, Histoire d’Israël, t. 1, P. 349. Cf. ce que dit le meilleur connaisseur de l’histoire des juifs d’Égypte dans l’Antiquité : « L’opinion courante chez les savants, fondée sur des sources littéraires, est que l’occupation principale des juifs égyptiens était le commerce et le
prêt d’argent. Les papyrus ne la confirment pas. Ils nous apprennent que les conditions sociales des juifs égyptiens étaient aussi variées que possible et que leur participation à l’agriculture, à l’élevage, à la profession militaire et à l’administration n’était en aucune manière moindre que leur activité comme commerçants
et prêteurs » (V. Tcherikover, « The Jews in Egypt in the Hellenistic-Roman Age in the Light of the Papyri » (Revue de l’histoire juive en Égypte, Le Caire, n’ 1, 1947, pp. 111-142), p. 116. Il ajoute : « Il n’y a presque pas d’exemples de commerçants juifs dans les papyrus et cela correspond probablement à l’état de choses réel » (p. 121) en expliquant pourquoi. « La banque n’attirait encore que peu de juifs », expose S. W. Baron, Histoire…. I, p. 350, avec références).
12. Histoire… 1, p. 349.
13 . Contre Apion, 1, XII, § 60 (éd. et trad. Th. Reinach et L. Blum, Paris, Belles Lettres, 1930, p. 13).


veuille les appeler14 – étaient caractérisées par un extrême cloisonnement interne qui
me paraît lié, tout simplement, à la force insuffisante des facteurs d’unification.
L’économie mercantile, le grand commerce international, la puissance relative des
structures étatiques éventuellement avaient pu briser les barrières entre tribus ou
entre communautés villageoises, imposer des unifications sur une échelle plus ou
moins large. Mais l’État restait doté de moyens d’action réduits. La sous administration,
comme on dit aujourd’hui, était la règle et non l’exception, Cela
poussait les dirigeants à administrer par l’intermédiaire de corps multiples, de sortes
de sous-États qui étaient aussi des quasi-États. La pré-nation était un conglomérat de
communautés en bonne partie autonomes qui s’administraient elles-mêmes et dont
on réclamait une allégeance minimale à l’État. Le signe de cette allégeance était essentiellement
l’impôt auquel, bien naturellement, les corps souverains attribuaient
une importance tout à fait prioritaire. Dans un grand nombre de cas, une contribution
militaire était aussi exigée. Il fallait qu’elles respectent l’ordre public. En dehors
de cela, les communautés vivaient leur vie propre. Elles représentaient, pour leurs
membres, la société globale à laquelle allait en tout premier lieu leur allégeance,
dont ils se sentaient partie intégrante, au niveau de laquelle ils formulaient leurs intérêts
et leurs aspirations comme il est de règle dans les structures antérieures à
l’âge de l’individualisme moderne où l’homme ne se sent lié (au plus) qu’à l’État qui
le domine et le contrôle de haut. Dès lors, c’est au profit de ces communautés que
s’exerçait cette [XVI] tendance à la persistance dans l’existence qui caractérise les
groupes sociaux. Il y avait bien une stratification sociale hiérarchique, des sortes de
pré-classes15 comme il y avait des sortes de pré-nations. Mais leur action et leur
conscience communes se heurtaient à la force des structures communautaires. Elles
ne se dégageaient que dans les grandes occasions, dans l’Europe chrétienne notamment
où la hiérarchie en question était consolidée par des institutions fortes.
Les juifs s’organisaient et s’administraient en tant que juifs, se présentaient à la
société comme formant le groupe juif au milieu des autres groupes. Ils tendaient à
rester juifs tant que des forces puissantes ne les contraignaient pas à ne plus l’être.
Le volume des communautés variait en fonction de toutes sortes de facteurs, mais
jamais une pression forte ne fut exercée de façon durable à la fois dans tous les pays
où se trouvaient des juifs (c’est-à-dire dans à peu près tout le monde connu) pour
déraciner totalement cet ensemble de communautés. Cela n’a rien d’étonnant, étant
donné la multiplicité des structures étatiques indépendantes qui englobaient des
communautés juives et leurs moyens d’action très faibles par rapport à ceux que
nous connaissons actuellement – l’aspect terroriste des interventions gouvernementales
ne compensant qu’en partie leur manque de continuité, leur caractère sporadique.
A cela se réduit le soi-disant miracle de la survivance juive dont s’émerveillent,
dans des tonalités différentes, théologiens chrétiens et nationalistes juifs.
En Orient musulman où les conditions médiévales ont subsisté en grande partie
presque jusqu’à nos jours, des sectes ou communautés religieuses subsistent ainsi
depuis des siècles et des millénaires quoique bien peu de leurs adhérents attachent
quelque intérêt à la doctrine qui, il y a bien longtemps, a pu susciter leur formation.
Les Druzes par exemple, secte formée au XIe siècle, possédant en théorie une doctrine
très savante dérivée en partie de la philosophie néo-platonicienne, sont seulement
des paysans syriens et libanais qui savent qu’ils ont des coutumes différentes des autres
et réagissent comme une unité, à la manière d’une petite nation ou d’une sous nation,
tout englobés qu’ils aient été dans de multiples États successifs. Ils ont défendu
farouchement leur identité, leur particularisme, leurs intérêts de groupes. Ils


14. « Nationalité » (russe narodnost’), « ethnie », « peuple », etc. ; cf. mes articles cités ci-dessus (p. XII, n. 9).
15. Cf. mon article «Dynamique interne ou dynamique globale : l’exemple des pays musulmans» (Cahiers
internationaux de sociologie, 42, 1967, pp. 27-47).

continuent à le faire dans une large mesure malgré le fait qu’ils partagent la plupart
des traits culturels de leurs voisins d’autres communautés religieuses, qu’ils parlent
la même langue arabe, qu’ils appartiennent selon tous les critères habituels à [XVII]
L’ethnie arabe et malgré la force récente de l’idéologie du nationalisme arabe, poussant
dans le sens de l’unification.
De même, les grandes idéologies du passé – religieuses et non nationalistes –
ont réagi contre cette tendance à la persistance dans le particularisme. Ces idéologies
étaient la garantie de l’unité de l’État. Les monarchies hellénistiques et l’Empire romain,
États forts et unitaires qui évoquent par certains traits les nations modernes,
n’imposaient pas une idéologie unique à leurs sujets, laissaient libre cours à un certain
pluralisme. Ils demandaient seulement un minimum. Ils n’envisagèrent jamais la
suppression de l’ethnos juif. Les conflits de ces États avec Israël vinrent seulement de
ce qui paraissait un excès de particularisme de ce peuple, tournant au séparatisme,
inquiétant sur sa loyauté envers l’État. Le yahwisme, religion d’Israël, avait évolué
d’un culte national, visant de plus en plus à l’exclusivisme intra-national, vers un
culte universaliste exclusif. Yahweh avait été imposé d’abord comme Dieu seul
d’Israël. Considéré comme plus fort, plus puissant que les dieux des autres nations, il
était en passe de devenir le seul existant. Beaucoup de yahwistes au moins méprisaient
les autres dieux16, allaient jusqu’à les considérer comme non existants. L’école
yahwiste avait codifié avec une extrême minutie les rites particuliers qui devaient
distinguer le vrai Israélite, fidèle serviteur de Yahweh, des autres peuples. Dans l’atmosphère
du monde et de la culture hellénistiques, beaucoup de juifs17 voudront
adapter la religion nationale aux idées générales de la civilisation ambiante. L’épicurien
Antiochus Épiphane soutiendra ce parti assimilationniste dans l’intérêt de
l’unité de son État et nullement par zèle pour les dieux du paganisme. D’où la révolte
des yahwistes intransigeants, au départ guerre civile entre juifs, qui aboutira (déjà) à
la victoire en Israël du nationalisme extrémiste18. Mais, le nouvel État d’Israël devra
trouver un modus vivendi avec les puissances de la région qui, de leur côté, sacrifieront
les assimilationnistes et accepteront les particularités de la religion et du culte
juifs moyennant la réconciliation politique avec les [XVIII] extrémistes assagis. Les
Romains, après les Hellènes, auront appris qu’il valait mieux admettre ces particularismes
et les traiteront avec un grand respect, dispensant souvent les juifs de la loi
commune par égard pour leurs conceptions particulières.
Les fameuses guerres de 66-70 et de 132-135 ne furent nullement des essais
par les Romains de détruire la spécificité de l’ethnie juive. Ce furent des répressions
contre des rebelles qui voulaient l’indépendance politique, utilisant l’exaspération
populaire devant des brimades de fonctionnaires romains maladroits et rapaces.
Comme ailleurs dans l’Empire romain, les partisans de l’indépendance se recrutaient
de préférence parmi les plus défavorisés ainsi qu’il est normal, parmi les pauvres et
parmi ceux qui, pour une raison ou pour une autre, voyaient leurs intérêts et leurs
aspirations brimés par le pouvoir romain. On peut donc, je crois, quoi qu’en dise
Léon, les considérer comme des insurrections nationales essentiellement, malgré le
mélange de motivations sociales qui apparaît toujours dans les mouvements nationaux.
Le signe en est que des couches sociales et des individus, foncièrement hostiles
à la révolte, se sentirent obligés d’y participer. A la suite des exactions du procurateur


16. Malgré des tendances contraires à l’époque hellénistique et romaine. Il est par exemple frappant de constater
que le texte biblique d’Exode 22 : 27 où il est interdit de maudire les elôhim, c’est-à-dire sans doute
les juges, est traduit à Alexandrie par la Septante, à la faveur du sens équivoque de ce mot : « Tu ne maudiras
pas les dieux » et cette traduction est utilisée par Philon et Josèphe pour montrer les égards des juifs vis à-vis des dieux des autres nations.

17. Daniel, 9, 27. Cf. E. Bickermann, Der Gott der Makkabäer, Berlin, Schocken, 1937, p. 136, qui majorise le
sens en traduisant rabbîm par « la plupart ».
18. Voir la démonstration d’E. Bickermann dans l’admirable ouvrage qui vient d’être cité.

 Gessius Florus, provoquant les juifs, devant la passivité du pouvoir central (représenté
par Néron) devant les plaintes juives, avec l’enchaînement habituel des
protestations plus ou moins violentes et des actes de répression plus ou moins atroces,
le parti de ceux que Josèphe appelle les séditieux (stasiastai), les révolutionnaires
(neôteridzontes), les fauteurs de guerre (hoi kinountes ton polemon) l’emporta
sur le parti de ceux – parmi lesquels il se range – qu’il nomme les puissants (dunatoi),
les princes des prêtres (arkhiereis), les gens pacifiques du peuple19. « Ils gagnèrent
à leur cause les derniers partisans des Romains par la force ou la persuasion »
(Josèphe, B.J., II, xx, 2, 562)20, tout au moins à Jérusalem et le signe de l’union sacrée
fut l’élection de dirigeants habilement choisis parmi ce dernier parti, dont Josèphe
lui-même. Le choix fait, l’option prise, beaucoup eurent – plus sincèrement que ce
dernier – la réaction qu’il s’attribue, une fois dans son poste de gouverneur de Galilée
pour le mouvement : « Il voyait clairement vers quel dénouement marchaient les
affaires des juifs et qu’il n’y avait d’autre espérance de salut pour eux que [XIX] de
faire amende honorable. Quant à lui, bien qu’il eût lieu d’espérer être pardonné des
Romains, il aurait préféré souffrir mille morts plutôt que de trahir sa patrie (tên patrida)
et d’abandonner honteusement la mission qui lui avait été confiée, pour chercher
la tranquillité parmi ceux qu’on l’avait chargé de combattre » (ibid., III, VII, 1, §
137 ; trad. R. Harmand et Th. Reinach). Le cours des événements, les victoires romaines,
le long siège de Jérusalem augmentèrent les tensions internes, assurèrent la
victoire des extrémistes intransigeants sur ceux qu’ils pouvaient soupçonner, non
sans fondement, de tendance à la conciliation. D’où aussi les luttes entre divers partis
extrémistes – groupuscules gonflés par les circonstances – et la prédominance
chez les rebelles des tendances les plus révolutionnaires, hostiles aux riches et aux
puissants.
L’élément religieux dans cette guerre est évident. Il est encore plus visible dans
la révolte de 132-135 où le rabbin ‘Aqiba joua un grand rôle comme inspirateur
idéologique. Les nationalistes pouvaient se fonder sur les quelques vexations que des
procurateurs bornés, corrompus ou provocateurs comme Gessius Florus avaient apportées
aux coutumes religieuses juives, ils pouvaient aussi utiliser le courant de
pensée messianique. Mais il est très clair que la motivation principale est celle de la
lutte contre l’oppression politique. De nombreux esprits très religieux jugèrent leur
foi parfaitement compatible avec la soumission à Rome, moyennant les protestations
nécessaires quand des fonctionnaires romains portaient atteinte aux coutumes religieuses de leur peuple.
A. Léon a invoqué à juste titre des soulèvements semblables à la même époque
dans les provinces romaines, Dans ces cas, comme dans le cas juif, les revendications
sociales rendaient plus ardentes l’adhésion dès couches défavorisées à une révolte
nationale. Il eût pu aussi invoquer l’exemple des Gaulois, tout à fait contemporain,
qui est plus proche à certains égards du cas juif. En 69, à la faveur des troubles qui
précédent et suivent la chute de Néron, le prince batave Julius Civilis soulève son
peuple – des Germains en contact immédiat avec les Gaulois – en tirant argument des
vexations subies de la part des officiers romains. Il prend soin de situer son appel à
la révolte dans une atmosphère religieuse. Il convoque les notables dans un bois sacré
(sacrum in nemus) sous prétexte d’un banquet (religieux lui aussi, n’en doutons
pas). Son discours, fondé sur les sévices subis est suivi de serments où les assistants
s’engagent « par les rites barbares et les imprécations du pays » (Barbaro ritu et patriis


19. Cf. F.-M. Abel, Histoire de la Palestine depuis la conquête d’Alexandre jusqu’à l’invasion arabe, Paris,
Gabalda, 1952, 2 vol. (coll. «Études bibliques»), t. I, p. 483.
20. Mes citations de Flavius Josèphe suivent la traduction de 1. Weill, J. Chamonard, etc. (OEuvres complètes
de Flavius Josèphe, traduites en française sous la direction de Th. Reinach, Paris, Leroux, 19001932, 7 vol.).
J’utilise les abréviations habituelles : A.J. : Antiquités judaïques, B.J. : Guerre des juifs (De Bello judaïco).


exsecrationibus) 7, (Tacite, Histoires, IV, 14-15). Les révoltés sont enflammés
par les prédictions de la prophétesse germanique Veleda (ibid., IV, 61, 65), apparaissent,
après leur première victoire aux Germains et aux Gaulois comme des
« libérateurs » (libertatis [XX] auctores) (ibid., IV, 17). Les Gaulois sont séduits par les
appels de Civilis surtout quand, au début de 70, on apprend l’incendie du Capitole
lors de la lutte à Rome entre partisans de Vespasien et de Vitellius. Comme à Jérusalem,
on mêle, en Gaule, les souvenirs des gloires passées et un messianisme situé
dans l’avenir. L’incendie du temple auquel la fortune de Rome était attachée leur
rappelait qu’autrefois ils avaient pris la Ville elle-même et leur semblait un signe de
la colère des dieux (signum caelestis irae datum). « Les druides, dit Tacite, prophétisaient,
sur la base d’une vaine superstition, que la souveraineté de l’univers était
promise aux nations transalpines » (Hist., IV, 54). Tout cela, appuyé par des considérations
très réalistes (quoiqu’elles dussent se révéler fallacieuses) sur la situation difficile
des Romains, engagea des Gaulois, les Trévires Julius Classicus et Julius Tutor à
se soulever ainsi que le Lingon Julius Sabinus. Ils proclamèrent l’empire des Gaules
(imperium Gaillarum). Mais c’est ici qu’apparaît la différence avec les options palestiniennes.
Vers le moment où Titus entrait à Jérusalem (septembre 70), des délégués
des cités gauloises se réunissaient en congrès à Reims pour décider si on rechercherait
« l’indépendance ou la paix (libertas an pax placeret) » (ibd., IV, 67). On écouta
des orateurs défendant chacune des deux options. Le Rémois Julius Auspex fit un
discours pour la soumission et la paix qui rappelait de près celui prononcé en vain
par le roi juif Hérode Agrippa à Jérusalem quatre ans auparavant (Josèphe, B.J., II,
XVI, 4, § 345-401). Les thèmes étaient les mêmes : puissance des Romains, faiblesse
et divisions de la nation soumise, caractère passager et remédiable des vexations venant
des fonctionnaires d’autorité. Mais les Gaulois qui, disait Agrippa entre autres
exemples, « supportent (que leur pays) soit devenu la vache à lait des Romains et
laissent gérer par eux leur fortune opulente (et cela) non point par manque de coeur
ou par bassesse, eux qui pendant quatre-vingts ans ont lutté pour leur indépendance
», choisirent la paix.
En Judée, si le parti de la paix fut battu, il n’en était pas moins fort. Le soulèvement
n’entraîna nullement l’unanimité de la nation juive. Je me contenterai de citer
S. W. Baron qui résume bien les faits. «La très nombreuse population judéosyrienne
semble s’être tenue à l’écart des trois soulèvements (contre Antiochus Épiphane,
contre Rome en 66-70 et en 132-135)… Les dissensions intérieures sévissaient
dans les régions révoltées elles-mêmes. Durant la grande guerre (de 66-70), ce
ne furent pas seulement les municipalités grecques de Palestine, mais même des villes
à prépondérance juive comme Sepphoris et Tibériade qui s’opposèrent activement
aux armées révolutionnaires. Jusqu’en Judée l’unanimité ne prévalut pas. Le
petit groupe des premiers chrétiens abandonna Jérusalem dès le début …et se déclara
en faveur de la neutralité. Ceux des dirigeants du peuple [XXI] qui étaient réellement
influents, qu’ils fussent sadducéens ou pharisiens, s’opposèrent énergiquement
à l’idée d’une guerre contre Rome… L’oppression romaine était d’ordre purement
politique et fiscal. Elle n’était même pas dirigée contre le peuple palestinien en tant
qu’entité politique… Opposer à une telle force politique une autre force, une armée
rebelle, transporterait, les pharisiens le sentaient, le combat sur le terrain de l’État et
des forces militaires, domaine où les Romains étaient tellement supérieurs. Sous la
pression des zélotes patriotes, Rabban Yohanan ben Zakkaï et d’autres dirigeants
pharisiens se joignirent un temps, sans enthousiasme, à une campagne qui, même
heureuse, aurait impliqué la sanction d’un principe ennemi du leur propre. »21. Il
faut rappeler que le Talmud exalte le défaitisme de Yohanan Ben Zakkai. Ses propos


21. S. W. BARON, Histoire d’Israël, vie sociale et religieuse, t. II, Paris, P.U.F., 1957, pp. 722-725.


pour la paix dans la ville assiégée, rapportés par les espions romains à Vespasien lui
valent la bienveillance du général romain quand ses disciples le font sortir hors des
murs dans un cercueil. Vespasien lui accorde sur sa demande de fonder l’académie
de Yabneh où il enseignera la Torah22. C’est de cette école de Yabneh que sortira tout
le judaïsme postérieur. C’est grâce à cette attitude défaitiste que y ohanan peut être
considéré avec S. W. Baron comme «le restaurateur de la vie juive»23.
On voit clairement qu’il s’agissait, en Judée comme en Gaule et en bien d’autres
cas, d’une lutte de libération nationale comme nous dirions (polemon huper tês
eleutherias, dit Agrippa). Mais les Romains, s’ils voulaient la soumission, ne cherchaient
pas à niveler tous les particularismes. Ils se contentaient de combattre les
coutumes qui semblaient choquantes (non sans inconséquences) à leur conception
(ethnocentrique bien entendu) de la « civilisation ».
Ainsi par exemple des sacrifices humains chez certains Gaulois (alors que les
combats de gladiateurs semblaient normaux !) et de la circoncision qui était assimilée
à la castration. A l’extrême, Hadrien (117-138) cherchant à pousser plus loin
l’unification par le rapprochement des ethnies sujettes de l’Empire et par l’élimination
de ces coutumes contraires à l’esprit de la civilisation hellénique, interdit la circoncision
(mesure qui frappait aussi les Arabes et les prêtres égyptiens), et voulut,
comme Antiochus Épiphane, bâtir un temple à Zeus Olympios ou à Jupiter Capitolin
en qui il ne comprenait pas que les juifs refusent de reconnaître leur Dieu. Encore
une fois les juifs extrémistes – malgré de pieux concilia[XXII]teurs – en profitèrent
pour annoncer la venue proche du Messie et la délivrance ou la rédemption (ge’oullah),
la liberté (herouth) d’Israël comme disent les monnaies de la Révolution. Mais,
s’il réprima durement cette révolte et prit des mesures plus sévères pour couper
court à toute tentative nouvelle, Hadrien – qui avait commencé son règne en faisant
enlever de l’emplacement du Temple la statue de Trajan choquante pour les juifs –
n’amoindrît aucunement les droits des juifs en tant que citoyens et ne revint pas sur
leur exemption de l’obligation du culte impérial, privilège extraordinaire. Son successeur
Antonin abolit l’interdiction de la circoncision (sauf pour les non-juifs d’origine)
et les autres mesures prises au cours de la répression24. L’extension de la citoyenneté
romaine à la majorité des sujets de l’Empire s’appliqua aussi bien aux juifs
dont on prit même en considération les scrupules monothéistes pour la prestation
du serment permettant l’accès aux fonctions publiques25.
L’idéologie païenne admettait bien des pluralismes. Cependant les conditions
économiques et sociales poussaient à l’unification. Dans l’Empire romain, un libre
jeu était laissé à la libre concurrence des cultes dans certaines limites, comme c’était
le cas pour la libre concurrence des marchandises. Des Romains de souche pouvaient
adorer des dieux égyptiens par exemple. Le particularisme culturel des ethnies pouvait
se réfugier dans le culte persistant des dieux locaux. Un semblant d’unité idéologique
était assuré par l’identification (procédé facile) des dieux indigènes aux
dieux du panthéon romain. Suivant les cas, cette fusion fut réelle, ou on adora simplement,
avec un nom romain supplémentaire, une antique divinité. Suivant les cas
aussi, suivant les facteurs d’unité géographiques, la puissance de la tradition culturelle,
le degré de brassage des populations, les provinces conservèrent plus ou moins
d’originalité. La prépondérance économique et culturelle de l’Orient se marque là
aussi. « C’est là, écrit Franz Cumont, que se trouvent les principaux centres de production


22. Aboth de Rabbi Nathan, version l, N, 11 b-12 a. Je cite d’après la traduction anglaise dans A Rabbinic Anthology… by C. G. Montefiore and H. Loewe, London, Macmillan, 1938, p. 266, texte n° 680.
23. BARON, Histoire…, II, p. 968
24 . Cf. F.-M. Abel, Histoire de la Palestine, t. II, pp. 62-65, 83-109 ; S. W. BARON, Histoire… t. II, pp. 720 s., 726, 733 ss., etc.
25. BARON, Histoire…, pp. 735-8.


 et d’exportation. » Aussi, « non seulement les dieux de l’Égypte et de l’Asie
ne se laissèrent jamais évincer comme ceux de la Gaule ou de l’Espagne, mais bientôt
ils franchirent les mers et vinrent conquérir des adorateurs dans toutes les provinces
latines… et l’on pourrait soutenir que la théocrasie (le mélange, la fusion des dieux)
fut une conséquence nécessaire du mélange des races, que les dieux du Levant suivirent
les grands courants commerciaux et sociaux et que leur établissement en Occident
fut la conséquence naturelle du mouvement qui entraînait [XXIII] vers les pays
peu peuplés l’excès d’habitants des cités et des campagnes asiatiques. »26.
Le processus d’unification pluraliste, si l’on peut s’exprimer ainsi, favorisait les
cultes orientaux, non seulement par suite de la supériorité culturelle de l’Orient,
mais aussi, et sans doute surtout, parce que beaucoup d’entre eux (ceux justement
qui se diffusèrent) avaient pris un caractère de religions à mystères, universalistes et
individualistes, proposant aux hommes des méthodes pour faire leur salut personnel,
indépendamment des liens tribaux ou locaux à la race ou au terroir. Le judaïsme
lui-même prit ce caractère et, à ce titre, reçut l’adhésion d’un nombre considérable
de prosélytes, Cet individualisme religieux était en corrélation évidente avec l’individualisme
social que favorisaient les conditions politiques, sociales et économiques.
L’ethnie juive garda sa spécificité par la convergence d’un certain nombre de
causes différentes. Elle réalisait la conjonction d’une ethnie très précisément définie
et d’une religion de salut universaliste. Le dieu national, Yahweh, avait des caractéristiques
si particulières qu’il résistait à toutes les assimilations avec les autres dieux.
La tentative d’Antiochus Épiphane pour l’identifier à Zeus Olympios, bien accueillie
par une grande partie des juifs assimilationnistes, avait échoué. Il s’agissait d’ailleurs
pour les hellénistes simplement de donner un nom à un dieu qui était réputé n’en
pas avoir27. L’échec venait essentiellement, comme l’a montré E. Bickermann, de la
lutte des juifs intransigeants contre les juifs (modérément) assimilationnistes qui
avaient accepté cette « denominatio ». La tentative d’Hadrien échoua aussi, on l’a vu,
par suite d’une opposition à base plus nationaliste que religieuse. Quoi qu’il en soit,
Yahweh, avec ses traits distinctifs, fussent-ils négatifs, était resté le dieu d’Israël et le
dieu d’Israël seul. On ne pouvait participer à son culte qu’en se faisant adopter par
le peuple, qu’en devenant membre du peuple. On admit pendant toute une époque
les demi-conversions de sympathisants au judaïsme. Mais, satellites de la religion, ils
restaient en dehors de l’ethnie juive. Le noeud de l’histoire du christianisme primitif
est précisément le problème d’agréger solidement à une institution essentiellement
juive, la première Église, des adhérents qui se refusent à entrer dans l’ethnie juive.
C’est tout le débat entre les apôtres et Paul dont les échos nous sont transmis par les
Actes des apôtres et l’Épître aux Galates.
L’Empire romain, pré-nation aux dimensions imposantes unifiée [XXIV] entre
autres par un réseau serré d’interdépendances économiques, provoqua la fusion de
certaines ethnies et aussi de certains cultes, mais non pas la disparition de religions
ou sectes universalistes. Les ethnies de la partie occidentale de l’Empire fusionnèrent,
perdant avec leurs langues (ibère, gaulois, etc.) les principaux traits culturels
qui les distinguaient, devenant de simples régions du monde latin, de la Romania.
Tout au plus, des facteurs géographiques, un relatif isolement, la mémoire d’un passé
glorieux permettaient une certaine conscience régionaliste qui, les circonstances
historiques aidant, après rappauvrissement économique, la dislocation des liaisons
commerciales et les invasions barbares, allait permettre, avec la différenciation linguistique,
une lente renaissance de la spécificité nationale (ou p-ré-nationale, comme
on voudra). Les ethnies d’Orient en gardant leur langue populaire (grec, copte, ara-


26. F. Cumont, Les religions orientales dans le paganisme romain, 4e éd., Paris, Geuthner, 1929, pp. 19-21.
27. Cf. E. Bickermann, Der Gott der Makkabäer, pp. 92 ss.


méen, etc.) fusionnèrent parfois entre elles, comme en Anatolie ou en Syrie-Phénicie,
mais conservèrent mieux un ensemble de traits culturels spécifiques, fût-ce dans le
cadre de nouveaux ensembles. L’Égypte, par suite de sa forte unité géographique,
garda, comme en général à travers toute son histoire, une spécificité nationale. Les
juifs étaient protégés contre toute fusion par le réseau serré de pratiques spécifiques
qu’avait imposé le yahwisme strict aux premiers « Sionistes » revenus de Babylonie
en Judée à la fin du VIe siècle avant J.-C. On pouvait bien chercher des accommodements
avec le monde ambiant, consentir même au respect des dieux des peuples voisins
comme le fit le judaïsme alexandrin, s’adapter au maximum à la civilisation
hellénistique comme on le fit pendant toute une période que symbolisent ces fresques
de la synagogue de Doura Europos (au musée de Damas) où Moïse nous apparaît
sous les traits inattendus d’un pédagogue au mince collier de barbe à la grecque.
Mais une fois abandonnées les pratiques distinctives de l’ethnie, on se situait en dehors.
Ce fut nécessaire pour accéder à certaines fonctions publiques avant les accommodements
du IIIe siècle.
Un bon exemple en est donné par Tiberius Julius Alexander28, neveu de l’illustre
philosophe juif d’Alexandrie, Philon, et fils d’un très riche alabarque (receveur
des taxes) de la même ville, apparenté [XXV] à la famille des Hérodes. Son père avait
financé neuf portes du magnifique temple hérodien de Jérusalem en construction.
Lui-même, intellectuel distingué (son illustre oncle juge nécessaire de consacrer tout
un traité à réfuter les thèses qu’il avait énoncées dans une conférence sur l’intelligence
des animaux), « ne resta pas fidèle à la religion de ses pères », dit Josèphe
(A.J., XX, v, 2, §§ 100-104), qui ne l’en blâme que légèrement, disant que son père
« l’emporta sur lui par sa piété envers Dieu ». Il fit carrière dans l’administration romaine,
fut procurateur de Judée vers 45-48. Il « ne porta aucune atteinte aux coutumes
du pays et y maintint la paix » comme son prédécesseur païen Cuspius Fadus,
note l’historien juif (BJ., 11, XI, 6, § 220). Son origine juive n’est jugée digne d’être
mentionnée ni par Suétone (Vespasien, § 6) ni par Tacite qui l’appelle seulement
« chevalier romain distingué » (illustris eques romanus) » et « de nation (c’est-à-dire
de naissance) égyptienne » (ejusdem [i.e. Aegyptiorum] nationis). (Annales, XV, 28 ;
Histoires, 1, 11). Nommé préfet (gouverneur) d’Égypte, il réprima une émeute juive à
Alexandrie et fut le premier à poser la candidature de Vespasien à l’Empire. Il commanda
en second, sous Titus, l’armée au siège de Jérusalem. Josèphe, à part la réserve
signalée ci-dessus, ne tarit pas d’éloges sur son intelligence, son expérience
militaire, sa loyauté et sa « magnifique fidélité » à la dynastie flavienne (B.J., V, 1, 6,
§§ 45- 46). Il est bien possible que ce soit son fils ou son petit-fils portant le même
nom qui ait été membre du collège sacerdotal des Frères Arvales, une congrégation
des plus anciennes du paganisme romain en 118-11929.
Ainsi pouvait-on sortir de l’ethnie juive. Mais, s’il fut interdit de s’y agréger
quand on n’en était pas originaire, nul n’était poussé à en sortir, pas plus que de la
religion universaliste qui y était liée. Les mesures de répression contre les extrémistes
nationalistes, partisans de l’indépendance politique de la Palestine ou contre les
juifs des provinces qui réglaient de temps en temps des comptes sanglants avec les
autres groupes ethniques du même lieu – ce que la littérature nationaliste juive
contemporaine appelle abusivement des pogromes et où elle voit des manifestations


28. Sur lequel, cf. essentiellement E. SCHÜRER, Geschichte des jüdischen Volkes im Zeitalter Jesu Christ, 3e et 4e éd., Leipzig, Hinrichs, 1901-1911, t. 1, p. 568, n. 9 ; J. Schwartz, « Note sur la famille de Philon d’Alexandrie» (dans Mélanges Isidore Lévy, Annuaire de l’Institut de philologie et d’histoire orientales et slaves, Bruxelles, t. 13, 1953, pp. 591-602) ; J. Daniélou, Philon d’Alexandrie, Paris, Fayard, 1958, pp. 12 ss. ; H. G. Pflaum, Les carrières procuratoriennes équestres sous le Haut Empire romain, Paris, Impr. Nationale, 1961,
1, pp. 46-49 ; S. W. BARON, Histoire d’Israël… t. 11, p. 1099, n. 5 ; V. BURR, Tiberius Julius Alexander, Bonn, 1955.
29. Schürer, Geschichte… p. 568, n. 9.

de l’éternel antisémitisme – étaient des opérations de police qui ne portaient pas atteinte
à ce principe. Vespasien et Titus refusèrent de prendre le titre de judaicus,
« vainqueur des juifs », comme les empereurs avaient pris le titre de Germanicus,
« vainqueur des Germains » ou d’Africanus, « vainqueur des Africains ». Ils étaient
censés avoir vaincu non le peuple juif, mais une fraction d’extrémistes juifs égarés en
Judée. C’était la Judée qui avait été matée (Judaea capta [XXVI] ou devicta disent les
monnaies flaviennes), non l’ensemble des juifs parmi lesquels ces souverains comptaient
tant d’amis et même, en ce qui concerne Titus, une amie tendrement aimée,
Bérénice. S’il ne l’épousa pas et se sépara d’elle, invitus invitam, ce fut par crainte de
réactions non spécifiquement « antisémites », mais traditionnalistes romaines telles
que celles qui avaient sévèrement atteint Antoine pour sa liaison avec l’Égyptienne
Cléopâtre.
Ainsi, en vérité, on ne voit pas pourquoi le judaïsme aurait disparu à cette époque.
Il continuait, noyau ethnique entouré d’une nébuleuse de sympathisants prosélytes
attirés par ses côtés universalistes. Cette frange, souvent hésitante, parfois finalement
rebutée, pouvait aussi, comme ce fut souvent le cas, renforcer l’ethnie
juive d’un nouveau sang malgré les sanctions qu’elle pouvait encourir. Les relations
entre les deux formes et tendances du judaïsme étaient malaisées et pleines de
contradictions comme le montre, à la limite, l’exemple des Gréco-Syriens de Damas
massacrant, en 66, les juifs damascains en cachette de leurs femmes, presque toutes
gagnées au judaïsme (B.J., II, XX, 2, § 560). Le succès du christianisme vint en grande
partie de ce qu’il résolvait la contradiction, présentant au monde romain une forme
du judaïsme acceptable par tous, dégagée des implications ethniques et des encombrantes
obligations rituelles. Soit dit en passant, les formulations de Léon sur le
christianisme primitif sont critiquables. Le caractère populaire et, comme il dit,
« antiploutocratique » de celui-ci est certain. Mais ce n’était pas essentiellement un
mouvement social révolutionnaire. C’était un mouvement religieux tirant sa force de
facteurs sociaux, idéologiques et culturels assez contradictoires, parmi lesquels figure
assurément au départ en bonne place la réaction de frustration des pauvres et
des opprimés de Judée et de Galilée. Encore moins peut-on accepter la comparaison
faite par Léon du christianisme triomphant avec le fascisme. Tout compte fait, une
comparaison avec le stalinisme serait plus adéquate, mais, là encore, de multiples réserves seraient à faire.
Pour en revenir à l’ethnie juive, elle persista donc. dans son existence, diaspora
infiniment dispersée avec ses deux basés territoriales solides de Palestine et de Babylonie
d’où émanent significativement la Mishna et les deux Talmuds, rédigés dans
des aires de concentration juive maxima où les problèmes de la vie agricole et artisanale
devaient être traités du point de vue de la jurisprudence religieuse tout autant
que les problèmes de la vie urbaine et commerciale. La base babylonienne fut
florissante dans le cadre de l’Empire perse sassanide, relativement tolérant. La base
palestinienne (devenue surtout galiléenne) dépérit très lentement dans le cadre de
l’Empire romain. Les empereurs ne persécutaient nullement les juifs, [XXVII] les favorisèrent
même quand grandit le danger chrétien30, mais prenaient des précautions
pour éviter la résurgence éventuelle de leur dangereux nationalisme. De son côté, de
mauvaises expériences avec les prosélytes hésitants, les nécessités d’une nouvelle organisation
fondée non plus sur l’aristocratie et les prêtres, mais sur les clercs contribuaient
à fermer relativement la communauté sur elle-même. La tendance générale
des nationalités orientales poussait à la déshelléniser au moins superficiellement
aussi, car quoi qu’on dise, beaucoup d’éléments helléniques absorbés restaient acquis,
ici comme ailleurs.


30. Cf. M. SIMON, Verus Israel, Paris, De Boccard, 1948, pp. 135 ss.


La victoire du christianisme en Occident changea quelque peu les conditions de
vie du judaïsme. Cette fois-ci, on avait affaire à une idéologie d’État à tendance totalitaire
poussant à l’unification idéologique. Les cadres de l’Église, dans la première
période suivant le triomphe de celle-ci, se montrèrent d’une intolérance fanatique,
mobilisant les masses chrétiennes pour imposer aux empereurs réticents des mesures
énergiques contre leurs rivaux, tant que la victoire ne parut pas définitivement assurée
et stabilisée. On sait comment le paganisme disparut rapidement de l’Empire
chrétien. Pourquoi le judaïsme ne disparut-il pas ?
Il faut encore rejeter pour cette période l’explication par la spécialisation fonctionnelle
des juifs. Aux termes d’une enquête exhaustive sur la condition des juifs du
monde latin avant les Croisades, B. Blumenkranz en résume ainsi les résultats sur ce
point : « Soumis aux mêmes lois que les chrétiens, par ailleurs rien non plus ne les
en distingue. Parlant la même langue qu’eux, habillés de la même manière, exerçant
les mêmes professions, ils s’entremêlent dans les mêmes maisons de même qu’ils se
trouvent réunis ensemble sous les armes pour la défense de la commune patrie. »31. Il
a précisé au cours de son travail : « En dehors des fonctions publiques, il n’y a aucune
activité dont les juifs soient formellement exclus. » Les restrictions qu’on voit
mentionnées sont à base religieuse, non appliquées en général et sont très loin de
réduire les juifs à quelque spécialisation que ce soit. Ainsi l’essai d’interdire aux
chrétiens de consulter des médecins juifs, l’interdiction du commerce des objets liturgiques.
« Aucun texte de notre période, ni du droit ni de la pratique, ne traite de
l’usure des juifs… ; (d’ailleurs) il n’existe tout simplement pas encore, à ce moment,
un commerce d’argent sur une assez large échelle pour en faire un problème d’ordre
public. » D’autre part, « les tentatives ne manquent pas de contester aux [XXVIII] juifs
le droit à la propriété foncière, (mais) elles sont restées en gros sans succès »32. Voilà
qui est décisif.
Rien ne distingue les juifs des chrétiens dans l’Occident de cette époque si ce
n’est la religion. C’est sur ce plan que pouvait se situer l’effort d’unification idéologique.
Le peuple chrétien était, semble-t-il, sans ressentiment spécial contre les juifs.
Les quelques rares incidents qui nous sont rapportés paraissent dus à d’autres causes
que le clivage ethnico-religieux ou sont les conflits mineurs normaux qui résultent de
toute différenciation. La provocation vient parfois des juifs. La foule chrétienne
prend parfois parti pour les juifs comme à Paris en 582 quand le juif Priscus est tué
par un juif fraîchement devenu chrétien, au cours d’une rixe. Un des compagnons de
l’assassin est lynché et l’assassin lui-même évite de peu ce sort33.
Mais le pouvoir était un pouvoir chrétien. Pourquoi n’a-t-il pas mené à bien
une politique d’unification idéologique qui pouvait le renforcer ? Il faut en revenir
(outre la persistance de la tradition du droit romain particulièrement forte chez les
premiers empereurs chrétiens) aux facteurs de pluralisme de ce type d’État prémoderne
dont j’ai parlé ci-dessus. Plus spécifiquement et plus précisément, Blumenkranz
détaille pour les États francs (en opposition à l’Espagne). La souplesse idéologique
s’y imposait : « Les États nés ici sur les débris de l’Empire romain comprennent
une multitude de peuples et de peuplades qui gardent sur beaucoup de points
leurs caractères propres. » Il y a les citoyens romains et les Barbares. « A l’intérieur
même des Barbares de nombreux groupes ethniques », par exemple en Gaule, les
Alemans, les Burgondes, les Francs Saliens, les Francs Ripuaires. « Tandis que
l’Espagne pouvait plus facilement tendre vers l’unification du droit et des institutions,
partout ailleurs s’établissait et se maintenait le principe des droits nationaux,


31. B. BLUMENKRANZ, juifs et Chrétiens dans le monde occidental, 430-1006, Paris-La Haye, Mouton, 1960,
p. 375.
32. Ibd., pp. 344-349.
33. Grégoire de Tours, Historia Francorum, VI, 17 ; cf. Blumenkranz, ibd., pp. 378 s.


du droit personnel. Dans cette multiplicité de statuts, le particularisme juif était
beaucoup moins choquant qu’en Espagne où l’unité de foi devait couronner l’unification
imposée sinon pas obtenue sur tous les autres plans. Les juifs étaient donc
protégés dans leur particularisme par le principe même de la multiplicité des
droits »34.
L’État chrétien se conduisait en somme à l’égard de la minorité juive comme
l’État marxiste soviétique à l’égard de ses concurrents idéologiques vaincus : les Églises
chrétiennes et les diverses communautés religieuses. On sait que la constitution
stalinienne de 1936 [XXIX] garantit « la liberté de pratiquer les cultes religieux et la
liberté de la propagande antireligieuse » à tous les citoyens (art. 124). Dans un cas
comme dans l’autre, le mouvement idéologique victorieux, par sagesse et par manque
de moyens, renonce à la tentative de s’imposer par la contrainte, mais s’accorde
le privilège des moyens d’expansion, force les vaincus à la passivité, en espérant que
celle-ci aboutira à un dépérissement pacifique graduel.
Si l’attitude est différente à l’égard des païens dont « la liberté de pratiquer les
cultes » est, après une courte phase transitoire de tolérance, battue en brèche par
l’État chrétien, c’est peut-être en partie à cause du clivage dans l’idéologie elle-même
qui range dans le même bord le judaïsme et le christianisme, religion-mère et religion-
fille, deux religions monothéistes et universalistes du moins en principe. Mais
c’est surtout, peut-on penser, parce que l’organisation des pratiques païennes avait
forcément la nature d’un culte public. Dans la lutte du IVe et du VIe siècle entre le
christianisme (la « croyance prépondérante » comme disent amèrement les païens)35
et le paganisme déclinant, il s’agit de savoir quelle idéologie sera celle des institutions
d’État, municipales, etc, quelles pratiques ces institutions financeront, quelles
fêtes seront publiquement célébrées, à quelles divinités les autorités prêteront serment.
Aucun problème de ce genre ne se pose envers le judaïsme, culte réservé à une
ethnie, dont on peut dans le pire des cas interdire le prosélytisme en dehors de ses
limites ethniques, dont il est impensable après le IIIe siècle qu’il puisse aspirer à
contrôler l’État. Dans la vue de l’histoire qui en vient à être celle de l’Église, la tripartition
entre païens, juifs et Chrétiens se réduit en droit à une dichotomie : les Hellènes
et les hellénisés. Les Gentils en un mot sont appelés à se convertir au christianisme,
religion ayant adapté à leur usage les principes juifs, tandis que le judaïsme
demeure, provisoirement du moins, olivier franc sur lequel ont été greffés les sauvageons
païens qui prospèrent aux dépens des branches naturelles selon l’image de
saint Paul (Romains, Il : 16 ss.).
Cette tolérance du judaïsme comme mouvement idéologique vaincu et subordonné,
mais dont est proclamé le droit à l’existence, a été encore poussée plus loin
par l’Islam. Le fondateur de l’Islam, Maho[XXX]met, a d’abord cru apporter aux Arabes
une révélation substantiellement identique à celle dont avaient bénéficié les juifs
et les chrétiens. Étonné par l’accueil pour le moins réservé que lui faisaient les juifs
quand il entra directement en contact avec eux, à Médine, il dut défendre sa propre
version du monothéisme, l’authenticité de sa révélation qui, pourtant, tirait beaucoup
de son autorité de cette concordance, pour l’essentiel, avec les révélations monothéistes
antérieures. En dépit de ses conflits politiques avec les juifs d’Arabie, il ne
revint pas sur sa conception fondamentale, proclamant seulement que les textes
écrits produits par les adeptes de ces révélations, lorsqu’ils paraissaient contredire


34. Ibd., pp. 374 s.
35. Cf. P. DE LABRIOLLE, La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du 1er au VIe siècle, rééd.,
Paris, L’Artisan du livre, 1942, p. 483, n. 2. Sur la portée et les limites des premières mesures antijuives
de l’Empire chrétien, voir l’article précis et détaillé d’E. Demougeot « L’Empereur Honorius et la politique
antijuive » (dans Hommages à Léon Herrmann, Bruxelles-Berchem, Latomus, 1960 [Coll. Latomus, 44], p.
277-29 1).


son propre message, avaient été déformés et que l’annonce dudit message en avait
été malicieusement retranchée. On n’exigea que des seuls Arabes la conversion à
l’Islam. Malgré leurs erreurs, chrétiens et juifs restaient détenteurs d’une foi substantiellement
correcte, valable pour eux. Dans les pays conquis par les Arabes musulmans
au VIIe siècle (chrétiens et juifs y formaient la majorité de la population), on
n’essaya nullement de les convertir, les soumettant seulement à l’autorité politique
arabe dont l’idéologie officielle était l’Islam et leur demandant le payement d’une
taxe spéciale, d’ailleurs modérée à l’origine. Des facteurs sociaux entraînèrent, après
la révolution abbâside (750) qui abolit le privilège ethnique arabe, leur conversion
graduelle à la doctrine prépondérante, non sans laisser de fortes minorités attachées
à leurs anciennes fois jusqu’à nos jours.
Dans l’Empire musulman et les États qui résultèrent de sa fragmentation (États
gardant entre eux néanmoins des liens étroits), le commerce à longue distance et la
spécialisation régionale des productions agricoles et artisanales se développèrent
énormément. Les juifs, comme les autres éléments de la population, participèrent à
ce développement et se firent, en grand nombre, commerçants. Comme le dit le
meilleur spécialiste en cette matière, S. D. Goitein, « Cette ‘Révolution bourgeoise’
devait accélérer la transformation des juifs, peuple jusqu’alors essentiellement
adonné aux métiers manuels en un groupe dont l’occupation principale devint le
commerce… De nouveau confrontés à l’époque musulmane (après des développements
analogues dans la Babylonie du VIe siècle av. J.-C., puis dans le monde hellénistique)
avec une civilisation hautement mercantile, ils relèvent si complètement le
défi qu’ils deviennent eux-mêmes une nation de gens d’affaire et commencent à
prendre une part considérable à l’essor de la civilisation nouvelle». L’auteur ajoute
significativement : « Cette transformation ne fut d’ailleurs pas sans soulever une assez
forte opposition. On en trouve notamment l’écho chez un auteur juif caraïte (une
« hérésie » juive), qui stigmatisait les [XXX] « affaires » comme profession non juive
adoptée à l’imitation des Gentils – entendez des Arabes ou des Musulmans en général.
»36.
Il n’en est pas moins vrai qu’il ne s’agissait pas là d’une spécialisation fonctionnelle,
puisqu’il y avait beaucoup de non-juifs commerçants et aussi beaucoup de
juifs non commerçants. Un éventail très large de professions est attesté chez les juifs.
On ne peut non plus parler d’une spécialisation dans le commerce d’argent malgré
les facilités que leur donnait pour ce trafic le fait d’appartenir (comme les chrétiens
et d’autres) à une communauté non musulmane que n’entravait pas la prohibition
musulmane (toute théorique d’ailleurs) du prêt à intérêt37. Si le commerce entre le
monde musulman et le monde chrétien fut au haut Moyen âge, essentiellement du
VIIe au IXe siècle, une spécialité juive en vertu des facilités que leur valaient leur ubiquité,
leur instruction à un âge d’analphabétisme et le fait qu’ils n’étaient qu’à demi
citoyens des Empires en présence (franc, byzantin, musulman) tout en l’étant en effet
à demi, échappant à bien des restrictions atteignant les autres, même au IXe siècle,
époque de leur apogée dans ce rôle (débarrassés de leurs concurrents syriens et
grecs et les nouveaux intermédiaires, Italiens et Scandinaves n’étant pas encore en
plein essor), seule une infime minorité des juifs y participaient et, comme on vient
de le dire, ce n’était qu’en partie et de façon toute provisoire leur exclusivité38.


36. S. D. GOITEIN, juifs et Arabes, trad. française, Paris, Ed. de Minuit, 1957, pp. 109 s.
37. Diverses astuces casuistiques permettaient, dans les trois religions, de négliger plus facilement l’interdiction
religieuse du prêt à intérêt quand il s’agissait d’un non-coreligionnaire.
38. Tout ceci est justifié par exemple dans l’article d’un des meilleurs connaisseurs du problème, R. S. Lopez,
« L’importanza del mondo islamico nella vita economica europea » (dans L’Occidente e l’Islam nell’ alto
Medioevo, Spoleto, Centro italiano di studi sull’ alto Medioevo, 1965, 1, pp. 433-460).

Encore une fois la persistance de l’entité juive, dans l’Occident latin avant les
Croisades et dans le monde musulman jusqu’à nos jours, vient simplement du caractère
pluraliste de ces sociétés, de l’insuffisance des forces unificatrices, du manque
d’incitation véritable de l’idéologie prépondérante dans l’État à pousser le totalitarisme
jusqu’à la destruction des idéologies rivales. Dans ces conditions triomphait la
tendance normale des communautés à persister dans l’existence et à défendre au niveau
communautaire les intérêts et les aspirations de leurs membres.
Qu’est-ce donc dans ces sociétés que l’entité juive ? Une religion ou une ethnie,
une pré-nation ? On ne peut répondre qu’avec nuances, [XXXII] dussent en souffrir
les esprits scolastiques habitués à ranger les faits dans des catégories bien tranchées,
à leur coller des étiquettes claires et nettes.
Au-delà de l’époque où les conditions de la production et de la reproduction ne
permettaient pas la formation d’unités globales plus vastes que le clan ou la tribu, il
s’est formé, dans certaines conditions, des groupes d’unités locales se reconnaissant
une origine commune, ayant certaines institutions communes, une langue commune
(avec de multiples dialectes différents), une culture plus ou moins commune au sein
de laquelle figure une religion (c’est-à-dire une idéologie) commune. On peut appeler
ce type de formation une ethnie. Ni les États politiques ni les aires où un réseau
serré de relations assurait un certain degré d’unité économique ne coïncidaient forcément
avec les frontières des ethnies.
Les juifs étaient unis par l’appartenance à une religion commune, par le sentiment
d’une origine commune également. Dans les sociétés de ce genre, cela impliquait
un certain nombre de traits culturels communs, particulièrement dans la façon
de se nourrir et dans les traditions littéraires ou historiques. En Islam d’abord, à certains
moments de crise, le désir de ne pas voir des membres des idéologies vaincues
se faire passer pour de vrais croyants, pour des « prépondérants » poussa à édicter
des règlements imposant des pièces de vêtement ou des insignes distinctifs. Mais,
dans l’ensemble, les juifs partageaient la culture des peuples au milieu desquels ils
vivaient, ils parlaient et écrivaient leur langue, gardant l’hébreu seulement comme
langue liturgique. Leur unité idéologique leur créait certains liens de solidarité
transcendant les frontières politiques, ethniques et culturelles qui encadraient géographiquement
leurs multiples communautés. La meilleure formule abrégée pour désigner
cet ensemble me paraît donc être qu’il s’agissait d’une religion ayant certaines
caractéristiques d’une ethnie.
D’autres groupements religieux furent dans une situation assez analogue, mais
la plupart moins universellement dispersés, ce qui déjà donnait plus de facilité à des
pressions locales pour contribuer à l’anéantissement total du groupe. Le manichéisme
eut une grande aire de dispersion, mais sans langue liturgique commune et,
du fait de son recrutement en diverses ethnies, sans conscience d’origine commune.
Religion universaliste sans caractéristiques ethniques, scindée aussi en divers courants,
ses branches multiples de la Chine au Languedoc finirent par céder aux pressions
des « prépondérants » de chaque milieu. Les ethnies sans particularisme religieux,
par exemple Les Syriens païens, puis chrétiens de Gaule, assez nombreux à
l’époque mérovingienne, finirent par s’assimiler eux aussi. La conjonction en lui du
particularisme religieux et du particularisme ethnique, dans [XXXIII] des sociétés pluralistes à force unificatrice faible, assura la survie du judaïsme.
Le seul exemple de tentative unificatrice durable et énergique est éloquent. Il
s’agit de l’Espagne wisigothe à partir de la conversion de l’élément goth dominant de
l’arianisme au catholicisme en 587. Les motifs en sont clairs. Par l’adoption du catholicisme, religion de la majorité du peuple (les Hispano-romains), les rois goths
veulent obtenir l’unification de leurs sujets dans tous les domaines : religieux, juridique,
politique. Les juifs avaient été soumis sous la domination arienne – et quoique

les ariens du point de vue dogmatique aient été tout aussi opposés aux juifs que les
autres chrétiens39 – au droit commun de l’Empire chrétien, donc tolérés comme
mouvement idéologique vaincu à certaines conditions comme il a été dit plus haut.
Ils formaient un élément de population riche, relativement puissant, dense, anciennement établi. Raison de plus pour l’amener à entrer dans le processus d’unification,
dans la formation, consciemment recherchée, de la nation hispanique, et cela par la
seule méthode concevable sous la domination idéologique chrétienne, par la conversion
au christianisme. D’où des lois essayant de façon d’abord détournée de favoriser
cette conversion, puis, devant les résistances et les problèmes suscités, et malgré
l’opposition théorique de l’Église à ces pratiques, de les y contraindre. Suivant un
processus souvent répété ailleurs, les lois en question attisaient bien normalement le
mécontentement des juifs, leur opposition à l’État et cette opposition servait d’argument
à un renforcement des mesures anti-juives. Il faut ajouter que les nouvelles
d’Orient sur les soulèvements juifs dans l’Empire byzantin et la collusion des juifs
avec les ennemis perses de l’Empire, puis la hantise de l’avance musulmane progressant
en Afrique du Nord ne firent rien pour apaiser les craintes et les méfiances des
souverains goths. Leur conduite aboutit à sa conclusion logique : la complicité des
juifs espagnols avec les envahisseurs arabes.
C’était « la rare fois, dit B. Blumenkranz, où pouvoir civil et pouvoir religieux,
dans un important ensemble territorial, conjuguèrent leurs efforts entre eux »40 malgré
quelques réticences de l’Église. La tentative échoua pourtant. Les causes de
l’échec furent multiples. Il faut en accuser sans doute encore l’insuffisance des
moyens d’action de l’État de cette époque, la durée relativement faible de l’expérience,
les conditions d’instabilité du pouvoir central wisigoth. Un grand rôle a été
joué sans doute par le fait que cette expérience unificatrice se [XXXIV] déroulait dans
un milieu pénétré des conceptions pluralistes antérieures. En Espagne même, les juifs
résistant aux mesures royales trouvèrent des connivences dans la population en général
et dans le clergé. La conversion forcée répugnait à l’idéologie chrétienne
comme l’exprima avec force le savant et influent prélat Isidore de Séville. Même si
l’Église se montra en pratique trop complaisante, acceptant le caractère définitif des
baptêmes forcés qu’elle avait condamnés, cela conduisit pendant longtemps à des
demi-mesures nuisibles à l’efficacité de toute l’entreprise, aux repentirs de rois revenant
partiellement sur les édits de leurs prédécesseurs. Les lois en question ne s’appliquèrent
pas à la Septimanie (région de Narbonne) qui dépendait du royaume.
Beaucoup de juifs rétifs s’exilèrent en Gaule d’où certains revinrent aux moments
d’accalmie, d’autres en Afrique du Nord ou en Italie. Il semble que le pape ait toléré
dans ses États le retour au judaïsme des convertis par force.
Le fait qu’il s’agissait moins de conquête des âmes que d’unification politique et
sociale résulte bien des dispositions prises phénomène inouï en chrétienté et qui ne
devait se reproduire à peu près qu’en Espagne même dans des conditions un peu différentes
huit siècles plus tard. Les juifs convertis au christianisme furent de plus en
plus soupçonnés de conserver en secret leurs particularismes. Dans la lutte impuissante
pour vérifier l’authenticité de leur assimilation, des mesures de plus en plus
vexatoires furent prises. On en vint à désigner par le terme « juif » les nouveaux
chrétiens d’ascendance juive et à les traiter avec suspicion, leur appliquant des mesures
discriminatoires sans s’interroger même sur la réalité de leur foi chrétienne.
Les pratiques juives furent surtout poursuivies. Il est significatif qu’on imposa aux
juifs de s’unir en mariage désormais avec des (anciens) chrétiens seulement. Bref, il
s’agit d’une tentative d’assimilation par contrainte, débordant dans ses objectifs le


39. Cf. M. MESLiN, Les Ariens d’Occident, 335-430, Paris, Seuil, 1967, pp. 365 ss. par exemple.
40. B. BLUMENKRANZ, ouvrage cité, p. 105.


domaine strict de la conversion religieuse, menée avec des moyens insuffisants et
dans une ambiance réticente, idéologiquement et culturellement, envers de telles
méthodes. On ne peut trop s’étonner de son échec41.
L’attitude wisigothe fut reprise très partiellement, de façon bien moins systématique,
mais aussi sur un territoire bien plus étendu, à l’époque des Croisades. Il
s’agissait de guerres idéologiques et, de [XXXV] l’unité idéologique chrétienne, réalisée,
fût-ce de façon fugitive, les juifs se trouvaient exclus par la force des choses. La
logique de l’idéologie tendant toujours à un classement manichéen des faits et des
gens, il était normal de voir dans ces non-chrétiens des complices des anti-chrétiens
auxquels on faisait la guerre, les musulmans. Néanmoins, malgré les persécutions, les
confiscations, les expulsions, les massacres, on n’alla pas en général, avant l’âge de
l’Inquisition espagnole, jusqu’à l’extrémisme des lois wisigothes. Encore une fois, il
n’y eut pas d’effort durable, persistant, systématique, généralisé pour faire disparaître
le groupe juif. Ceux qui étaient par trop persécutés dans un pays ou expulsés
pouvaient trouver refuge ailleurs42 – fût-ce en dehors de la chrétienté dans le monde
musulman relativement très accueillant.
A cette raison négative de la persistance du judaïsme pendant et après l’époque
des Croisades, doit s’ajouter une cause positive, la spécialisation fonctionnelle que
les juifs en viennent à acquérir. C’est pour cette époque qu’est valable – dans certaines
limites – la théorie du peuple-classe implicite dans les esprits des Européens du
XIXe et du XXe siècle, explicitée en quelques pages par Marx, formulée entre autres
sous des formes diverses par Max Weber43 et par [XXXVI] Abraham Léon, entérinée
avec plus ou moins de nuances par la tradition marxiste, poussée par les antisémites
à des conséquences délirantes du point de vue intellectuel et d’une indicible sauvagerie
du point de vue pratique.
Le processus a été exposé bien des fois, sur la base d’une connaissance des faits
plus ou moins étendue et profonde suivant les auteurs, le plus savamment en somme
dans un chapitre nourri de la grande histoire juive de Salo W. Baron, Entre le Vle et
le XIIe siècle, « la stratification professionnelle des juifs subit un changement radical.
Un peuple qui jusque-là tirait encore sa principale subsistance de l’agriculture et de
l’artisanat se transforma en une population essentiellement commerçante avec une
forte prédominance du commerce de l’argent. Le point culminant de cette évolution

41. Sur cette expérience wisigothe, voir notamment B. BLUMENKRANZ, ouvrage cité, pp. 105 ss. ; S. W. BARON,
Histoire d’Israël, vie sociale et religieuse, tome III, Paris, P.U.F., 1961, pp. 41 ss ; Historia de España,
dirigida por Ramòn Menéndez Pidal, tomo III, España visigoda, Madrid, Espasa-Calpe, 1940, pp. XXV s., XLIII
ss. (sur l’idéal d’unification una fides, una regnum. et sur le nationalisme hispanique à cette époque), pp.
177 ss.
42. Cf. S. W. BARON, Histoire d’Israël, vie sociale et religieuse, tome IV, Paris, P.U.F., 1961, p. 168.
43. Plus précisément Max Weber considère les juifs comme «un peuple paria » (ein Pariavolk) à la manière
des parias de l’Inde : un peuple-hôte (Gastvolk) séparé rituellement du milieu social que ce soit de façon formelle ou en fait. Mais il mentionne immédiatement plusieurs différences avec les castes parias de l’Inde.
La plus importante du point de vue structurel est que les juifs ont été un peuple paria dans une société ambiante qui était sans castes (M. WEBER, Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie, III, Das antike Judentum,
Tübingen, J. C. B. Mohr, 1921, pp. 2-6). Mais c’est là précisément une différence capitale. Que des  concordances existent avec le phénomène des castes, c’est certain. Mais les juifs étaient, dans l’Antiquité, un peuple ou une nation comme d’autres, émigrés et dispersés comme d’autres. Seulement l’accumulation des règles rituelles, par lesquelles les fondateurs du yahwisme avaient voulu maintenir sa spécificité et l’attachement
rigoureux au dieu national, en faisaient simultanément un groupement structuré rituel (ritualistischer Verband) (ibid., p. 352) et ce que j’appelle un mouvement idéologique. Ce n’est pas suffisant pour faire une caste. La différence de la caste avec « certains groupes ethniques et sectes » où l’appartenance est héréditaire, consistant entre autres en ce que la société entière n’est pas répartie en de tels groupes, est
bien notée par E. B. HARPER dans Structure and Change in Indian Society, ed. by M. Singer and B. S. Cobn, New York, Wenner-Gren Foundation for Anthropological Research, 1968, p. 52, cf. p. 74. Sur les juifs de l’Inde devenus, eux spécialement, une caste en s’insérant dans la société indienne, cf. Sch. STRIZOWER, « Jews as an Indian Caste » (dans The Jewish Journal of Sociology, vol. 1, April 1959, pp. 43-57 ; reproduit
dans Religion, Culture and Society, ed. by L. Schneider, New York, John Wiley, 1964, pp. 220-232).


ne devait pas être atteint avant la fin du Moyen âge et même alors il devait se limiter
à un certain nombre de régions au nord des Alpes et de la Loire. Mais ces tendances
fondamentales se firent sentir bien avant 1200. Elles apparurent plus nettement
dans la chrétienté occidentale et furent sans cesse renforcées par le déplacement
graduel du centre de gravité du peuple juif d’Orient vers l’Occident, et aussi par la
lente pénétration des conceptions et des institutions occidentales dans les zones
d’influence musulmane. »44.
Une série de causes tendit – avec de très importantes exceptions – à faire abandonner
aux juifs la propriété foncière. En Occident, le système féodal de plus en plus
cristallisé intégrait mal les juifs à qui il était difficile de demander de prêter un serment
chrétien et qu’on répugnait à constituer en suzerains de roturiers et encore
plus de nobles chrétiens (quoique cela se soit produit). Aucun facteur important ne
s’opposait par contre à la continuation des activités industrielles et artisanales. Le
commerce international, notamment entre Orient et Occident, où les juifs avaient
joué un grand rôle comme on l’a vu, sans pourtant que ce rôle soit jamais exclusif,
vit une concurrence accrue et mieux organisée des non-juifs, surtout à partir du XIIe
siècle quand les corporations s’organisèrent en Occident et que les républiques marchandes
italiennes prirent une importance économique et politique décisive.
Le processus d’urbanisation accélérée par lequel passa le monde musulman détermina
l’orientation de beaucoup de juifs vers les carrières bancaires et les professions
libérales sans que cela fût en aucune manière leur exclusivité. « Pendant
l’Antiquité, et à la suite sous la domination byzantine, les juifs ne constituèrent jamais
une fraction importante dans cette carrière (la banque). En autorisant officiellement
un modeste taux d’intérêt, le Bas-Empire romain et [XXXVII] l’Empire byzantin
obvièrent à toute nécessité d’éluder la loi et empêchèrent la spécialisation de certains
groupes ethniques ou religieux dans cette branche particulière du commerce.
»45. Les lois religieuses contre « l’usure » très largement interprétées, aussi
bien dans l’Orient musulman que dans l’Europe chrétienne, aidèrent au contraire à
pousser les juifs vers cette spécialisation. En Orient musulman, les facilités offertes
pour tourner la loi aux musulmans et la présence des chrétiens, autre minorité soumise,
entravèrent efficacement cette évolution à laquelle répugnait toute l’orientation
du monde musulman médiéval vers une économie dynamique à secteur
« capitalistique » très développé46. Si on parle de banquiers juifs – non forcément restreints
au prêt à intérêt – il en est aussi de chrétiens et de musulmans et toutes les
professions (surtout urbaines) se trouvent représentées par les juifs. La forte proportion
des commerçants de toutes sortes traduit seulement un phénomène urbain général.
Dans l’Occident latin, au contraire, « des forces puissantes poussèrent de plus
en plus les juifs à adopter le prêt d’argent comme profession la plus fréquente »47.
« Les juifs, arrivant de pays plus avancés, possédaient plus d’argent liquide que leurs
concurrents chrétiens. » Les confiscations de terres avec indemnisation augmentèrent
leur capital de départ. Très lentement, les interdictions ecclésiastiques finirent
par porter leurs fruits, empêchant par exemple le clergé, au début groupe important
de prêteurs d’argent, de continuer cette activité. Les juifs pouvaient s’y livrer ouvertement
quand ce ne serait que comme prête-noms de chrétiens peu scrupuleux. Surtout
les rois, protecteurs des juifs considérés comme leurs serfs et placés en dehors
des protections féodales, avaient tout intérêt à les spécialiser dans ce commerce
qu’ils pouvaient ainsi contrôler. Après avoir laissé les juifs s’enrichir, ils pouvaient
les dépouiller par confiscation ou par des méthodes plus raffinées avec bien plus de


44. Histoire d’Israël…, tome IV, pp. 170 ss.
45. Ibd., p. 226.
46. Cf. M. Rodinson, Islam et Capitalisme, Paris, Seuil, 1966, notamment pp. 25, 45 ss.
47. S. W. Baron, Histoire d’Israël… t. IV, p. 232.


facilité que d’éventuels rivaux chrétiens. Pourtant « le prêt d’argent ne devint pas en
France la profession principale des juifs avant le XIIIe siècle, la date étant plus tardive
encore pour l’Allemagne »48. En Espagne, il ne fut jamais pour eux l’activité prépondérante.
« Il ne faut pas oublier cependant que les juifs ne furent jamais les seuls à
prêter de l’argent et fréquemment ils ne furent même pas les principaux fournisseurs
de crédit. L’Église eut beau réussir à éliminer les prêts d’argent chez le clergé,
elle n’empêcha jamais sérieusement de telles transactions chez les marchands. Les
étrangers, en particulier, étaient [XXXVIII] généralement moins soumis à la pression
de l’opinion publique et à la menace d’anathème. » Ils se faisaient souvent prêteurs.
« Par la suite, des étrangers venus de la Méditerranée, fréquemment appelés Lombards
ou Caborsins (ces désignations comme le terme de « juif » avaient souvent une
nuance péjorative) prirent une place importante dans les professions bancaires anglaise
et française. Même quand ils étaient employés au service de la papauté, … ils
n’étaient pas plus aimés de leurs débiteurs. Ils subirent finalement, comme leurs
concurrents juifs, des attaques dans les rues et des expulsions officielles. Ils furent en
fait chassés avant les juifs. »49.
Ainsi la théorie du peuple-classe a-t-elle à partir du bas Moyen âge en Europe
occidentale une certaine validité. Encore une fois elle ne signifie pas -–il faut y insister
– que les juifs étaient seuls à pratiquer le commerce de l’argent ni que tous les
juifs le pratiquaient. En fait, il y avait à l’intérieur des communautés juives des clivages
de classe sérieux. Mais on peut dire que ces communautés, dans toute une région
particulièrement importante du globe, se centraient autour de ceux de leurs membres
qui exerçaient cette profession, que les juifs pauvres participaient aux profits
des banquiers par la voie de la mendicité ou de la clientèle, etc.
Il est bien vrai aussi que les progrès du secteur capitalistique, puis de l’économie
capitaliste en Europe occidentale rendaient les juifs moins utiles et que, cela
étant, on put céder plus facilement aux tendances idéologiques unificatrices, impliquant
la persécution, puis l’expulsion de ces communautés hétérogènes. Ceci d’autant
plus que les haines populaires violentes, excitées par les premières conséquences
de la voie de développement capitaliste, pouvaient aisément être détournées sur
cette minorité qui en apparaissait comme le support symbolique au plus haut point,
contre qui l’arsenal idéologique du christianisme offrait tant d’armes acérées. Le juif
apparaissait vraiment comme le bouc émissaire, image classique du véritable antisémitisme
que les nationalistes juifs ont voulu transférer abusivement à tous les
conflits impliquant des juifs à travers l’espace et le temps.
Mais, cette fois-ci encore, il n’y eut pas élimination. La spécialisation des juifs,
partagée par des chrétiens, mais encore en proportion insuffisante pour le développement
de la nouvelle économie, les rendait encore utiles, leur permettait de trouver
des sphères d’activité spécifiques là où les conditions y étaient favorables, Dans
l’Italie de la Renaissance, les souverains – les papes en premier lieu – déjà touchés
par une première vague laïciste qui renouait avec les traditions tolérantes de
l’Empire romain laissaient en toute liberté les [XXXIX] juifs participer à tous les aspects
de la vie commune. Les multiples principautés allemandes, obérées par les
guerres, puis par la nécessité de soutenir une vie luxueuse pour être au niveau du
besoin de prestige de leurs princes eurent recours aux capacités financières
qu’avaient développées les juifs. Plus à l’Est, la Pologne désirant entrer dans la
sphère de l’économie capitaliste fit appel aux commerçants juifs.
En Europe occidentale, à la suite de la Réforme, la nécessité du pluralisme
idéologique se fit de plus en plus impérieuse. Il fut expérimenté d’abord aux Pays-


48. Ibd., p. 235.
49. Ibd., pp. 237.


Bas où la multiplicité des sectes était grande en même temps que le développement
commercial. On passa progressivement de la tolérance religieuse à la tolérance pour
l’indifférence en matière de religion. Le XVIIIe siècle devait diriger ses coups contre
l’Église catholique en tant que soutien idéologique du vieil ordre social que la bourgeoisie
montante voulait abattre. De tous ces développements les juifs profitèrent
puisqu’ils tendaient à garantir le libre développement de leur communauté religieuse.
Il est vrai que, dans un autre sens, la laïcisation tendait à faire dépérir cette
communauté. En effet, l’État moderne, qui se constituait sur la base du développement
de la bourgeoisie capitaliste et, au départ, des monarchies centralisées, tendait
à abolir le pluralisme des sociétés antérieures, à supprimer tout droit communautaire
particulier, toute autonomie de type quasi-étatique, tout État dans l’État. La
multiplicité des sectes dans les pays de refuge comme les Pays-Bas, dans les pays
neufs peuplés d’immigrants comme les États-Unis, le libéralisme pacificateur succédant
aux luttes religieuses comme en Angleterre, la volonté de centralisation autoritaire
comme en France, celle de s’affranchir de toute tutelle de la part de Rome
comme en Autriche-Hongrie aboutissaient, en conjonction avec la philosophie des
lumières, à tenir tout sujet ou citoyen d’un État comme membre d’une communauté
nationale avec le même statut que tous les autres. L’appartenance à une Église, à une
religion, à une secte devenait une simple opinion qui justifiait tout au plus l’adhésion
à une association libre. Par tradition, il y eut encore des religions d’État, mais
cela impliquait peu de privilèges. Les religions perdaient tous les caractères ethniques
ou quasi-étatiques qu’elles pouvaient avoir eu.
Cette règle fut appliquée au judaïsme quoique avec plus de retards et de réticences
qu’aux diverses Églises chrétiennes. Le serment, en général prêté selon une
formule chrétienne, était un obstacle à la pleine citoyenneté, notamment dans les
pays anglo-saxons. En France, ce furent les caractères ethniques particularistes
qu’avaient acquis les juifs (notamment ceux d’Alsace) par suite de leur longue existence
marginale qui étaient l’obstacle principal. Mais on finit par passer sur tout cela.
La ruine de l’autonomie communautaire juive rendait bien plus [XL] facile l’intégration
dans la société globale. Le développement de l’économie capitaliste, sa
force unificatrice dans le cadre des nouvelles nations tendaient à abolir les particularismes
des juifs et leurs éventuelles spécialisations fonctionnelles quoique leurs dernières
séquelles furent lentes à disparaître. Il ne leur restait plus de spécifique en
Europe occidentale et en Amérique que leur religion avec, il est vrai, les pratiques rituelles
qu’elle exigeait et qui affectaient maints comportements. Mais ces pratiques et
ces comportements n’étaient plus protégés dans leur perpétuation par la communauté
juive qui n’était plus qu’une association libre. Il ne devint plus nécessaire d’abjurer
ou d’être excommunié — comme ce fut encore le cas pour le « renégat » Spinoza
au XVIIe siècle de façon déjà quelque peu symbolique pour en sortir. Plongés dans
une société qui les admettait de plus en plus à égalité, adoptant ses valeurs et ses
coutumes, la tyrannie des pratiques rituelles, paraissant de plus en plus encombrantes,
archaïques, désuètes, devenait insupportable à beaucoup de juifs. Comme dans
la société hellénistique de l’Antiquité ou la société musulmane du Moyen âge, ils
supportaient impatiemment qu’un particularisme lié à des situations anciennes les
empêche de participer pleinement à la civilisation commune. Certains gardaient la
foi de leurs ancêtres comme « opinion » religieuse parmi d’autres, rejetaient les rites
ou tentaient de les adapter aux pratiques courantes dans la grande société50. D’autres


50. Voir par exemple les efforts pour rapprocher la fête de Hanoukka de Noël, etc., aux États-Unis, cf. Will
Herberg, Protestants, Catholiques et Israélites, la religion dans la société aux États-Unis, trad. fr., Paris, Spes,
1960, pp. 175, 197 s. De même, dans la civilisation musulmane, les efforts du fils du grand Maïmonide, chef directe de la communauté juive d’Égypte, pour « islamiser » les rites juifs (S. D. Goitein, juifs et Arabes, pp. 214 ss. ; autres adaptations, pp. 208 ss.). Pour l’époque hellénistique, voir S. W. Baron, Histoire d’Israël… t. I, pp. 249_ ss. ; t. 11, pp. 620 ss., etc.


mettaient même en question cette « opinion », adoptaient une autre religion ou,
dans l’atmosphère nouvelle, une des idéologies laïques qui se répandaient.
Le judaïsme, cette fois-ci, était sur la voie de la liquidation complète. Il se
conserva en Europe occidentale et en Amérique par l’afflux permanent de juifs venus
des pays (Europe orientale ou monde musulman) où s’étaient perpétuées les conditions
médiévales : autonomie et particularisme des communautés avec comme signe
visible la conservation de dialectes ou môme de langues (comme le yiddish, dialecte
germanique en pays slave) particuliers, entraînant dans ce dernier cas toute une
culture littéraire yiddish. Mais les nouveaux venus ne tardaient pas à suivre l’évolution
qu’avaient suivie avant eux leur coreligionnaires anciennement établis51. D’autre
part, les [XLI] pays d’où ils provenaient, eux-mêmes, avec leur entrée dans la sphère
du capitalisme occidental, destructeur des particularismes, donnaient des signes
d’avance sur le même chemin. On pouvait prévoir, avec le marxiste « stalinien » Otto
Heller, la « fin du judaïsme » (Der Untergang des judentums)52 comme mode particulier
de vie. Parmi les hommes et les femmes d’ascendance juive, certains conserveraient
une certaine foi parmi d’autres. Certains au contraire se fondraient dans la
grande société comme beaucoup de leurs semblables dans le passé avec des degrés
différents d’attachement sentimental à une tradition particulière qui eut ses gloires.
Pour beaucoup, on finirait même par oublier cette ascendance. On ne voit pas pourquoi
cette ligne d’évolution serait considérée comme catastrophique.
Le judaïsme fut conservé par l’antisémitisme et par le sionisme politique moderne
qui en fut la conséquence. A. Léon me semble avoir bien vu dans l’ensemble
les facteurs qui furent à l’origine de ces tendances. Je ne m’attarderai pas, dans cette
introduction déjà trop longue, à nuancer certaines de ses affirmations qui me paraissent
un peu trop abruptes. Je me contenterai de noter – avec une perspicacité trop
facile après un quart de siècle de développements qu’il n’a pas connus – qu’il a
sous-estimé (malheureusement) la force du sentiment d’identification qui ramena
beaucoup de juifs à une attitude nationaliste aussi inconséquente que néfaste. Ce
sentiment a d’ailleurs été terriblement renforcé par la sauvage persécution hitlérienne,
par le massacre démentiel dont ils furent les principales victimes. De même
qu’au IIe siècle avant J.-C., le pôle d’attraction constitué par le nouvel État asmonéen
en Palestine avait arrêté partiellement dans la Diaspora le processus d’hellénisation53,
de même la création de l’État d’Israël en 1948 a poussé les juifs de partout à
des sentiments de solidarité contribuant à renforcer ou à reconstituer un particularisme
qui s’écroulait et qui d’ailleurs manquait le plus souvent de toute base culturelle,
sociale ou même religieuse. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de s’en réjouir.
[XLII]
La situation actuelle des juifs, apparemment triomphants en Israël, apparemment
à l’apogée de leur prestige dans le monde capitaliste est plus tragique sous
cette gloire qu’elle ne l’a souvent été sous l’humiliation. Le sionisme a réalisé son
objectif principal, la création d’un État juif en Palestine, utilisant une situation créée
par les impérialismes européo-américains et, à diverses phases, s’appuyant directement


51 Ce processus est particulièrement frappant dans l’histoire des juifs britanniques ; cf. A. Minority in Britain,
Social Studies of the Anglo-Jewish Community, edited by Maurice Freedman, London, Vallentine, Mitchell
and Co., 1955.
52. Der Untergang des Judentums, 21 ed., Wien-Berlin, Verlag für Literatur und Politik, 1933 ; trad. française,
La fin du judaïsme, Paris, Rieder, 1933. Comparer les conclusions plus hésitantes de George Friedmann,
Fin du peuple juif ? Paris, Gallimard, 1965 (coll. Idées, n° 74).
53. Cf. Corpus papyrorum judaicarum, vol. 1, edited by V. A. Tcherikover…, in collaboration with A. Fuks,
Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1957, pp. 46 s.

 sur l’un ou l’autre de ces impérialismes. Comme l’avait dit Léon entre autres
cela n’a nullement résolu le « problème juif ». Cela l’a même incomparablement aggravé.
Comme l’avaient annoncé bien des juifs et des non-juifs, non seulement des
révolutionnaires et des marxistes, mais tout aussi bien des libéraux bourgeois, cela a
en tout premier lieu créé un problème inextricable dans les rapports entre la colonie
juive de Palestine et le peuple arabe dont le droit élémentaire à être maître de son
territoire se trouvait violé par celle-ci. La protestation palestinienne a été très tôt
soutenue par l’ensemble du monde arabe. Il était impossible qu’il en fût autrement à
une époque d’essor du nationalisme arabe. L’enchaînement des protestations et des
réactions que celles-ci entraînaient a déjà causé plusieurs guerres, d’innombrables
petites opérations militaires, émeutes, bagarres, attentats individuels et collectifs. Il
est aisément prévisible que ce processus va continuer et que nous devons nous attendre
en Palestine à une ou plusieurs tragédies de première grandeur.
Le problème palestinien, créé par le sionisme et majoré par son triomphe local,
a répandu, comme il était inévitable, la haine du juif dans les pays arabes où
l’antisémitisme était pratiquement inconnu auparavant, Les sionistes y ont très activement
aidé par leur propagande incessante tendant à persuader que sionisme, judaïsme
et judéité étaient des concepts équivalents. Le problème palestinien a contribué
à renforcer les éléments les plus réactionnaires des pays arabes, désireux comme
partout de donner la priorité aux questions nationales sur le progrès social. Même
les éléments socialistes ont été contraints de consacrer une grande partie de leurs
forces à lutter contre l’État d’Israël qui apparaissait aux yeux de leurs masses, non
sans justifications sérieuses, comme l’incarnation locale de la poussée impérialiste
mondiale. Le succès sioniste en Palestine a offert aux puissances impérialistes mille
moyens de monnayer leur appui et leurs armes au Proche-Orient. Les réactions arabes
ont permis, en Israël même, par un chantage à l’unité nationale analogue à celui
qui se décèle dans les États arabes, de favoriser les orientations les plus chauvines et
les plus rétrogrades. Une partie importante de la population juive mondiale, la colonie
juive israélienne, s’est trouvée ainsi engagée dans une voie sans issue, acculée à
une politique d’agressions préventives à l’extérieur, de lois discriminatoires à [XLIII]
l’intérieur, tout cela développant une mentalité raciste et chauvine, poussant sur le
chemin de la régression sociale.
Cet immense gâchis ne pouvait se limiter à la Palestine ni même au monde
arabe. Dans les conditions de sensibilisation des juifs de partout après le grand massacre
hitlérien, il était fatal que beaucoup d’entre eux, ignorant les conditions du
drame palestinien ou voulant les ignorer, éprouvent un sentiment de solidarité élémentaire
quand les péripéties palestiniennes amenaient un revers des juifs de là-bas
ou plus souvent (jusqu’ici) la prévision d’un revers, prévision que la propagande
sioniste (et arabe aussi pour d’autres raisons) prenait soin de présenter comme à peu
près assurée et comme devant prendre des dimensions tragiques.
Ainsi, tandis que le judaïsme religieux retournait aux impasses de la religiosité
ethnocentrique qu’il n’avait jamais tout à fait abandonnées, les juifs du monde entier
étaient entraînés loin des horizons universalistes vers lesquels tant d’entre eux
s’étaient tournés dans la phase précédente. La solidarité avec Israël provoquait nombre
d’implications dangereuses en termes d’options de politique internationale. Mais
surtout elle risquait gravement de recréer une entité quasi-nationale en voie de liquidation
depuis plusieurs siècles. Un chantage permanent, moral et physique,
s’exerce sur les juifs qui refusent de se considérer comme membres d’une communauté
à part à laquelle ils devraient allégeance. On exige d’eux l’adhésion à des options
prises sur la terre palestinienne par des organismes sur lesquels ils n’ont aucun
contrôle et comme suite à des options antérieures auxquelles la majorité des juifs du

passé avaient refusé de s’associer quand ils ne les avaient pas ardemment combattues.
Toute l’action et la pensée du mouvement socialiste international – et aussi
quoique de façon souvent inconséquente l’idéologie libérale-humanitaire comme dit
Mannheim – étaient dirigées vers le dépassement des antagonismes nationaux. La
lutte de classes était privilégiée, non parce que les combats entre classes paraissaient
un idéal, mais parce qu’on estimait qu’ils pouvaient aboutir, par l’abolition des classes,
à une société juste, rationnelle et harmonieuse, On pensait que toute collectivité
nationale opprimée devait être défendue et libérée. Mais l’idéologie nationaliste accordant
une valeur primordiale à la nation devait être combattue, les luttes entre nations
libres et indépendantes devaient être abolies, car en effet on ne voit pas comment
ces conflits stériles, avec leurs alternatives de défaites et de revers, de massacres
inutiles et de périodes de calme et de préparation à d’autres massacres pourraient
déboucher sur une coexistence harmonieuse, sinon précisément en dépassant
l’idéologie nationaliste et en se vouant à résoudre les problèmes de l’organisation sociale.
[XLIV]
Si les luttes entre nations entraînaient dans une dynamique que beaucoup de
juifs rejetaient, des luttes entre quasi-nations créées à l’intérieur des nations existantes
risquent de l’être encore plus. A la rigueur, un mouvement progressiste de réorganisation
sociale peut se poursuivre concurremment avec des luttes nationales.
C’est beaucoup plus difficile quand il s’agit de luttes entre groupes de type national
à l’intérieur d’une même nation. La priorité est vite accordée à l’allégeance quasinationale
sur la fidélité à une couche ou classe sociale autour de laquelle peut se
mobiliser la lutte pour une nouvelle forme de la société. On le voit bien aux États-
Unis où, pour toutes sortes de raisons historiques et sociologiques, des groupes nationalitaires
ont gardé une certaine cohérence au sein de la nation américaine, en
premier lieu, mais non exclusivement, la quasi-nation noire. La recréation par le sionisme
et ses suites de la quasi-nation juive apporte de l’eau au moulin de ce processus
rétrograde. Il risque de l’accélérer. L’hostilité qui se répand aux États-Unis entre
Noirs et juifs pourrait n’être qu’un avant-goût de phénomènes encore plus dangereux.
Il faut prendre au sérieux les périls de cette perspective.
Les juifs pourraient se laisser entraîner par cette évolution à une prise de parti
contre les idéaux et les aspirations du Tiers Monde que partagent les Arabes par la
force des choses. Chacun de mes lecteurs est, je pense, capable d’imaginer les répercussions
fatales d’un tel processus. Pour être bref, je me dispenserai de développer.
Dans les pays communistes, le sionisme a fourni aussi un excellent prétexte aux
couches (ou classes) dirigeantes pour abandonner leurs principes idéologiques, capituler
devant l’antisémitisme de leurs masses et, bien plus, l’utiliser dans des buts
qu’il faut bien appeler réactionnaires. En U.R.S,S., l’application déformante sous Staline
d’une politique des nationalités fondée sur de justes principes a abouti à
conserver l’entité juive au lieu d’en favoriser l’assimilation. La capitulation des pouvoirs
devant l’antisémitisme populaire accroissant les rancunes et les désespoirs des
juifs les a fait se tourner vers un Israël incomparablement idéalisé par l’ignorance et
par la nécessité d’évasion fabuleuse loin de la triste réalité. Le sionisme a contribué à
aviver cette nostalgie, à tourner vers l’extérieur les espoirs, à accroître la méfiance
des autorités, à donner des justifications à leurs craintes, à fournir d’arguments leurs
mesures hypocritement discriminatoires. Il en a été de même plus ou moins, avec
beaucoup de variantes locales, dans les démocraties populaires.
Dans les luttes actuelles de plus en plus graves, à l’intérieur de chaque groupe
de pays, monde capitaliste, monde socialiste, Tiers Monde, et entre ces groupes, l’ensemble
des juifs est donc poussé par le processus qu’a mis en mouvement le sionisme

vers des options au sens plein du terme réactionnaires. Nous devons tout
faire, juifs et [XLV] non juifs, pour arrêter cette évolution dont les conséquences
peuvent être terribles.
Il ne sert à rien de proclamer que le « problème juif » serait résolu dans une société
idéale et dans des conditions d’harmonie totale entre nations. Pour le moment,
tout système d’oppression et d’exploitation sociale ou nationale, sous n’importe
quelle forme, ne peut que l’aggraver en utilisant même des vestiges de spécificité
juive. Il est clair maintenant pour tous qu’il n’en faut pas exclure les systèmes oppressifs
se développant sur d’autres bases que l’économie capitaliste. Perspective peu
attrayante pour les amateurs d’illusions, mais conforme en tous points aux bases implicites
ou explicites de la sociologie marxienne, même si Marx, par ardeur idéologique,
les a parfois oubliées.
Logiquement, le « problème juif » c’est-à-dire des rapports de tension entre les
juifs et les autres ne peut être vraiment « résolu » que de deux façons si l’on omet la
solution radicale élaborée par Adolf Hitler. Par le dépérissement des caractères spécifiques
juifs aboutissant à une assimilation totale et à l’oubli même de la spécificité
juive ou par l’établissement d’une société parfaitement harmonieuse. La première
perspective s’éloigne dans la période présente. La seconde n’est, pour le moins, pas
pour demain. Mais du moins, il est clair que toute lutte pour une société plus rationnelle
et plus juste rapproche de cet idéal. On peut, au moins, demander aux juifs de
ne pas se placer dans le mauvais camp ou entraver cette lutte.
Dans la situation d’avant 1945, celle où se situait A Léon, celle de la lutte prioritaire
contre le fascisme, les juifs de toute catégorie, de toute opinion et de tout
idéal avaient été placés bon gré mal gré, par le fait de l’idéologie hitlérienne, dans le
camp progressiste. Sy situer maintenant demande non plus une constatation passive
de l’inimitié sauvage des réactionnaires les plus brutaux, mais un acte de lucidité et
de volonté positive. Il est impérieux de le faire.
Dans l’abstrait, un regroupement des juifs ayant gardé quelque spécificité ethnique
ou quasi-ethnique dans une communauté de type national au sens le plus
large pouvait se concevoir – en dehors même des fidèles de la religion judaïque pour
lesquels l’affiliation à une formation de type religieux est un droit. Mais l’option sioniste
a réalisé ce regroupement dans les pires conditions. Ses conséquences aboutissaient
presque fatalement à le situer dans un contexte réactionnaire. Et même,
comme il a été dit, toute conservation artificielle de traits spécifiques qui tendaient à
disparaître favorise un alignement sur des options de ce type.
Dans les conditions actuelles de lutte exacerbée entre les masses affamées du
Tiers Monde et les impérialismes capitalistes, de poussée des masses du monde
communiste vers un socialisme démocratique, [XLVI] de tensions internationales et
intra-nationales dans le monde capitaliste, il est impérieux d’empêcher que le
« problème juif » ne soit utilisé pour favoriser le jeu des options les plus réactionnaires.
Le combat contre celles-ci est l’affaire de tous. Le combat pour en détourner les
masses juives est plus particulièrement l’affaire des juifs. Il est d’autant plus nécessaire
de le mener qu’il est plus difficile. Il exige, on l’a dit, lucidité et courage. Abraham
Léon nous en donne l’exemple.
Ces pages où j’ai essayé de compléter sur certains points l’analyse de Léon me
paraissent, sur la base de faits historiques incontestables, la confirmer. Je laisse au
pédantisme inintelligent le soin de s’appesantir sur telle ou telle lacune ou erreur de
détail de son livre, sur telle ou telle schématisation. Dans les conditions terribles de
la Résistance belge sous l’occupation allemande, avec les handicaps majeurs que
constituaient sa qualité de juif (lui aussi au sens hitlérien et sioniste du mot) et son
appartenance au mouvement trotskyste, il a su réunir une documentation très étoffée
et surtout dessiner de façon substantiellement juste les grandes lignes de la

« question juive ». Ce n’est pas un mince mérite et, en tout cas, aucun de ses critiques,
si érudit soit-il et parfois si utiles qu’aient pu être ses propres travaux, n’a eu le
courage qu’il a eu de rompre explicitement, ouvertement avec toute une théorisation
néfaste et absurde. Cette passivité et souvent cette complicité des meilleurs spécialistes
de l’histoire juive en face du délire nationaliste a eu des conséquences graves
dans le passé. Il y a tout lieu de craindre que ces conséquences ne soient encore pire
dans l’avenir.
Léon a pu se tromper sur tel ou tel point, s’égarer quelquefois dans ses hypothèses
particulières. Il a eu raison sur l’essentiel, sur le capital. Le judaïsme s’explique
par l’histoire et non en dehors de l’histoire. Il n’a droit à aucun privilège scientifique
ni moral. Il n’y avait pas de nécessité divine ni extra-rationnelle à la perpétuation
de la religion ou du peuple juifs en tant que tels. Il n’y a nécessité morale que
d’exiger le respect des droits collectifs reconnus à une communauté religieuse ou
laïque quand elle existe, non de la maintenir, de la récréer, de la renforcer quand
des facteurs sociaux impersonnels (et non la contrainte brutale, la force, la persécution)
la font dépérir. Si le judaïsme ou le peuple juif ont convoyé des valeurs spécifiques
respectables, belles et encore utiles, elles doivent être défendues selon leur validité
intrinsèque, sans considération du peuple ou de l’idéologie qui les ont adoptées.
Les juifs sont des hommes et des femmes qui doivent être défendus dans leur
droit à l’existence individuelle, comme tous les autres, contre la barbarie [XLVII] antisémite.
Toute structure que certains d’entre eux sont amenés à former doit être jugée
sur ses mérites et ses démérites propres.
L’idolâtrie du groupe a toujours eu des conséquences néfastes tant du point de
vue scientifique que du point de vue moral. Ce fut la plus grande gloire de l’antique
Israël que d’avoir engendré des hommes, les grands prophètes, qui surent, une des
premières fois dans l’histoire, la dépasser. Léon appartient à leur lignée par l’esprit
bien plus que par le sang. Il faut se grouper autour du flambeau qu’il nous a légué
pour ne pas permettre à la réaction scientifique de nous entraîner sur la voie de la
régression sociale.
Maxime RODINSON.

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L’EXPÉRIENCE PSYCHÉDÉLIQUE UN MANUEL BASE SUR LE LIVRE DES MORTS TIBÉTAIN


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Auteur: Ph.TIMOTHY LEARY (1920-1996),  Ph. RALPH METZNER, Ph. D RICHARD ALPERT

Ouvrage: L’expérience psychédélique, un manuel basé sur Le Livre des Morts Tibétain

 

Les auteurs étaient engagés dans un programme d’expériences avec le LSD et d’autres drogues psychédéliques à l’Université Harvard jusqu’à ce qu’une publicité sensationnelle à l’échelon national, injustement concentré sur l’intérêt des étudiants pour les drogues, mène à la suspension des expériences. Depuis, les auteurs ont continué leur travail sans les auspices académiques.

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Une expérience psychédélique est un voyage vers de nouveaux royaumes de conscience. La portée et le contenu de l’expérience sont illimités, mais sa principale caractéristique est la transcendance des concepts verbaux, des dimensions spacio-temporelles, et de l’ego ou identité. De telles expériences d’expansion de conscience peuvent survenir de différentes manières : privation sensorielle, exercice de yoga, méditation disciplinée, extases religieuses ou esthétiques, ou spontanément. Plus récemment elles sont devenues accessibles à tous grâce à l’ingestion de drogues psychédéliques telles que le LSD, la psylocibine, la mescaline, le DMT, etc1.
Bien sûr, la drogue ne produit pas l’expérience transcendante. Elle agit simplement comme une clé chimique – elle ouvre l’esprit, libère le système nerveux de ses modèles et de ses structures ordinaires. La nature de l’expérience dépend presque entièrement de la prédisposition et du contexte. La prédisposition signifie la préparation de l’individu, y compris la structure de la personnalité et son humeur à ce moment précis. Le contexte est physique – le temps , l’atmosphère de la pièce; social – les sentiments entre les personnes présentes; et culturel – les points de vue dominants comme réalité. C’est pour cette raison que des manuels ou des guides sont nécessaires. Leur but est de permettre de comprendre de nouvelles réalités de l’expansion de la conscience, pour servir de cartes routières vers de nouveaux territoires intérieurs que la science moderne a rendu accessibles.
Des explorateurs différents tracent des cartes différentes. D’autres manuels basés sur des modèles différents seront écrits – scientifiques, esthétiques, thérapeutiques. Le modèle Tibétain, sur lequel ce manuel est basé, est destiné à apprendre à diriger et à contrôler la conscience de manière à atteindre ce niveau de compréhension diversement nommé libération, illumination, ou connaissance. Si le manuel est lu plusieurs fois avant que la session ne soit tentée, et si une personne de confiance est là pour rappeler et rafraîchir la mémoire du voyageur pendant l’expérience, la conscience sera libérée des jeux qui englobent la « personnalité » et des hallucinations positives-négatives qui accompagnent souvent les états d’expansion de la conscience. Le Livre des Morts Tibétain a pour nom Bardo Thödol, ce qui signifie en Tibétain « Libération par l’Entendement dans le Plan de l’Après-Mort. » Le livre insiste sur le fait que la conscience libre doit seulement écouter et se souvenir des enseignements afin d’être libérée.
Le Livre des Morts Tibétain est ostensiblement un livre décrivant les expériences auxquelles il faut s’attendre au moment de la mort, pendant une phase intermédiaire qui dure quarante neuf jours (sept fois sept), et pendant la renaissance sous une autre forme corporelle. Ceci, néanmoins, n’est que la structure exotérique que les Bouddhistes Tibétains utilisèrent pour masquer leurs enseignements mystiques. Le langage et le symbolisme des rituels mortuaires du Bonisme, la religion Tibétaine pré-Bouddhiste, furent habilement mélangés à des conceptions Bouddhistes. Le sens ésotérique tel qu’il a été interprété dans ce manuel, est la description de la mort et de la renaissance de l’ego, et non de celle du corps. Lama Govinda indique ceci clairement dans son introduction dans laquelle il écrit : « C’est un livre pour le vivant comme pour le mourant. » Le sens ésotérique du Livre est souvent dissimulé sous de nombreuses couches de symbolisme. Il n’était pas destiné à une lecture de masse. Il était destiné à être compris uniquement par celui qui devait être initié par un gourou selon les doctrines mystiques Bouddhistes dans l’expérience pré-mortem de mort et de renaissance. Ces doctrines ont été gardées au secret durant des siècles, de crainte que leurs applications naïves ou imprudentes ne s’avèrent dangereuses. En traduisant ce texte ésotérique, donc, il y a deux étapes : l’une, est de rendre le texte original en Anglais ; et l’autre, l’interprétation pratique du texte pour son utilisation. En publiant cette interprétation pratique à utiliser lors de sessions avec des drogues psychédéliques, nous brisons dans une certaine mesure la tradition du secret, contrevenant ainsi aux enseignements des lamas-gourous.
Néanmoins, cette étape est justifiée par le fait que le manuel sera incompréhensible pour quelqu’un n’ayant pas eu d’expérience d’expansion de la conscience, mais aussi parce que ces signes montrent que les lamas, après leur récente diaspora, souhaitent rendre leurs enseignements accessibles à un plus large public.
En suivant le modèle Tibétain, nous distinguons alors trois phases de l’expérience psychédélique. La première période (Chikhai Bardo) est celle de la transcendance totale – par-delà les mots, par-delà l’espace-temps, par-delà le moi. Il n’y a aucune vision, aucun sens de soi, aucune pensée. Il n’y a qu’une conscience pure et une libération extatique de toutes implications (biologiques) dans les jeux 2. La seconde période, longue, implique le moi, ou le jeu externe de la réalité (Chönyid Bardo) – avec une clarté aiguisée et vive ou sous la forme d’hallucinations (apparitions karmiques). La période finale (Sidpa Bardo) implique le retour au jeu routinier de la réalité et du moi. Pour la plupart des personnes, le second niveau (esthétique ou hallucinatoire) est le plus long. Pour l’initié, le premier niveau d’illumination dure plus longtemps. Pour les personnes mal préparées, pour les flambeurs, pour ceux qui s’accrochent anxieusement à leur ego, et pour ceux qui prennent la drogue dans un contexte dénué de soutien moral, la lutte pour regagner la réalité commence plus tôt et dure généralement jusqu’à la fin de leur session.
Des mots comme ceux-ci sont statiques, alors que l’expérience psychédélique est fluide et toujours changeante. En général la conscience du sujet voyage entre ces trois niveaux avec de rapides oscillations. Un des buts de ce manuel est de permettre à quelqu’un de regagner la transcendance du Premier Bardo et d’éviter les pièges dans des modèles de jeu hallucinatoires ou dominés par l’ego.
Les Responsabilités et les Croyances Fondamentales. Vous devez être prêts à accepter la possibilité qu’il existe une étendue illimitée de conscience pour laquelle nous n’avons actuellement pas de mots ; cette conscience peut s’étendre au-delà de la portée de votre ego, de votre moi, de votre identité familière, par-delà tout ce que vous avez appris, par-delà vos notions d’espace et de temps, par-delà la différence qui sépare généralement les gens les uns des autres et du monde autour d’eux.
Vous devez vous souvenir qu’au cours de l’histoire de l’humanité, des millions de personnes ont fait ce voyage. Quelques uns (que nous appelons mystiques, saints ou bouddhas) ont fait cette expérience et l’ont communiqué à leurs semblables. Vous devez vous souvenir, également, que l’expérience est sûre (au pire, vous resterez la même personne que celle qui débuta l’expérience), et que tous les dangers que vous avez craints sont des créations inutiles de votre esprit. Que vous expérimentiez le paradis ou l’enfer, souvenez-vous que c’est votre esprit qui les crée. Evitez de vous accrocher à l’un ou de fuire l’autre. Evitez d’imposer le jeu de l’ego à l’expérience.
Vous devez tenter de garder foi et confiance dans le potentiel de votre esprit et dans le processus vital vieux de plusieurs milliards d’années. Avec votre ego derrière vous, le cerveau ne peut pas rencontrer de problèmes.

Essayez de garder à l’esprit un ami de confiance ou une personne respectée dont le nom pourra servir de guide et de protecteur.
Ayez confiance en votre divinité, ayez confiance en votre cerveau, ayez confiance en vos compagnons.
Dans le doute, débranchez votre esprit, relaxez-vous, flottez en suivant le courant.
Après avoir lu ce guide, la personne préparée devrait être capable, au tout début de son expérience, de se déplacer directement vers un état d’extase de non-jeu et de profonde révélation. Mais si vous n’êtes pas bien préparé, ou s’il y a des distractions de jeu autour de vous, vous vous retrouverez distancé. Si cela se produit, alors les instructions dans la Partie IV devrait vous aider à regagner et à maintenir la libération.
« La libération, dans ce contexte, n’implique pas nécessairement (plus particulièrement dans le cas de la personne moyenne) la Libération du Nirvana, mais principalement une libération du « flux vital » de l’ego, de telle manière qu’il fournit la plus grande conscience possible et par conséquent une renaissance joyeuse. Pourtant, pour la personne très expérimentée et très efficace, le [même] processus ésotérique de Transférence 3 pourrait être, d’après les lama-gourous, également employé de manière à prévenir toute rupture dans le flux du courant de pensées, depuis le moment de la perte de l’ego jusqu’au moment d’une renaissance consciente (huit heures plus tard). A en juger par la traduction faite par le Lama Kazi Dawa-Samdup, d’après un manuscrit Tibétain ancien, contenant des directives pratiques pour les états de perte de l’ego, l’aptitude à maintenir une extase de non-jeu tout au long de l’expérience n’est possédée que par des personnes entraînées à la concentration mentale, ou à la puissance personnelle de l’esprit, ayant un degré élevé de capacité à contrôler toutes les fonctions mentales et à se couper des distractions du monde extérieur. (Evans-Wentz, p. 86, note 21).
Ce manuel se divise en quatre parties. La première partie est une introduction. La seconde est une description étape par étape d’une expérience basée directement sur le Livre des Morts Tibétains. La troisième partie contient des suggestions pratiques pour préparer et mener une session psychédélique. La quatrième partie contient des passages d’instructions adaptés du Bardo Thödol, qui peuvent être lus au voyageur durant la session, pour faciliter le mouvement de conscience. (NdE.- La seconde et la troisième partie de L’Expérience Psychédélique feront l’objet d’une publication séparée.)

QUELQUES COMMENTAIRES TECHNIQUES SUR L’EXPÉRIENCE PSYCHÉDÉLIQUE

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La confession philosophique


arbredor.com

  https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ae/Edouard_Schur%C3%A9_01.jpg/220px-Edouard_Schur%C3%A9_01.jpg
Auteur : Schuré Edouard
Ouvrage : La confession philosophique suivi de Sur la doctrine ésotérique

 

 

 

INTRODUCTION1

A MM. Robert Veyssié et Alphonse Roux.

Mes chers confrères et amis,
Vous me demandez de vous exposer ma philosophie et de formuler les Idées-Mères qui ont inspiré mon oeuvre littéraire et poétique. Ce désir me touche profondément. Il prouve que vous attachez comme moi une importance capitale au problème philosophique pour


1 Lorsque j’écrivis ces pages, il y a deux ans, à la requête de mes jeunes amis, le livre qu’ils projetaient n’était pas encore commencé. M. Robert Veyssié, le courageux rédacteur en chef de la Renaissance contemporaine, en avait eu l’idée première. Je suis heureux et fier de devoir cette initiative à l’auteur des Tressaillements, qui marquent une des plus nobles tentatives, un des pas les plus hardis dans la nouvelle poésie française. M. Robert Veyssié s’adjoignit M. Alphonse Roux, dont les articles de critique indépendante et large sur la littérature et l’art contemporains ont été fort remarqués. Chacun des deux écrivains s’adjugea, dans ce travail, la part conforme à son tempérament et à son originalité. M. Robert Veyssié choisit le poète ; M. Roux prit le penseur. Ce qui me toucha le plus dans l’élan de ces libres esprits et ce qui m’engagea à leur ouvrir toute ma pensée, ce fut la spontanéité de leur acte et la concordance de leurs sympathies. Je viens de constater le beau résultat de leur généreux effort en lisant les épreuves du présent volume, et ne puis m’empêcher de leur exprimer ici ma vive et profonde reconnaissance. Certes, je me rends compte qu’avec le bel enthousiasme de la jeunesse ils n’ont pas voulu voir les lacunes et les imperfections de mes oeuvres, pour en faire ressortir les idées maîtresses et la quintessence poétique. S’ils m’ont jugé trop favorablement, du moins ont-ils montré en pleine clarté le but que j’ai poursuivi. En les lisant, j’ai mieux compris la continuité de mes aspirations et l’unité en quelque sorte involontaire de mon oeuvre. Ils ont établi ainsi un lien nouveau entre moi et cette élite de la jeunesse, qui s’efforce de constituer aujourd’hui, sur des bases solides, une conscience nationale à la France. En me donnant cette joie rare, ils m’ont confirmé dans cette haute espérance que, malgré la diversité des tempéraments et des doctrines, nous travaillons tous à un même idéal. Je les en remercie du fond du coeur. (Septembre 1913.)


la rénovation que vous attendez de l’avenir, non seulement dans le domaine de l’art et de la poésie, mais encore dans tous les autres. Cette noble préoccupation ne m’étonne pas chez les deux principaux initiateurs de la Renaissance contemporaine, dirigée et organisée par un poète, penseur vaillant et lucide, sous l’inspiration généreuse de M. Paul Vérola, qui est un esprit éminent et un grand coeur. Vous croyez à l’avenir de la littérature, de la poésie et de la nation française par l’union désintéressée d’une élite dans un haut idéal et par le développement du sens humain universel. Par tout mon passé, comme par tout mon présent, je suis des vôtres.
Faut-il l’avouer cependant ? Votre question me cause un grand trouble et me jette dans un singulier embarras. D’abord, elle est de celles qui touchent au tréfonds de la conscience et embrassent l’univers. Y répondre en peu de mots serait donc aussi frivole que hasardeux. De plus, elle se complique pour moi d’une difficulté particulière.
Je ne suis pas en effet philosophe de profession, mais plutôt un poète altéré de la beauté éternelle, que les contradictions et la stérilité de la philosophie régnante ont ramené à la source de la sagesse primordiale. La révolte contre les laideurs du monde contemporain et contre le poids mortel dont le matérialisme écrase les intelligences, me força de bonne heure à réfléchir sur les derniers problèmes, et m’a conduit au seuil des grands mystères. J’ai refusé de me courber devant les maîtres du jour, qui, avec leurs promesses pompeuses, semaient autour d’eux le doute, le découragement et la mort. Au risque de m’isoler complètement, j’ai repoussé de toute mon énergie et combattu sans crainte la mentalité, la littérature et les moeurs dont ils nous ont dotés. Pendant mes plus belles années, je n’ai vécu que de mes plus belles inspirations profondes et de ma vie intérieure, persuadé que les sages et les poètes d’antan, qui affirmaient la réalité suprême de l’Ame et du Divin, avaient raison contre les sceptiques et les négateurs d’aujourd’hui. J’en fus récompensé, car l’expérience de ma vie entière me donna la certitude de cet au-delà, de cet univers invisible et transcendant, que repousse la science d’aujourd’hui et sans lequel l’univers visible serait inconcevable.
Mon initiation première aux vérités vitales ne fut ni un en

seignement abstrait, ni un laborieux échafaudage de la raison spéculative. Ce fut une expérience de la vie intérieure, suivie d’une large synthèse intellectuelle. J’y fus aidé par un certain nombre de personnalités puissantes, qui se trouvèrent providentiellement sur ma route, à l’heure opportune, pour me faire avancer d’étape en étape. Outre le trésor d’expérience qu’elles m’apportaient, elles m’apprirent une chose capitale et inappréciable, je veux dire à me servir de mon intuition. Leur exemple me confirma dans mon sentiment intime. Il vint corroborer cette grande et consolante découverte, à savoir que l’Intuition, la Voyance et l’Inspiration sont les routes uniques pour atteindre les vérités centrales. Ce n’est sans doute qu’avec l’aide du raisonnement et de l’observation que nous pouvons coordonner ces Idées-Mères et ces Images symboliques de la Vérité transcendante et les appliquer au monde visible, mais leur essence et leur substance viennent de ce monde divin, qui laisse en nous ses empreintes et développe dans nos âmes les facultés nécessaires pour le percevoir.
C’est donc de nous-mêmes, des dernières profondeurs de notre être que jaillit la source de la sagesse primordiale. Les vérités sublimes qu’elle nous révèle sont le gage irréfragable de l’Eternel et du Divin. — Ces vérités se prouvent d’abord par l’illumination intérieure qu’elles nous donnent, par une sorte de félicité inconnue, pareille à la délivrance d’un captif, qu’elles répandent dans notre âme. Elles se confirment ensuite par leur application merveilleuse à tous les règnes de la nature comme à l’histoire de l’humanité, à tous les domaines de la vie et de l’art. Grâce à la loi des analogies universelles et différenciées, on y trouve la clef de toutes choses ; car ces analogies forment les cadres de la création comme les Idées-Mères sont les signatures de Dieu en nous.
Lorsque cette révélation se fit en moi, une immense lumière en irradia sur tous les domaines. Les religions et les philosophies, la poésie et les arts, l’histoire et les sciences, tout s’éclairait d’un jour nouveau, tout se coordonnait dans un enchaînement logique. Comme les rayons d’un phare électrique, partis d’un seul point lumineux, éclairent au loin la terre et la mer, le sens de l’évolution divine ressortait du chaos apparent des phénomènes et du fond ténébreux de la nature.

De même coup je compris que cette sagesse primordiale, entrevue par moi dans ses grandes lignes, avait été de tout temps le privilège des grands initiés et de leurs disciples, des vrais sages comme des grands artistes, mais que la mission de chaque époque était d’en élargir le cercle. La lumière, qui vient de l’Éternel, varie d’intensité et de couleur. Elle a des fulgurations extraordinaires et de longs obscurcissements. Elle s’endort et se réveille, elle s’éteint et se rallume, mais son expression dans la nature et son expansion dans l’humanité constituent le centre et le fond de l’évolution de l’histoire.
Après cet aveu, vous comprendrez que pour exposer, sous une forme vivante et tant soit peu persuasive, ce que vous appelez par euphémisme « ma philosophie », je devrais recourir à une sorte d’autobiographie. Cela dépasserait de beaucoup le temps dont je dispose et les convenances d’un aperçu sommaire. Vous trouverez d’ailleurs l’essentiel de cette confession dans ma biographie de Marguerite Albana. (Voir mes Femmes inspiratrices.) Richard Wagner m’avait révélé le verbe divin de l’Art par l’application du verbe universel de la musique au drame. Une âme, en qui toutes les divinations rayonnaient du foyer de l’Amour conscient, me révéla le verbe divin dans la vie même. En esquissant le portrait de cette femme, qui exerça la plus grande influence sur mon développement psychique et intellectuel, j’en suis venu à raconter la genèse de mes Grands Initiés, livre qui marque dans ma pensée l’orientation définitive. D’autre part, j’ai exposé les grandes lignes de la Théosophie, telle que je la conçois, dans le chapitre consacré à Pythagore et dans l’introduction de ce même livre. Enfin, dans un ouvrage auquel je travaille en ce moment, je tente de reprendre l’idée des Grands Initiés sur un plan plus vaste. Il porte ce titre : l’Évolution divine. Tome I : Du Sphinx au Christ. Tome II : Du Christ à Lucifer2.
Dans ce livre, ma conception des Grands Initiés paraîtra considérablement étendue, tant en largeur qu’en profondeur et en hauteur. Je


2 Les deux premiers chapitres de ce livre ont pour titre : 1° L’évolution planétaire et l’origine de l’homme ; 2° L’Atlantide et les Atlantes. Le troisième, intitulé Le mystère de l’Inde, a paru dans la Revue de Deux-Mondes du 15 janvier et du 1er février 1911. Le tome 1er de l’Évolution divine : « Du Sphinx au Christ », a paru en 1912.


ne sais vraiment pas si j’aurai la force de mener à son terme ce redoutable projet, qui s’impose à moi comme un dernier effort, je dirais presque comme un dernier sacrifice, car j’avais rêvé de parler tout autrement à l’âme des hommes. Mais que j’échoue ou que je réussisse, prétendre résumer mon oeuvre au moment même de son élaboration, me paraîtrait plus que téméraire. Ce serait en compromettre l’achèvement. Le sculpteur en train de fouiller le bloc de marbre, dont il espère faire jaillir sa vision, n’aime pas à montrer sa maquette de terre glaise en s’écriant : « Voilà ma statue ! » Il préfère dire en touchant son front : « Elle est là… » mais je ne sais pas si jamais elle entrera dans la pierre.
Donnons plutôt un coup d’oeil à la philosophie contemporaine et voyons comment elle répond aux besoins supérieurs de notre époque. De là, nous passerons à un aperçu de la sagesse ésotérique.

I — LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

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La fin de Satan


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Auteur: Hugo Victor

Ouvrage: La fin de Satan

 

 

HORS DE LA TERRE I. ET NOX FACTA EST

I. Depuis quatre mille ans il tombait dans l’abîme

Il n’avait pas encor pu saisir une cime,
Ni lever une fois son front démesuré.
Il s’enfonçait dans l’ombre et la brume, effaré,
Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles,
Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes.
Il tombait foudroyé, morne silencieux,
Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux,
L’horreur du gouffre empreinte à sa face livide.
Il cria:Mort!les poings tendus vers l’ombre vide.
Ce mot plus tard fut homme et s’appela Caïn.
Il tombait. Tout à coup un roc heurta sa main;
Il l’étreignit, ainsi qu’un mort étreint sa tombe,
Et s’arrêta.
Quelqu’un, d’en haut, lui cria:Tombe!
Les soleils s’éteindront autour de toi, maudit!
Et la voix dans l’horreur immense se perdit.
Et, pâle, il regarda vers l’éternelle aurore.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient encore.
Satan dressa la tête et dit, levant le bras:
Tu mens!Ce mot plus tard fut l’âme de Judas.
Pareil aux dieux d’airain debout sur leurs pilastres,
Il attendit mille ans, l’oeil fixé sur les astres.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient toujours.
La foudre alors gronda dans les cieux froids et sourds.
Satan rit, et cracha du côté du tonnerre.
L’immensité, qu’emplit l’ombre visionnaire,
Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas.
Un souffle qui passait le fit tomber plus bas.

II
La chute du damné recommença.Terrible,
Sombre, et piqué de trous lumineux comme un crible,
Le ciel plein de soleils s’éloignait, la clarté
Tremblait, et dans la nuit le grand précipité,
Nu, sinistre, et tiré par le poids de son crime,
Tombait, et, comme un coin, sa tête ouvrait l’abîme.
Plus bas! plus bas! toujours plus bas! Tout à présent
Le fuyait; pas d’obstacle à saisir en passant,
Pas un mont, pas un roc croulant, pas une pierre,
Rien, l’ombre, et d’épouvante il ferma sa paupière.
Quand il rouvrit les yeux, trois soleils seulement

Brillaient, et l’ombre avait rongé le firmament.
Tous les autres soleils étaient morts.
III
Une roche
Sortait du noir brouillard comme un bras qui s’approche.
Il la prit, et ses pieds touchèrent des sommets.
Alors l’être effrayant qui s’appelle Jamais
Songea. Son front tomba dans ses mains criminelles.
Les trois soleils, de loin, ainsi que trois prunelles,
Le regardaient, et lui ne les regardait pas.
L’espace ressemblait aux plaines d’ici−bas,
Le soir, quand l’horizon qui tressaille et recule,
Noircit sous les yeux blancs du spectre crépuscule.
De longs rayons rampaient aux pieds du grand banni.
Derrière lui son ombre emplissait l’infini.
Les cimes du chaos se confondaient entre elles.
Tout à coup il se vit pousser d’horribles ailes;
Il se vit devenir monstre, et que l’ange en lui
Mourait, et le rebelle en sentit quelque ennui.
Il laissa son épaule, autrefois lumineuse,
Frémir au froid hideux de l’aile membraneuse,
Et croisant ses deux bras, et relevant son front,
Ce bandit, comme s’il grandissait sous l’affront,
Seul dans ces profondeurs que la ruine encombre,
Regarda fixement la caverne de l’ombre.
Les ténèbres sans bruit croissaient dans le néant.
L’opaque obscurité fermait le ciel béant;
Et, faisant, au−delà du dernier promontoire,
Une triple fêlure à cette vitre noire,
Les trois soleils mêlaient leurs trois rayonnements.
Après quelque combat dans les hauts firmaments,
D’un char de feu brisé l’on eût dit les trois roues.
Les monts hors du brouillard sortaient comme des proues.
Eh bien, cria Satan, soit! Je puis encor voir!
Il aura le ciel bleu, moi j’aurai le ciel noir.
Croit−il pas que j’irai sangloter à sa porte?
Je le hais. Trois soleils suffisent. Que m’importe!
Je hais le jour, l’azur, le rayon, le parfum!
Soudain, il tressaillit; il n’en restait plus qu’un.
IV
L’abîme s’effaçait. Rien n’avait plus de forme.
L’obscurité semblait gonfler sa vague énorme.
C’était on ne sait quoi de submergé; c’était
Ce qui n’est plus, ce qui s’en va, ce qui se tait;
Et l’on n’aurait pu dire, en cette horreur profonde,
Si ce reste effrayant d’un mystère ou d’un monde,
Pareil au brouillard vague où le songe s’enfuit,

S’appelait le naufrage ou s’appelait la nuit;
Et l’archange sentit qu’il devenait fantôme.
Il dit:Enfer!Ce mot plus tard créa Sodome.
Et la voix répéta lentement sur son front:
Maudit! autour de toi les astres s’éteindront.
Et déjà le soleil n’était plus qu’une étoile.
V
Et tout disparaissait par degrés sous un voile.
L’archange alors frémit; Satan eut le frisson.
Vers l’astre qui tremblait, livide, à l’horizon,
Il s’élança, sautant d’un faîte à l’autre faîte.
Puis, quoiqu’il eût horreur des ailes de la bête,
Quoique ce fût pour lui l’habit de la prison,
Comme un oiseau qui va de buisson en buisson,
Hideux, il prit son vol de montagne en montagne,
Et ce forçat se mit à courir dans ce bagne.
Il courait, il volait, il criait:Astre d’or!
Frère! attends−moi! j’accours! ne t’éteins pas encor!
Ne me laisse pas seul!
Le monstre de la sorte
Franchit les premiers lacs de l’immensité morte,
D’anciens chaos vidés et croupissant déjà,
Et dans les profondeurs lugubres se plongea.
L’étoile maintenant n’était qu’une étincelle.
Il entra plus avant dans l’ombre universelle,
S’enfonça, se jeta, se rua dans la nuit,
Gravit les monts fangeux dont le front mouillé luit,
Et dont la base au fond des cloaques chancelle,
Et, triste, regarda devant lui.
L’étincelle
N’était qu’un point rougeâtre au fond d’un gouffre obscur.
VI
Comme entre deux créneaux se penche sur le mur
L’archer qu’en son donjon le crépuscule gagne,
Farouche, il se pencha du haut de la montagne,
Et sur l’astre, espérant le faire étinceler,
Comme sur une braise il se mit à souffler,
Et l’angoisse gonfla sa féroce narine.
Le souffle qui sortit alors de sa poitrine
Est aujourd’hui sur terre et s’appelle ouragan.
A ce souffle, un grand bruit troubla l’ombre, océan
Qu’aucun être n’habite et qu’aucuns feux n’éclairent,

Les monts qui se trouvaient près de là s’envolèrent,
Le chaos monstrueux plein d’effroi se leva
Et se mit à hurler: Jéhova! Jéhova!
L’infini s’entr’ouvrit, fendu comme une toile,
Mais rien ne remua dans la lugubre étoile;
Et le damné criant:Ne t’éteins pas! j’irai!
J’arriverai!reprit son vol désespéré.
Et les volcans mêlés aux nuits qui leur ressemblent
Se renversaient ainsi que des bêtes qui tremblent,
Et les noirs tourbillons et les gouffres hideux
Se courbaient éperdus pendant qu’au−dessus d’eux,
Volant vers l’astre ainsi qu’une flèche à la cible,
Passait, fauve et hagard, ce suppliant terrible.
Et depuis qu’il a vu ce passage effrayant,
L’âpre abîme, effaré comme un homme fuyant,
Garde à jamais un air d’horreur et de démence,
Tant ce fut monstrueux de voir, dans l’ombre immense,
Voler, ouvrant son aile affreuse loin du ciel,
Cette chauve−souris du cachot éternel!
VII
Il vola dix mille ans. Pendant dix mille années,
Tendant son cou farouche et ses mains forcenées,
Il vola sans trouver un mont où se poser.
L’astre parfois semblait s’éteindre et s’éclipser,
Et l’horreur du tombeau faisait frissonner l’ange;
Puis une clarté pâle, obscure, vague, étrange,
Reparaissait, et l’ange alors disait: Allons.
Autour de lui planaient les oiseaux aquilons.
Il volait. L’infini sans cesse recommence.
Son vol dans cette mer faisait un effet immense.
La nuit regardait fuir ses horribles talons.
Comme un nuage sent tomber ses tourbillons,
Il sentait s’écrouler ses forces dans le gouffre.
L’hiver murmurait: tremble! et l’ombre disait: souffre!
Enfin il aperçut au loin un noir sommet
Que dans l’ombre un reflet formidable enflammait.
Satan, comme un nageur fait un effort suprême,
Tendit son aile onglée et chauve, et, spectre blême,
Haletant, brisé, las, et, de sueur fumant,
Il s’abattit au bord de l’âpre escarpement.
VIII
Le soleil était là qui mourait dans l’abîme.
L’astre, au fond du brouillard, sans vent qui le ranime
Se refroidissait, morne et lentement détruit.
On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit;
Et l’on voyait décroître, en ce silence sombre,

Ses ulcères de feu sous une lèpre d’ombre.
Charbon d’un monde éteint! flambeau soufflé par Dieu!
Ses crevasses montraient encore un peu de feu
Comme si par les trous du crâne on voyait l’âme.
Au centre palpitait et rampait une flamme
Qui par instants léchait les bords extérieurs,
Et de chaque cratère, il sortait des lueurs
Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives,
Et s’évanouissaient sans bruit comme des rêves.
L’astre était presque noir. L’archange était si las
Qu’il n’avait plus de voix et plus de souffle, hélas!
Et l’astre agonisait sous ses regards farouches.
Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches
Dans l’obscurité froide il lançait par moments
Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants,
Des rocs tout écumants de sa clarté première:
Comme si ce volcan de vie et de lumière,
Englouti par la brume où tout s’évanouit,
N’eût point voulu mourir sans insulter la nuit
Et sans cracher sa lave à la face de l’ombre.
Autour de lui le temps et l’espace et le nombre
Et la forme et le bruit expiraient, en créant
L’unité formidable et noire du néant.
Le spectre Rien levait sa tête hors du gouffre.
Soudain, du coeur de l’astre, un âpre jet de soufre,
Pareil à la clameur du mourant éperdu,
Sortit, clair, éclatant, splendide, inattendu,
Et, découpant au loin mille formes funèbres,
Enorme, illumina, jusqu’au fond des ténèbres,
Les porches monstrueux de l’infini profond.
Les angles que la nuit et l’immensité font
Apparurent. Satan, égaré, sans haleine,
La prunelle éblouie et de ce rayon pleine,
Battit de l’aile, ouvrit les mains, puis tressaillit
Et cria:Désespoir! le voilà qui pâlit!
Et l’archange comprit, pareil au mât qui sombre,
Qu’il était le noyé du déluge de l’ombre;
Il reploya ses ailes aux ongles de granit,
Et se tordit les bras, et l’astre s’éteignit.
IX
Or, près des cieux, au bord du gouffre où rien ne change,
Une plume échappée à l’aile de l’archange
Etait restée, et pure et blanche, frissonnait.
L’ange au front de qui l’aube éblouissante naît,
La vit, la prit, et dit, l’oeil, sur le ciel sublime:
Seigneur, faut−il qu’elle aille, elle aussi, dans l’abîme?
Il leva la main, Lui par la vie absorbé,
Et dit:Ne jetez pas ce qui n’est pas tombé.

Antres noirs du passé, porches de la durée
Sans dates, sans rayons, sombre et démesurée,
Cycles antérieurs à l’homme, chaos, cieux,
Monde terrible et plein d’êtres mystérieux,
O brume épouvantable où les préadamites
Apparaissent, debout dans l’ombre sans limites,
Qui pourrait vous sonder, gouffres, temps inconnus!
Le penseur qui, pareil aux pauvres, va pieds nus
Par respect pour Celui qu’on ne voit pas, le mage,
Fouille la profondeur et l’origine et l’âge,
Creuse et cherche au−delà des colosses, plus loin
Que les faits dont le ciel d’à présent est témoin,
Arrive en pâlissant aux choses soupçonnées,
Et trouve, en soulevant des ténèbres d’années,
Et des couches de jours, de mondes, de néants,
Les siècles monstres morts sous les siècles géants.
Et c’est ainsi que songe au fond des nuits le sage
Dont un reflet d’abîme éclaire le visage

LA PREMIERE PAGE

I  L’ENTRÉE DANS L’OMBRE

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Auteur : Céline (Destouches Louis Ferdinand)
Ouvrage : Le style contre les idées Rabelais, Zola, Sartre et les autres…
Année : 19**

Préface de Lucien Combelle

Céline, le pérégrin

par
Lucien Combelle

Depuis 1932, avec Céline si vous avez choisi de lui être fidèle
compagnon, on voyage. Mais il faut être prudent, ne pas partir sans
biscuit. De marin, si possible.
En 1932, je n’avais pas vingt ans. Né dans un port, un des plus
importants de France à l’époque, je rêvais d’impossibles voyages,
surtout quand je déchiffrais Singapour à la poupe d’un cargo. Et je
lisais. A l’âge où l’on peut aimer la verve d’un Léon Daudet. Et c’est
comme ça que « le voyage » commence !
Bien sûr « la nuit » m’échappe si me séduit déjà le nihilisme. Et si
je tente sur mon pont à moi qui s’appelait Corneille d’apprendre par
coeur : « De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont,
encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin…
Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville
entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu’il emmenait, la
Seine aussi, tout, qu’on en parle plus. »
Comme je regardais toujours vers l’aval, cette sirène du
remorqueur m’appelait moi aussi…
Bientôt Paul Valéry, le poète du Cimetière marin et du « vent qui
se lève » qualifiait Céline de « criminel ». Agréable frisson pour un
adolescent.
Vétilles. Broutilles. Ce que contient ce livre. Mais l’important est
dit par un M. Fourmont, organisateur d’une exposition consacrée à
Céline à Houilles après la publication en 1969 de Rigodon. Je cite :
« Nous n’avons pas abordé le problème de l’antisémitisme, ni de la
prétendue « collaboration » car 1° nous avons tous de vingt à vingt-cinq
ans. Donc notre jugement ne pouvait être correct. 2° notre seul but
était : faire lire Céline avant tout. » Un encadré dans Le Monde, inséré
dans le feuilleton de Pierre-Henri Simon, de l’Académie Française,

chroniqueur littéraire rendant compte de Rigodon : « Vais-je conclure
que Rigodon aurait pu rester dans le tiroir des papiers médiocres.
Non. Céline représente un cas assez extraordinaire dans notre
littérature pour avoir droit à une attention totale, il a un souffle qui,
même fatigué, peut encore soulever sa prose à de belles hauteurs. »
Le manuscrit de Rigodon est annoncé chez Gallimard les derniers
jours de juin 1961, Céline meurt le 1er juillet.
La tombe au cimetière de Meudon est basse et plate, avec un petit
voilier gravé dans la pierre. Lui reste dressé tel un vaisseau de haut
bord, voiles carguées, chargé d’explosifs sur la Mer des Sarcasmes.
Et de partout, de tous les continents partent à l’abordage avec des
grappins plus ou moins solides du grand navire que j’ai baptisé
« L’Imprécator ». L’approche n’est pas facile.
Vagues géantes ou clapotis selon les talents : Céline, un fou, un
parano, un tout, un rien, le sabbat commence, prophète, barde,
visionnaire, la nuit de Ferdinand, sa misère, ses mensonges, on ne sait
pas lire Céline, la poétique de Céline, Lili sa femme, Bébert son chat,
son ami La Vigue, sans oublier la divine Arletty, en vrac, comme ça, à
l’infini.
Déjà en 1952, Roger Nimier écrit : « il est très naturel de ne pas
aimer Céline », en 69, Le Clézio déclare : « On ne peut pas ne pas
lire Céline ». Au fait ! fasciste ou pas ? Et le voilà en chemise noire
ou brune, de surcroît avec des « idées politiques » dès 1972 selon la
thèse de Jacqueline Morand, doyenne de la Faculté de Droit.
Antisémite depuis toujours selon Philippe Alméras, professeur en
Californie… A hue, à dia… Et on pose la question : où est Céline ?
Qui est Céline ? Et qui n’a pas lu Céline ?
Moi ! répond un romancier dont je préfère taire le nom.
Poursuivant cette préface, je dis à Pierre Assouline : Pierre,
Céline est une auberge espagnole, on y trouve ce qu’on y apporte…
Plus que ça me répond-il, Céline, c’est l’Unesco…

Réponse justifiant le monument de Jean-Pierre Dauphin : La
bibliographie des écrits de Louis-Ferdinand Céline, extraordinaire
travail sur l’oeuvre, ses traductions, le cursus du monstre, de 1932
jusqu’à nos jours. Et si on ajoute à ce livre que tout Célinien devrait
posséder les trois volumes de la biographie de Céline de François
Gibault, réunissant avec rigueur et dévotion tout ce qui explique,
éclaire une vie aussi exceptionnelle que l’oeuvre, eh bien ! qu’y
ajouter ?
Des livres thématiques, antithématiques, des synthèses, des
mauvaises humeurs, des haines recuites, des critiques revanchardes,
des cautions bizarres, un peu de snobisme, beaucoup de curiosité,
comme si Céline restait un mystère créant un malaise…
Bibliophiles fidèles d’un écrivain, ces gens connaissent les
truffes. On truffe un livre comme on pique de clous de girofle l’oignon
du pot-au-feu. Tous mes Céline sont truffés d’articles découpés au
hasard des lectures se rapportant souvent au volume concerné.
Ainsi ai-je pu pour cette préface que je voulais quelque peu
intimiste, retrouver des textes surprenants, celui de Xavier Grall par
exemple, publié dans Le Monde ; du Grall merveilleux évoquant un
Céline amoureux de la mer : « la seule tendresse durable de Louis-
Ferdinand ».
Ça s’intitule « Céline blues », Saint-Malo en toile de fond, deux
sous-titres que j’eusse aimé trouver : « Le voyage au bout de la mer »
et « Meudon maudit », la Tamise du « Pont de Londres », sloops,
barques, cargos, voiliers et tous les marins du monde… Et j’en
rajoute, du « Guignol’s Band », les entrepôts, les himalayas de sucre
en poudre, les trois mille six cents trains d’haricots, les mille bateaux
d’oignons, du café pour toute la planète, des allumettes à frire les
pôles, des mammouths truffés comme mes bouquins, je suis comme
Grall, je m’exalte, les Docks que j’ai visités, « Pont de Londres »
sous le bras, la mer, l’estuaire, mon pont Corneille sur la Seine, sister

de la Thames River, c’est vrai, ce bougre d’homme m’a toujours fait
rêver même si, m’accompagnant au portillon de la route des Gardes à
Meudon, et la Seine, là, c’était Billancourt, Céline me disait : « Ne
bois pas d’alcool, petit lapin, des nouilles, de l’eau… » Mais la
truffe de Grall m’a permis une belle escapade à laquelle n’échappe
pas le plus benoît des agrégés.
Encore une poignée de truffes sous la forme de lettres écrites de
Copenhague à son ami d’enfance Georges Geoffroy. Son ami a
quelque soucis matrimoniaux, Céline lui écrit : « Bien sûr gros
baffreux c’est pour ça qu’Hélène est partie, à cause de ton ventre…
il te coûte des millions ton ventre, et tant d’illusions ! et la vie
bientôt si tu ne te mets pas enfin au régime net, et non à un régime
cafouilleux pour clients de villes d’eaux qui ont les moyens…
affreux tu dois maigrir de 10 kilos… »
Une autre lettre au même en 47-48. « Ne bois pas une goutte de
vin du tout ni d’alcool du tout.
Ne fume pas du tout. Mange peu. Maigre. Tu as un bide ridicule
– tu es frais de teint et solide – tu vivras cent ans et heureux si tu
n’écoutes pas ces médecins optimistes, ils sont endormeurs et ils
s’en foutent. Sois sévère pour toi. Couche-toi de très bonne heure.
Maigre… mort au bide ! Pas de brioche – maigre – pas de vin, de
l’eau… » Et pour finir avec ce divertissement hygiénique : « Profite
au contraire de ce déchirement. Attache-toi à une toute jeunette,
bien sportive, bien libérale, tu vois ce que je veux dire et jolie… il
faut avoir de la jeunesse autour de soi. » Une autre : « Le rêve serait
de n’avoir jamais plus de 60 ans à deux… » Pour finir et changer de
tempo : « Regarde cette Europe imbécile, pourrie, bâtarde ! et
paumée… »
Pour échapper aux maléfices, charmes, facilités universitaires, je
butine de fleur en fleur, cherchant avec mes historiettes, nouilles à
l’eau et pas d’alcool, un enchaînement sur Semmelweiss, petit livre

admirable qui a droit à un ex-voto dans l’église célinienne. Mais
voilà, comment faire ? Le livre commence très simplement par cette
phrase : « Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur. » Suit
l’histoire dramatique du toubib hongrois.
Avec Céline, se méfier des choses simples ; l’histoire commence
en réalité par une présentation de l’auteur dont voici le dernier
alinéa : « Supposez qu’aujourd’hui, de même, il survienne un autre
innocent qui se mette à guérir le cancer. Il sait quel genre de
musique on lui ferait tout de suite danser ! ça serait vraiment
phénoménal ! Ah ! qu’il redouble de prudence ! Ah ! il vaut mieux
qu’il soit prévenu. Qu’il se tienne vachement à carreau ! Ah ! il
aurait bien plus d’afur à s’engager immédiatement dans une Légion
étrangère ! Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien,
comme le mal, se paie tôt au tard. Le bien c’est beaucoup plus cher,
forcément ».
Ne rien négliger, ni préface, présentation, exergue, une m’a
toujours plu : « Dieu est en réparation ». Cherchez-là, le reste en vaut
la peine…
Une phrase d’introduction à ce qui va suivre, elle est de Frédéric
Vitoux, l’auteur du pertinent : Céline, misère et parole :
« Céline est un écrivain déraisonnable. »
Pascal Pia ajoute : « L’art de se mettre dans son tort. »
Nous sommes en 1973. Deux truffes, l’une du journal Le Monde
(Paul Morelle), l’autre du journal Combat (Michel Bourgeois). Ce
dernier présente trois ouvrages parus simultanément : d’un Canadien,
André Smith : La nuit de Louis-Ferdinand Céline ; d’une Américaine,
Erika Ostrovski : Céline, le voyeur-voyant ; d’un Français, Frédéric
Vitoux : Misère et Parole, auxquels s’ajoutent deux autres dans Le
Monde : les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline de
Jacqueline Morand, docteur es-Sciences Politiques et Drieu la
Rochelle, Céline, Brasillach et la tentation fasciste du finlandais

Tarmo Kunnas. Titre du Monde : « Céline et les universitaires ou la
fin d’un purgatoire », qui annonce d’autres ouvrages.
Dans les « papiers » de la même époque, on trouve ici et là,
citations ou réflexions taillées dans le granit, celles de Céline : « Il
faut mentir ou mourir. » – « Notre voyage à nous est imaginaire.
Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et
choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire
fictive. » Et l’inévitable « A quoi bon ? »…
Celles des chroniqueurs : « Echecs, révolte sans avenir, absence
d’illusion, folie et mort composent la toile de fond de l’univers
célinien » (Smith). « Refus de toute transcendance, de tout espoir
qui prolonge la misère matérielle et morale de l’homme sans Dieu,
sa faiblesse et son néant dans le sentiment aigu et constant de son
inutilité, de sa mort » (Vitoux-Morelle). Enfin, à Combat, ce bilan :
« Voué aux insultes, à la malédiction, à la haine féroce, Céline,
l’homme, a connu de profondes humiliations, de sanglantes
antipathies, de virulentes attaques, des haines de premier ordre »
(Michel Bourgeois).
Avant, pendant, après ces signes de renaissance du maudit, cinq
tomes « haut-de-gamme » chez l’éditeur Balland, trois cahiers de
L’Herne, deux volumes de la Pléiade, le démarrage des Cahiers chez
Gallimard (aujourd’hui sept volumes). Sans oublier la précieuse
biographie en trois volumes de Gibault et la monumentale
bibliographie de Dauphin et Fouché. Comme disait Céline : « Et voilà
tout ! » Pour l’instant…
Oui, pour 1973 mais en 1987, quoi de nouveau ?
Je retrouve mon auberge espagnole qu’Assouline, du moins en ce
qui concerne Céline, appelle l’Unesco !
Premier semestre : trois volumes importants et non des opuscules.
L’un pour refuser à Céline le « dignus est intrare » dans la cathédrale
fasciste qui est sans doute gothique ; l’autre, qui le veut antisémite

depuis le berceau ; enfin, le troisième qui avec « celtitude », situe le
génie de Céline dans la tradition des chevaliers du Graal en le faisant
chevaucher un peu à la manière de Don Quijote… Trois livres, trois
auteurs de qualité universitaire et eux-mêmes hommes de qualité !
Alors ? Où allons-nous avec ces quelques milliers de pages
nouvelles ?
Mais finalement, qui est Céline ? D’où vient-il ? A quelle époque
appartient-il ? Médecin. Ecrivain. Prophète. Visionnaire. Banalités
dites, redites. Je ne sais pourquoi je retrouve à cet instant cette phrase
de Cioran : « Seul un monstre peut se permettre le luxe de voir les
choses telles qu’elle sont » (Histoire et Utopie).
Céline, me dit un ami, libertaire lettré, c’est l’écriture d’hier,
d’aujourd’hui, de demain, écriture parlée, langage de la vie ; à la fin
de la guerre, mes copains de lycée lisaient tout Céline – j’ai eu moimême
une faiblesse pour Semmelweiss – nous avions enfin le langage,
le style littéraire que nous attendions…
Savaient-ils le lire ? Sait-on le lire ? Quinze lecteurs – quinze
pour ne pas dire dix mille – quinze lectures, quinze émotions
différentes, quinze perceptions de la musique des mots et aussi du nondit,
alchimie comme une autre, langue vivante et forte, vieillie sans
âge depuis des années ; celle de demain encore, qui sait ? Nombreux
sont les jeunes lecteurs venus me demander par quel livre commencer
la lecture de Céline. J’ai toujours conseillé le Voyage… si vous
suivez, vous marcherez… N’avais-je pas écouté la chanson, ne
provoquais-je pas à la première occasion la lecture à haute voix,
histoire de me casser la voix d’émotion, les adieux à Molly : « Bonne,
admirable Molly, je veux si elle peut encore me lire, d’un endroit
que je ne connais pas, qu’elle sache bien que je n’ai pas changé
pour elle, que je l’aime encore et toujours, à ma manière, qu’elle
peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive
destinée. Si elle n’est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous

arrangerons ! J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi, si vivace, si
chaude que j’en ai bien pour tous les deux et pour au moins vingt
ans encore, le temps d’en finir. Pour la quitter il m’a fallu certes
bien de la folie et d’une sale et froide espèce. Tout de même, j’ai
défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me
prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais aussi froid, vilain,
aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m’a
fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d’Amérique. »
Mon premier Voyage, 1932, il est là, 623 pages, Denoël et Steele ;
annoncé en préparation, du même auteur : « Tout doucement. »
Mon premier Mort à crédit, 1936,697 pages, même éditeur.
Total : 1 320 pages.
Plus tard, beaucoup plus tard, pour la valise et le chevet, la
Pléiade 1962, préface d’Henri Mondor ; un seul volume Voyage –
Mort à crédit. Total : 1 090 pages… Merveilleux pour les pérégrins.
1981 : même collection, mêmes titres : 1 582 pages ! 500 pages de
plus, les deux oeuvres préfacées, annotées – notices, notes, variantes,
répertoire, vocabulaire, le tout signé d’Henri Godard, professeur
d’Université qui doit, j’imagine, aimer et faire lire Céline. Ma
déférence lui est acquise. Et j’ai lu Henri Godard, avec crainte
d’abord, les rêves sont fragiles de même que les enthousiasmes
d’adolescents, les complaisances ou les inappétences de l’adulte,
ensuite avec un plaisir si vif que j’éprouvais le besoin de noter à mon
tour :
« La terre est abhorrée : elle est la matière même, lourde,
collante, jamais plus atroce que quand elle est devenue boue, et
pour cette raison montrée de préférence sous cette forme, des boues
de Flandres au début du Voyage au bout de la nuit, à celles de la côte
anglaise autour de Brighton dans Mort à crédit ou du Brandebourg
dans Nord. Elle est, humus, faite de la décomposition et de la
pourriture de ce qui est revenu à elle après en avoir été un moment

détaché : végétaux, cadavres ; ce corps, le mien, s’y fondra un jour.
La terre pour Céline est image de mort. A l’opposé, mers et fleuves,
ciels, nuages et brouillards lui présentent toute la féerie du monde
par visions brèves. Tout ce qui s’y rattache, ports, bateaux, du
bateau-mouche à la péniche et au trois-mâts goélette, est occasion
de lyrisme… »
Voilà pourquoi, Monsieur le Professeur, je n’aime pas le cimetière
de Meudon. Ni les autres.
Enorme paradoxe que cette oeuvre visionnaire, sombre comme
notre époque, écrite à l’encre noire du nihilisme mais aussi
transparente comme eau de source, scintillante souvent d’une certaine
joie de vivre, écrivain sachant faire rire, sa tonicité est là, il
bouffonne, rigole, ment, triche, avec lui c’est la santé et avec
Ferdinand, couché sur un lit d’hôpital militaire, si on refuse les
oranges de Clémence c’est, puisqu’on a faim, pour brouter le bouquet
de violettes de l’infirmière. Un glossaire célinien ne donne pas la
recette, seule, la lecture, le chant des mots, comme un cantique en latin
pour un intégriste à Saint-Nicolas-de-je-ne-sais-quoi !
Allons bouffonner ensemble par 3472 mètres de fond, à proximité
de Terre-Neuve, là où se situe le Palais de Neptune et de Vénus aux
Abysses. Les soubrettes sont des sirènes, fort girondes mais Neptune
fait pépé ; quand à Vénus, malgré les bains de lait de Baleine, ses
seins divins n’ont aucune tenue alors que ceux de Pryntyl, la jolie
sirène que Neptune a rapatriée de chez ces chiens terrestres, dardent
sous la caresse d’un espadon. Et dans le Palais se prépare un banquet
de 492 000 couverts pour fêter le retour de la Lolita des Abysses
alors que là-haut hurlent sourdement les cornes de brume. L’histoire
de pépé Neptune, mémé Vénus et la jolie Pryntyl, ce trio célinien, sans
oublier le capitaine Krog commandant de l’« Orctöström », ce nom
que Céline invente en rêvant peut-être d’un fjord, a été publiée par son
ami Pierre Monnier en 1950, alors que Ferdinand tremblait de rage et

de froid sur les rivages danois.
Mais il y aura toujours des pisse-froid qui jamais ne sauront que
Céline fait rire ceux qui aiment le lire.
« Je jure que j’avais ce poison en ma possession depuis 1944. Ni
mes avocats, ni mes gardiens, ni ma famille ne sont coupables de me
l’avoir procuré » (page 513 du Laval de Fred Kupferman, édité chez
Balland, 1987).
Cette ultime déclaration manuscrite de l’homme d’Etat concerne
1° son suicide manqué, 2° son effroyable exécution. Mais l’auteur de
cette excellente biographie de Pierre Laval émet une hypothèse en ces
termes : « Ce poison éventé, ou mal pris, vient-il de la pharmacie
personnelle de Louis-Ferdinand Céline, qui en aurait fait cadeau à
Laval lors de ses visites à Willflingen ? »
Voilà la chronique célinienne évoquée, sans référence précise
certes mais dans cette apocalyptique trilogie (D’un château l’autre,
Nord, Rigodon – Pléiade, tome II), Laval est présent, réelles les
rencontres avec Céline…
Fred Kupferman répète : « Le suicide manqué de Laval conserve
son secret. » Mais Céline, lui, est mis par un historien – sinon par
l’Histoire – en situation shakespearienne. Une dimension qu’il me
plaît de choisir pour terminer cette préface.
Lucien Combelle

Je ne veux pas que tout se perde.

A propos du Voyage au bout de la nuit.

suite…

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La prophétie de Jack London


par Pierre Dortiguier

lelibrepenseur.org

Chroniques-Dortiguier



La prophétie de Jack London


Si je recommandais un livre à la jeunesse méprisée ou abusée par ce que, d’un terme américain, en 1907, le nommé Griffith, au nom de plume de Jack London, entendait par un mécanisme politique, ce serait ce roman d’anticipation sociale intitulé Le Talon de Fer. « Le Talon de Fer est le terme énergique par lequel Jack London désigne la ploutocratie« , ainsi le présente le littérateur Anatole France, qui sympathisa avec le parti communiste et comme lui l’ignoble terroriste Bronstein dit Trotski, qui fut marchand de casquettes au quartier latin et fondateur de l’Armée rouge, réfugié aux États-Unis, où il avait fui déjà, au début du siècle, et au Mexique où il se fera défoncer le crâne par un agent du Komintern, de la même espèce, insistera sur la vue réaliste de Jack London. Mais laissons l’écorce et extrayons le noyau.

Le livre se veut le document que l’humanité découvre, trois siècles après le règne masqué et à la brutalité aussi diverse que féroce d’une oligarchie mondiale, non pas seulement offensive, ou, selon le mot reçu, réactionnaire dans le sens de répressif, mais hypocrite, et plus qu’avide de puissance, mentant sur la qualité de ses produits, au détriment de la santé physique, autodestructrice.

Ce n’est point une vision fantastique, mais une observation faite au début du dernier siècle, que nous reproduisons ainsi dans la bouche d’un militant socialiste américain, Ernest figure centrale du roman d’un auteur connu pour ses livres d’aventure et sa connaissance du monde animalier, sans omettre son courage physique. Voici comme il présente Big Pharma ! Alors imaginez les progrès accomplis par le Diable en un siècle : « J’ai connu des gens que la brutalité des assauts de boxe mettait hors d’eux-mêmes, mais qui se faisaient complices des fraudes alimentaires par lesquelles périssent chaque année plus d’innocents que n’en a massacré Hérode aux mains rouges. J’ai vu des piliers d’église »  — et ceci rappelle une  observation sur les Anglicans aux États-Unis esclavagistes faite par Arthur Schopenhauer, le philosophe haï par la gauche caviar — « qui souscrivaient de grosses sommes aux missions étrangères, mais qui faisaient travailler des jeunes filles dix heures par jour dans leurs ateliers pour des salaires de famine et par le fait, encourageaient directement la prostitutionetc. Et voici l’ancêtre de Big Pharma :  » Ce directeur de journal qui publiait des annonces de remèdes brevetés me traita de sale démagogue » poursuit le socialiste idéaliste américain nordiste Ernest « parce que je le mettais au défit de publier un article disant la vérité au sujet de ces drogues. » Une note de l’auteur donne cette précision que nos contemporains goûteront sans étonnement : « Les remèdes brevetés  étaient des escroqueries patentées, mais le peuple s’y laissait prendre comme aux charmes et aux indulgences du moyen-âge. La seule différence est que les remèdes brevetés étaient plus nuisibles et coûtaient plus cher. »


[…] il s’en suivra une ère de corruption en haut lieu ; et le pouvoir capitaliste du pays s’efforcera de prolonger son règne en s’appuyant sur les préjugés du peuple…


Ce qui fit l’originalité de Jack London et explique que son ouvrage n’est pas l’objet d’une forte publicité, est le pressentiment d’une oligarchie — terme familier aux Russes qui la subissent comme un animal à plusieurs gueules — qui répand le désordre et en tire de la force pour devenir une omnipotence absolue : « une ombre colossale et menaçante« , explique le héros Ernest Everhard à son futur beau-père « commence dès maintenant à se projeter sur le pays. Appelez cela l’ombre d’une oligarchie, si vous voulez : c’est la définition la plus approximative que j’ose en donner. Je me récuse à imaginer quelle en est au juste la nature. Mais voici ce que je tiens surtout à vous dire. Vous êtes dans une situation dangereuse. » Et de citer une déclaration du « grand humaniste Abraham Lincoln quelques jours avant son assassinat : « Je prévois dans les jours à venir une crise qui m’énerve et me fait trembler pour la sécurité de mon pays. Les corporations ont été intronisées ; il s’en suivra une ère de corruption en haut lieu ; et le pouvoir capitaliste du pays s’efforcera de prolonger son règne en s’appuyant sur les préjugés du peuple jusqu’à ce que la richesse soit agglomérée en quelques mains et que la République soit détruite » (note de l’auteur) (op.cit. Paris, éditions Crès, 1923, 314 pages. p. 93).

Faut-il préciser que nombreux sont les critiques qui doutent du suicide de ce « Jack London », en Californie, mais penchent, comme pour J.F. Kennedy, pour un meurtre ordonné par cette oligarchie qu’il avait prévue, et déborde de toute part, comme une lave !


BONUS : systemophobe.wordpress.com

Le talon de fer


Auteur : London Jack (Griffith Chaney John)
Ouvrage : Le talon de fer
Année :1908

Traduction de Louis Postif.

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L’authentique de Mouslim « Sahîh Muslim »


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Ouvrage : Sahîh Muslim

Auteur : l’Imâm Mouslim

 

 

Avant-propos

Assurément, la Louange est à Allâh le Seigneur du Trône Sublime, et que Ses prières et ses
Bénédictions soient sur le sceau des Prophètes, notre bien-aimé, la prunelle de nos yeux
Mouhammad , ainsi que sur sa sainte famille et ses nobles compagnons.

Après cela ; nous avons l’honneur de vous présentez un résumer du Sahîh de Mouslim, le
célèbre recueil de hadîths authentiques.

L’Imâm Mouslim -qu’Allâh lui fasse Miséricorde- commença la rédaction de ce livre
relativement tôt à Naysabûr, Il avait 29 ans lorsqu’il entama l’écriture de son Sahîh.
Quinze ans plus tard, il mit le point final du livre que nous avons entre les mains.
On relate qu’il dit [l’Imâm Mouslim] -qu’Allâh lui fasse Miséricorde- au Sujet de Sa Somme
de Hadîths authentiques : « J’ai rédigé ce recueil de hadîths authentiques à partir de
300 000 hadîths transmis oralement. »
Il dit également -qu’Allâh lui fasse Miséricorde- : « Je n’ai inscrit un seul Hadîth dans ce
recueil sans preuve et je n’ai écarté le moindre Hadîth sans preuve. »
Pendant 15 ans de sa vie, il scruta les 300 000 milles Hadîths auxquels il fait référence pour
retenir ceux qui composent son recueil, à savoir des hadîths fiables dont l’authenticité ne fait
pas l’ombre d’un doute. Il retint, sans répétition, 3033 hadîths qu’il a organisé en chapitres,
puis il a réuni les chapitres en livres. Le noble savant Muhammad Fu’âd ‘Abd Al-Bâqî –
qu’Allâh lui fasse Miséricorde- dénombra 54 livres dans le Sahîh. Le premier livre est le livre
de la foi (Al-Îmân) qui englobe plusieurs chapitres : le chapitre « la religion exige le conseil »,
chapitre « l’interdiction de l’orgueil », etc… Puis il suivit ce livre par le « livre des menstrues »,
puis le livre de la prière, et ainsi de suite jusqu’au livre de l’exégèse qui scelle cet précieux
ouvrage.
L’Imâm Mouslim -qu’Allâh lui fasse Miséricorde- a décidé d’inscrire chaque hadîth dans un
seul endroit de son ouvrage, en le citant, avec les diverses voies de narration qu’il agrée selon
ses critères d’authenticité et avec les variantes.
Mouslim -qu’Allâh lui fasse Miséricorde- a été très méthodique en répertoriant les hadiths en
fonction de leurs chapitres et de leur jurisprudence (fiqh). Pour cela ce Sahîh est réputé être
l’un des rares ouvrages que l’on se réfère souvent.
En faisant la comparaison entre Sahih Mouslim et Sahih Al-Boukhari, bien que la plupart des
hadiths est presque la même, on trouve que celui de Mouslim est plus méthodique que celui
de Al-Boukhari -qu’Allâh lui fasse Miséricorde-, car Mouslim -qu’Allâh lui fasse

Miséricorde- a classé les hadiths selon leurs sujets dans leurs propres chapitres. Tandis qu’on
trouve ces hadiths épars chez Al-Boukhari, malgré que le Sahih Al-Boukhari est jugé être plus
authentique.
L’ensemble de la communauté musulmane, savants ou pas, a reçu avec joie cet ouvrage et lui
a accordé une place toute privilégiée, semblable à celle de Sahîh Al-Boukhâri. Les savants
s’accordent pour le considérer comme Recueil de hadîths authentiques et ils ont dépensé des
efforts conséquents pour servir ce livre. De nombreux savants ont composé des commentaires
de Sahîh Mouslim. Citons à titre d’exemple, Ikmâl Al-Mu’lim bi Fawâ’idi Mouslim par Al-
Qâdî ‘Iyâd -qu’Allâh lui fasse Miséricorde-, Al-Minhâj fî Sharh Sahîh Mouslim Ibn Ak-Hajjâj
par l’Imâm An-Nawawî -qu’Allâh lui fasse Miséricorde-.
L’intérêt accordé à Sahîh Mouslim motiva l’écriture d’ouvrages traitant des narrateurs de
hadîths présents dans ce recueil. Citons par exemple Rijâl Sahîh Mouslim (les hommes de
Sahîh Mouslim) pat Ibn Manjaweih Al-Asbahânî, Rijâl Mouslim Ibn al-Hajjâj (les hommes de
Mouslim Ibn al-Hajjâj) par Ibn Shirbîn Al-Ansârî, Tasmiyat Rijâl Sahîh Mouslim Alladhîna
Infarada bihim ‘an Al-Bukhâri (Mention des hommes de Sahîh Mouslim qu’Al-Bukhâri n’a
pas cité) par Al-Hâfidh Adh-Dhahabî -qu’Allâh leur fasse Miséricorde-.
Des abrégés, omettant les répétitions et les chaînes de transmission, ont également vu le jour,
comme Mukhtasar Sahîh Mouslim (l’Abrégé de Sahîh Mouslim) par l’Imâm Al-Qurtubî –
qu’Allâh lui fasse Miséricorde-, Al-Jâmi‘ Al-Mu’lim bi Maqâsid Jâmi‘ Mouslim (La Somme
informant des finalités de la Somme de Mouslim) par Al-Mundhirî -qu’Allâh lui fasse
Miséricorde-. Des savants anciens comme Al-Jawzaqî et Al-Baghawî -qu’Allâh leur fasse
Miséricorde- ont réuni Sahîh Mouslim et Sahîh Al-Bukhâri dans un ouvrage. Sheikh Ach-
Chinqîtî a écrit Zâd Al-Mouslim fîmâ ittafaqa ‘Alayh Al-Bukhârî wa Mouslim, la Subsistance
du musulman sur les hadîths agrées par Al-Bukhârî et Mouslim. Sheikh Muhammad Fu’âd
Abd Al-Bâqî a composé Al-Lu’lu’ wa Al-Marjân fîma ittafaqa ‘alayh Ach-Chaykhân.
L’Imâm An-Nawawî -qu’Allâh lui fasse Miséricorde- dit dans la Préface de son valeureux
Commentaire de Sahîh Mouslim : « [ce livre] lui a préservé une agréable mention et une
bonne éloge jusqu’au Jour du Jugement. »
Al-Hâfidh Ibn Salâh -qu’Allâh lui fasse Miséricorde- affirma : « Par son recueil, Allâh l’a
élevé comme un astre. Il est devenu ainsi un Imâm, un argument, dont le nom est
mentionné en permanence dans les sciences du Hadîth ainsi que d’autres sciences. »

Vous pouvez consulter la biographie de l’Imâm Mouslim à la page 322.

Enfin, n’oubliez pas de vous référrez à la table des matières page 327 en cas de besoin.
Je demande à Allâh le Genereux d’accepter notre travail comme une bonne action et de le
rendre bénie et bénéfique à la communauté de notre maitre Muhammad .– paix et bénédictions de Dieu sur lui –

suite…

-sahih-muslim-par-l-imam-mouslim-pdf



Sahîh Al-Boukhârî

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Ouvrage : Sahîh Al-Boukhârî

Auteur : l’imâm Al Boukhârî

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Al-Mouwatta


al-Mouwatta  Résultat de recherche d'images pour "al mouwatta"

Auteur : Imam Malik

Ouvrage : AL-MOUWATTA

 

 

 

Introduction sur l’ouvrage:

– Le plus célèbre ouvrage composé par l’Imâm de Médine, c’est Al-Mouwatta. Il s’agit d’un ouvrage compilant des éléments de la Sounna purifiée, ainsi que certaines opinions juridiques émises par les nobles compagnons, les Successeurs et autres savants parmi les pieux prédécesseurs.

Mâlik rédigea cet ouvrage pendant plus de dix ans et ne cessa de le mettre à jour et de l’enrichir pendant près de quarante ans. Hârûn Ar-Rashîd lui proposa de l’accrocher à la Ka’ba, à la Mecque Honorée, pour témoigner de ses vertus et pousser les gens à s’y conformer. Mais l’Imâm Mâlik déclina cette offre et justifia son refus en ces termes : « Ô Emir des Croyants, quant à accrocher Al-Muwattâ’ à la Ka’ba, [je ne le souhaite pas], car les compagnons du Messager de Dieu – paix et bénédictions de Dieu sur lui – divergèrent dans les jugements dérivés et se dispersent dans les pays, et chacun estime avoir raison. » « Ô Emir des Croyants, la divergence entre les savants est une miséricorde de Dieu envers cette communauté », dit-il.

Il est le livre le plus authentique a son époque après le Coran comme disait ach-Châfi’i (que Dieu lui fasse miséricorde) : « L’ouvrage le plus authentique après le Livre de Dieu est le Mouwatta de Mâlik ».

Il s’agit d’un ouvrage de Fiqh où l’Imâm Mâlik souhaita exposer les opinions qui relèvent du consensus dans la jurisprudence médinoise, s’appuyant sur des preuves issues de la Sounna considérée et appliquée à Médine. C’est dans cette perspective qu’il déclina les questions juridiques.

Quant a ses chaînes de transmissions, il y en a certaines qui font partie de ce qu’on appelle « La chaîne dorée », comme c’est le cas par exemple pour la chaîne qui se compose de « Malik, selon Nâfi’, selon Ibn ‘Omar (que Dieu agrée le père et le fils).

A noter encore que Al-Mouwatta ne contient pas que des Hadith dont la chaîne de transmission est continue. Il contient aussi des « Marâssil » (c’est à dire des Traditions où il y a une rupture de la chaîne de transmission au niveau du « Sahabi » (Compagnon)). En effet, l’Imam Malik prend en compte les « Marâssil », bien que les savants du Hadith recensent ce genre de narrations comme « Dhaif » (faible). Cela dit, l’Imam Ibn Abd Al Barr (que Dieu lui fasse miséricorde) -le grand Hâfidh (mémorisateur de Hadiths) de l’Andalousie-, qui était le Cheikh d’Ibn Hazm rahimahoull-Lahu ta`ala et qu’on surnommait le « Boukhâri » de Al Andalous, dans son excellent ouvrage « At-tamhid » (qui est un Charh d’Al Muwatta) a étudié tous les « Marâssil » qu’il contient et a réussi à les remonter jusqu’au Prophète Mouhammad (paix et bénédiction de Dieu sur lui), à l’exception de deux ou trois.

« Al Mouwatta » contient aussi des Hadiths avec des ruptures ailleurs dans la chaîne de transmission. A côté de cela, on peut également y trouver les dires des compagnons (رضي الله عنهم ), des Tâbi’ine (la génération suivante) – la pratique des gens de Médine à l’époque constitue une source de législation importante chez l’Imam Malik- , ainsi que des avis juridiques.

Al-qâdî „Iyâd de Ceuta rapporte dans son livre Al-Madârik (2/73) pour les circonstances de l‟écriture du Muwattaa :
« Le Calife Abû Jaafar Al-Mansour Al-‘abbâsî – premier Calife de la dynastie des Abbasites-, a dit à l’Imâm Mâlik : « O Abû ‘Abdellah ! Rassembles cette science et écris un ouvrage : évites dans cet ouvrage les particularités(les extêmes) (shawâddh) d’Ibn Masoud, les choses difficiles (shadâid) d’Ibn Omar et les dérogations d’Ibn Abbâs ; et cherche plutôt le juste milieu en toute chose et ce qui fait unanimité chez les compagnons et Imâms, et fais de cette science une science unifiée »

1 – Les heures fixées pour les prières

Chapitre I : Les moments de la prière
1 – Ibn Chéhab a rapporté que Omar Ibn Abdel-Aziz avait un jour retardé la prière de l’asr. Ourwa Ibn Al-Zoubair se rendit chez lui et lui raconta que Al-Moughira Ibn Chou’ba avait retardé pour un jour la prière, alors qu’il se trouvait à Koufa; Abou Mass’oud Al-Ansari entra chez lui et dit: « Que signifie cela ô Moughira ? Ne savais-tu pas que Gabriel descendit du ciel, fit la prière du midi et l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) la fit également, puis Gabriel fit la prière de l’asr et l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) la fit, puis Gabriel fit la prière du coucher du soleil et l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) la fit également puis Gabriel fit la prière du soir et l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) la fit également, puis Gabriel fit la prière de l’aube et l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) la fit. Par suite Gabriel dit: « voilà ce qui t’est ordonné ». Et Omar Ibn Abdel-Aziz répondit: « assure-toi mieux sur ce que tu rapportes ô Ourwa ! Est-ce Gabriel qui a indiqué les moments de la prière à l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) ? ». Ourwa répliqua: « Je ne fais qu’une répétition de ce que Bachir Ibn Abi Mass’oud Al-Ansari a rapporté d’après son père ».

2 – Aicha (que Dieu l’agrée), la femme de Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) faisait, dans son appartement, les deux prières du midi et de l’asr avant que le soleil n’y fût trop élevé. (Il faut entendre par là, que l’ombre n’avait pas encore envahi l’appartement de Aicha , la femme du Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) .

3 – Ata Ibn Yassar a rapporté qu’un homme vint trouver l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) et lui demanda le moment de la prière de l’aurore, mais il ne lui répondit pas. Et, lorsque ce fut le lendemain, l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) fit la prière de l’aurore juste à l’apparition de l’aube, et le surlendemain, il la fit à la clarté du jour, puis demanda: « où est l’homme qui est venu me demander au sujet de moment de la prière ( de l’aurore )? » L’homme répondit: « me voilà ô Envoyé d’Allah. L’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) répliqua: « il est à situer entre ces deux temps ».

4 – Aicha , la femme du Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a rapporté que: « alors que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) faisait la prière de l’aurore, les femmes quittaient la mosquée, calfeutrées de leurs manteaux, à tel point qu’on ne les reconnaissait pas dans l’obscurité ».

5 – Abou Houraira a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: « Celui qui parvient à faire une raka’t de la prière de l’aurore avant l’apparition du soleil, c’est comme s’il a fait la prière à son heure fixe; et celui qui parvient à faire une raka’t de la prière de l’asr avant le coucher du soleil, c’est comme s’il a fait la prière à son heure fixe ».

6 – Nafe’, esclave de Abdallah Ibn Omar , a rapporté que Omar Ibn Al-Khattab avait écrit à ses préfets: « la prière est la chose à laquelle je tiens beaucoup d’importance celui qui la fait à la perfection, et la retient à jamais, aura gardé sa religion. Celui qui la manque, pourra négliger de ce qui est de beaucoup moins important. Et il ajoute: « faites la prière du midi, quand l’ombre d’une chose est d’une coudée, jusqu’à ce que l’ombre de l’un de vous soit aussi longue que sa taille. La prière de l’asr est, tant que le soleil est haut dans le ciel, blanc et pur, et qu’un cavalier puisse faire le parcours de deux parasanges ou trois, avant son coucher; la prière du coucher est à la disparition du soleil; celle du soir, quand disparait le crépuscule jusqu’à l’écoulement du premier tiers de la nuit. Celui qui dort sans la faire, puisse Allah ne le fasse pas dormir, celui qui dort sans la faire, puisse Allah ne le fasse pas dormir, celui qui dort sans la faire, puisse Allah ne le fasse pas dormir. Quant à la prière de l’aurore, vous la faites tant que les étoiles paraissent scintillantes et entremêlées.

7 -Omar écrivit à Abou Moussa : « fais la prière du midi quand le soleil commence à quitter le méridien; la prière de l’asr quand il est blanc et clair avant qu’il ne soit jauni; la prière du coucher du soleil quand celui-ci disparaît; la prière du soir peut être retardée jusqu’à la fin du premier tiers de la nuit; et celle de l’aurore est à faire quand les étoiles sont brillantes et entremêlées. Récite dans cette prière deux longues sourates du « Moufassal ».

8 – Omar Ibn Al-Khattab écrivit à Abou Moussa Al-Ach’ari : « fais la prière de l’asr tant que le soleil est encore blanc et pur, et qu’un cavalier puisse parcourir une distance de trois parasanges (avant son coucher); celle du soir est à faire en s’étendant jusqu’à l’écoulement du premier tiers de la nuit; et si tu veux la retarder, jusqu’à minuit, qu’il en soit, mais prends garde de ne pas être parmi les insouciants (à ne pas la négliger) ».

9 – Abdallah Ibn Rafe’ , l’affranchi de Oum Salama la femme du Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a demandé à Abou Houraira au sujet des moments de la prière; il lui répondit: « je vais te les montrer: fais la prière du midi lorsque ton ombre est à la hauteur du ta taille, celle de l’asr lorsque ton ombre est de double, celle du coucher du soleil lorsque celui-ci disparaît, et celle du soir dans le temps qui te sépare du tiers de la nuit. La prière de l’aurore est à faire tant qu’il fait toujours nuit ».

10 – Anas Ibn Malek a dit: « nous faisions la prière de l’asr et l’un de nous pouvait aller au quartier de Bani Awf, et les trouver faisant la même prière ».

11 – Anas Ibn Malek a dit: « nous faisions la prière de l’asr, et quiconque pouvait se rendre à Qoubaa et le soleil était encore élevé ».

12 – Al-Kassem Ibn Mouhammad a dit: « Je rencontrais les compagnons du Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) ne faisant (toujours) la prière du midi qu’au moment de la fraîcheur ».

Chapitre II : Le moment de la prière du Vendredi

13 – Souhail Ibn Malek a rapporté d’après son père qu’il a dit: « Je voyais, le Vendredi, un tapis appartenant à Ali Ibn Abi Taleb , bien étalé sur le mur du côté de la mosquée. Le tapis étant couvert de l’ombre, Omar Ibn Al-Khattab , entra dans la mosquée et fit la prière du Vendredi ». Malek (le père de Souhail) a ajouté: « ayant terminé la prière, nous nous abandonnions à la sieste de la canicule ».

14 – Ibn Abi Salit a rapporté que Osman Ibn Affan fit la prière du Vendredi à Médine et celle de l’asr à Malal. Et Malek s’explique à ce sujet: « c’était pour faire la prière à la première heure du midi et pour accélérer la marche ».

Chapitre III : Celui qui parvient à faire une seule raka’t en commun

15 – Abou Houraira a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: « Celui qui parvient à faire une seule raka’t en commun, c’est comme s’il a fait toute la prière ».

16 – AbduBah Ibn Omar Ibn Al Khattab disait: « si tu as manqué à l’inclinaison en commun, c’est comme si tu as manqué une raka’t ». ( litt. une prosternation ).

17 – Abdallah Ibn Omar et Zaid Ibn Thabet disaient: « Celui qui parvient à faire l’inclinaison en commun, c’est qu’il a accompli une raka’t ».

18 – Abou Houraira disait: « Celui qui parvient à faire l’inclinaison en commun, aura fait une raka’t en commun; et celui qui a manqué la récitation de la « fatiha », ( la mère du Livre) « c’est qu’il a perdu tant de biens ».

Chapitre IV: Le déclin du soleil et l’obscurité de la nuit

19 – Abdallah Ibn Omar disait: « le déclin du soleil signifie le moment où il quitte le méridien ».

20 – Abdallah Ibn Abbas disait: « le déclin du soleil est le moment de l’apparition de l’ombre, et l’obscurité de la nuit est à la tombée de celle-ci, en devenant toute sombre ».

Chapitre V : Le moment fixé de la prière

21 – Abdallah Ibn Omar a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: « celui qui manque la prière de l’asr, a perdu sa famille et ses biens ».

22 – Yahya Ibn Sa’id a rapporté que Omar Ibn Al-Khattab , finissant la prière de l’asr, croisa un homme l’ayant manquée; Omar lui dit: « qu’est-ce qui t’a empêché de faire l’asr en commun ? » L’homme présenta une excuse et Omar répliqua: « tu t’es privé de sa récompense ».

23 – Yahya Ibn Sa’id disait: « Celui qui prie, devrait faire sa prière à son heure fixe; mais s’il la retarde, il aura perdu sa meilleure récompense ou de ce qui lui vaudrait de mieux que sa famille et ses biens ».
Malek a dit: « L’homme qui se trouve en voyage et qui retarde sa prière, soit par insouciance soit par oubli, jusqu’à ce qu’il rencontre sa famille, s’il est chez soi et qu’il est à l’heure, qu’il fasse sa prière au complet comme s’il est en ville, mais s’il est présent et que le temps s’est écoulé, qu’il la fasse abrégée, comme celle d’un voyageur, car il ne fera que ce qu’il devait faire (selon le cas) ».
Et Malek ajouta: « C’est ce que j’ai constaté les hommes faire chez nous (à Médine), ainsi que ceux qui sont versés dans la religion ».
Malek a dit aussi: « le crépuscule est la lueur rouge vue après le coucher du soleil; quand cette lueur disparaît, ce sera le moment de la prière du soir et aura dépassé celui de la prière du coucher du soleil ».

24 – Nafe’ a rapporté que Abdallah Ibn Omar fut évanoui et perdit conscience; (reprenant ses sens, il n’a pas fait la prière manquée) ».

Malek a dit: « Je pense, et Allah sait mieux que quiconque, que le temps s’était écoulé. Quant à celui qui reprend conscience au moment de la prière, il doit la faire. ».

Chapitre VI : Le fait de se coucher avant d’accomplir la prière

25 – Sa’id Ibn Al-Moussaiab a rapporté: « en retournant de la bataille de Khaibar, l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) marcha la nuit » et lorsqu’il fut presque minuit il campa et dit à Bilal : « réveille-nous au moment de la prière de l’aurore ». L’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) dormit ainsi que tous ses compagnons; quant à Bilal , il resta éveillé le temps qu’Allah voulut, puis il appuya son dos contre sa monture juste avant l’aube et ses yeux se fermèrent malgré lui. Personne ne se réveilla, ni l’un des compagnons, ni l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) ni Bilal , juste au moment voulu; ils ne se réveillèrent que sous l’effet de la chaleur solaire. Comme l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) fut surpris, Bilal lui dit: « ô Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) celui qui a enlevé ton âme a enlevé la mienne ». L’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) dit aux hommes: « allons, en route ». Les hommes poussèrent leurs montures et se mirent en route, et après avoir marché une certaine distance, il ordonna Bilal de faire l’appel à la prière. L’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) fit la prière de l’aurore, et une fois la prière achevée, il dit: « Celui qui omet une prière, qu’il la fasse quand il se rappelle », car Allah le Béni et le Très-Haut a dit: « Fais la prière en souvenir de Moi » (Sourate 20 : Ta-Ha verset 14)

26 – Zaid Ibn Aslam a rapporté: « une nuit, allant à la Mecque, l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) fit halte et chargea Bilal de réveiller les hommes au moment de la prière (de l’aurore). Bilal se coucha ainsi que tous les hommes. Quand le soleil fut déjà du haut, au-dessus de l’horizon, les hommes se réveillèrent tous effrayés; alors, l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) leur ordonna de monter et partir pour sortir de la vallée (où ils se trouvaient) en disant: « un démon se trouve dans cette vallée ». Ils montèrent et quittèrent la vallée, puis l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) les ordonna de descendre et de faire leurs ablutions et demanda à Bilal d’appeler à la prière. L’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) fit la prière de l’aurore en commun; une fois la prière achevée, et s’apercevant de leur frayeur, il leur dit: « Hommes! Allah a enlevé nos âmes, et s’il le veut, il nous les aura rendues dans d’autres circonstances. Lorsque l’un de vous s’endort sans avoir fait sa prière, ou qu’il a oublié de la faire, qu’il l’accomplisse quand il s’en souvienne, tout comme s’il l’avait accomplie à son heure fixe ». L’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) tourna du côté de Abou Bakr en disant: « le diable vint surprendre Bilal alors qu’il voulait faire la prière, et l’endormit; il ne cesse de le bercer comme une mère qui dodeline son petit ». Puis l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) ayant convoqué Bilal , ce dernier lui raconta ce que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) avait dit à Abou Bakr qui s’écria: « Je témoigne que tu es l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) »

Chapitre VII : L’interdiction de faire la prière du midi au moment de la canicule

27 – Ata Ibn Yassar a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: « la chaleur étouffante provient de l’émanation de la Géhenne, Lorsque la chaleur devient si ardente, attendez la fraîcheur pour faire la prière (du midi) ». Et il ajouta: « l’Enfer se plaignit au Seigneur en disant: Seigneur, mes parties se sont dévorées les unes les autres; Allah lui permit d’avoir chaque année deux haleines: une en hiver, et une autre en été ».

28 – Abou Houraira a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: « lorsque la chaleur devient suffoquante, attendez, pour la prière, le moment de la fraîcheur, car la chaleur a pour origine la Géhenne ». Abou Houraira ajouta que: « l’Enfer s’est plaint à son seigneur, qui lui permit d’avoir toutes les années deux haleines: une en hiver, et une en été ».

29 – Abou Houraira a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: « lorsque la chaleur devient si intense, attendez la fraîcheur pour faire la prière, car la chaleur provient de l’ardeur du feu de la Géhenne ».

Chapitre VIII : L’interdiction d’entrer dans la mosquée après avoir mangé de l’aîl et se couvrir la bouche

30 – Sa’id Ibn Al-Moussaiab a rapporté que l’Envoyé d’Allah (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: « celui qui mange de cette plantation, doit s’écarter de nos mosquées, afin de ne plus nous gêner par l’ordeur de l’aîl ».

31 – Abdel-Rahman Ibn Al-Moujabbar a rapporté que chaque fois que Salem Ibn Abdallah voyait un homme, couvrir sa bouche, en priant, par son vêtement, il l’attirait avec force de par le vêtement jusqu’à ce qu’il le lui écarte de sa bouche ».

2 – La pureté rituelle

Chapitre I : Les ablutions

suite…

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