Dr. Olivier Le Cour Grandmaison : «La pacification de l’Algérie n’a pas été un long fleuve tranquille, bien au contraire» — Algérie Résistance


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La ville de l’intelligence et celle des révolutions


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Ouvrage: La ville de l’intelligence et celle des révolutions

Auteur: Étienne Louis

Année: 1871

Revue des Deux Mondes

 

Parmi les formules qui sont tombées aujourd’hui dans le discrédit, une des plus connues est celle qui définissait la centralisation « une institution que l’Europe tout entière nous envie. » Paris vivait sur cette opinion généralement admise en France, et jouissait de la souveraineté qui en résultait, pour la capitale, à peu près de la même manière que les rois de droit divin jouissent de la royauté. Les affreux mécomptes de la guerre ont prouvé que Paris et la France vivaient sur une erreur. La France en est revenue ; Paris y renonce, au moins dans la juste mesure. Cette centralisation dont les préfets sont le ressort, les assemblées locales le correctif, n’est pas celle dont nous avons l’intention de nous occuper. Il en est une autre non moins française, non moins unique dans le monde, indépendante des événements, que la province ne nous a jamais disputée, que le monde admire par l’organe de tous ses hommes de génie, la centralisation intellectuelle. Elle est un trait particulier de notre esprit national. Portée à l’excès, on peut souhaiter qu’elle se modère ; mais on ne décrète pas le déplacement de l’esprit, il n’y a pas de commission départementale qui puisse y apporter remède. En attendant que la province, appelée à s’administrer, se reprenne aussi à penser par elle-même, ce qui ne peut qu’ajouter à la vie de l’ensemble, c’est à Paris de connaître sa véritable supériorité, sa vraie force, celle qui a fait de lui la première ville de France et du monde. Si l’Europe envie à notre pays son admirable capitale, ce n’est pas seulement à cause de ses magnificences et de sa richesse, ce n’est pas surtout parce que son télégraphe expédie dans les départements des ordres toujours obéis, même quand ces ordres sont des révolutions faites sans les départements ; si l’Europe nous envie Paris, c’est que toutes les pensées, toutes les forces intellectuelles d’une grande nation s’y condensent, s’y ramassent et forment un faisceau puissant de lumières auquel on est fatalement attiré.

Nous n’en voulons d’autre preuve que le témoignage des étrangers. C’est à Paris que songent les Italiens quand ils cherchent, sans le trouver, un grand centre du mouvement des esprits. C’est un autre Paris à la place de Londres que rêve le critique anglais quand il se plaint des provincialismes, des excentricités de goût de ses compatriotes, quand il invoque l’établissement d’une autorité, d’un tribunal littéraire. Et lorsque dans sa petite ville le savant d’outre-Rhin, laissant pour un moment de côté son fanatisme teutonique, rentre en lui-même à la suite de la visite qu’il a reçue de quelque compatriote érudit venu d’une autre petite ville bien éloignée de là, lorsqu’il s’aperçoit que deux heures d’entretien l’ont plus avancé que deux mois de lecture solitaire, s’il gémit de la dispersion où vivent les lettrés de son pays, soyez sûr que l’image d’un Paris allemand n’est pas loin de sa pensée. C’est là sa manière d’envisager l’unité nationale, et tandis que son voisin le négociant s’applaudit des effets de l’union sur les douanes, sur les monnaies, particulièrement sur la vente de ses marchandises, le lettré s’annexe volontiers à un Berlin, devenu capitale de l’empire, où il se berce vaguement de l’espoir d’enseigner un jour sa philosophie ou sa littérature. Italiens, Anglais, Allemands, chercheront longtemps ce centre, ce foyer tel que nous l’avons, et qui, malgré les inconstances de la fortune, a toujours fait notre avantage sur eux. Le proverbe populaire est bien vrai : « il n’y a qu’un Paris, » je ne dis pas pour l’intelligence et l’esprit, je dis pour la communication de l’un et de l’autre.

Voilà une centralisation qui au besoin nous consolerait de bien des pertes. Cependant, pour ne pas nous flatter d’une fausse sécurité, n’est-elle pas menacée ? A la fin du siècle dernier, entre l’autorité de Paris comme capitale et sa royauté comme reine des esprits, une nouvelle force s’introduisit violemment, — la révolution, qui prétendit hériter de l’une et de l’autre, de l’autorité de la capitale comme succédant au gouvernement antérieur, de la royauté intellectuelle comme représentant le progrès des idées. En d’autres termes, pour les radicaux, Paris, centre de l’intelligence, devenait centre de la révolution ; ces deux choses si différentes n’en formaient plus qu’une ; les trésors de civilisation lentement accumulés durant deux siècles aboutissaient à un changement de la société que cette ville se donnait la mission de faire, et dont elle ne marquait pas la limite. Nos poètes, nos philosophes, nos orateurs, avaient travaillé non-seulement pour Mirabeau, ce qui pouvait être accepté, mais pour Danton, pour Robespierre, mieux encore, pour les Marat et les Babeuf du présent et de l’avenir. Il est certain que les opinions radicales ont profité de cette confusion entre le progrès de l’esprit et le bouleversement social. On a prétendu établir une solidarité mensongère entre une civilisation bienfaisante et des excès qui détruisent toute civilisation. On a fait à la capitale un rôle qui n’est pas le sien, qui compromet son titre comme siège du gouvernement, et qui lui ferait perdre bien vite son privilège comme centre de l’intelligence. Tantôt en lui faisant violence, tantôt en la flattant avec ces grands mots « d’initiatrice » et de « ville sainte des révolutions, » on lui fait oublier sa destinée véritable, celle d’unir le pays dans une étroite communion d’idées et d’éclairer l’Europe par l’influence de son génie. Aujourd’hui ceux qui ne voient pas qu’il y a là une confusion pitoyable ont la cataracte de l’intérêt ou de la passion étendue sur leurs yeux débiles : la commune de 1871 a montré assez clairement qu’entre révolution et progrès il y a l’abîme ; la France et l’Europe ont aperçu à la lueur des incendies ce qui pouvait advenir du centre de l’intelligence française, ce que la « ville sainte des révolutions, » à certains momens, pouvait faire de l’héritage de nos grands hommes. En cette matière, les faits parlent assez haut pour que les raisonnements soient presque superflus. Opposer le Paris intellectuel à celui des révolutions, faire leur histoire, esquisser rapidement leurs combats, toujours plus funestes pour le premier que pour le second, parce que l’un guérit lentement ses blessures, et que l’autre, à chaque émeute, retrouve toutes ses forces, — soumettre à nos concitoyens, surtout de la capitale, cette double peinture et leur dire : « Choisissez ! » tel est l’objet des pages qu’on va lire.

ILe nom de Louis XIV donné pour titre au XVIIe siècle est une preuve suffisante que dès ce temps la France était regardée comme la grande école des lettres, des arts et de la civilisation. Cependant c’est autour de la personne du roi qu’avaient lieu le concours des étrangers, l’échange des relations de la haute société, le mouvement des conversations polies. Versailles ne se confondait pas avec Paris ; la cour était le centre, la ville formait un intermédiaire entre le séjour du roi et la province. Vers le milieu du « grand règne, » dans le plein éclat des Molière, des Racine, des Boileau, les Parisiens ne jugeaient pas toujours comme les courtisans ; mais ceux-ci, parlant les premiers, formaient un tribunal de première instance, ce qui en matière de goût entraîne presque toujours la souveraineté, au moins dans le présent. Vers la fin du siècle, les préoccupations de la guerre, les fautes de la politique, la vieillesse attristée de Louis XIV, donnèrent à Versailles un avant-goût de sa décadence. Un grand mouvement d’affaires, l’avènement des financiers, la liberté des mœurs, la multiplicité des fêtes, des salons, des plaisirs, la magistrature rivalisant avec la noblesse d’épée, la réunion des théâtres, des académies et de tout ce qu’on appelle le monde littéraire, une tendance générale à l’égalité des rangs, voilà autant de causes qui déplacèrent à ce moment le centre de l’intelligence et de la politesse françaises. C’était en apparence une continuation des mêmes habitudes à quatre ou cinq lieues de distance, sans un changement sensible de personnes. C’était un déplacement réel. L’intelligence française se concentrait non plus autour du roi, à Versailles ou à Fontainebleau, mais au sein d’une société maîtresse d’elle-même, reconnue comme l’élite de la nation, dirigée à la fois par l’aristocratie et par la classe lettrée, favorable au progrès parce qu’elle était ouverte à toutes les supériorités. Paris recueillait le fruit de tout ce qu’avait semé la munificence de Louis XIV. Elle était la Corinthe et l’Athènes des temps modernes. Les étrangers y accouraient en foule ; les ambassadeurs demeuraient à Versailles, mais ils vivaient à Paris. C’est ainsi que nous surprenons un soir dans la salle de l’Opéra le poète anglais Prior, chargé de préparer la paix, et une plaisanterie qu’il fait à son voisin, qui l’empêchait d’entendre, prouve qu’il était un habitué de ce théâtre [1]. Nos académies servaient de point de ralliement aux savants de l’Europe, et Fontenelle naturalisait par ses éloges ceux à qui une pension du roi conférait déjà le droit de cité. L’association par la science achevait ce que l’admiration dans les lettres avait commencé. Au début du XVIIIe siècle, Paris pouvait se dire la capitale intellectuelle de l’Europe ; vers la fin, elle était quelque chose de plus, une sorte de capitale de l’opinion. Il fut un temps où il importait plus aux puissances étrangères de gagner l’esprit des Parisiens que de persuader les membres mêmes du gouvernement. Une manifestation de sympathie dans cette ville unique au monde valait presque un traité signé. « Le public en France, écrivait Frédéric II à son frère en 1784, suit ce droit bon sens naturel qui voit les objets sans déguisement ; mais les ministres ont bien d’autres réflexions à faire, dont la principale roule sur leur conservation. » Si Frédéric avait perdu quelque peu du bon langage de sa correspondance avec Voltaire, sa politique n’avait pas vieilli. Tant que Paris était pour lui, il se souciait assez peu de Versailles.

L’influence prépondérante de Paris date de la régence. Non-seulement le duc d’Orléans demeurait au Palais-Royal, le jeune roi aux Tuileries, et les membres du conseil dans différents quartiers de la capitale ; mais les affaires se traitaient pour ainsi dire sous les yeux du public, partout où se trouvait le régent, et même à l’Opéra dans la petite loge de ce dernier, dans des conversations dont l’assemblée, le spectacle, comme on disait alors, s’efforçait de deviner le secret. Sitôt qu’une résolution était prise, elle était répandue dans toute la ville, et devenait le sujet des entretiens dans les salons, dans les soupers. L’opinion se formait de telle manière que toutes les classes de la société y apportaient leur contingent. Lorsque la majorité du roi, changeant l’état de sa maison, ramena Louis XV dans la majestueuse résidence de son bisaïeul, et ses ministres dans une cité taillée sur le patron de la royauté absolue, on vit commencer la séparation de Paris et de Versailles, non plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Les yeux du monde entier n’étaient plus tournés vers la ville royale. Versailles faisait en quelque sorte partie de la royauté ; l’étiquette, seule constitution reconnue alors, avait été modelée sur la disposition des bâtiments, à ce point que dans d’autres résidences, à Fontainebleau par exemple, on était à certains égards obligé d’y manquer. Tandis que le roi, esclave de sa propre grandeur, assistait de loin au mouvement de sa bonne capitale, celle-ci ajoutait aux avantages acquis dans les dernières années les privilèges nouveaux dus à sa richesse, à son intelligence, à ses relations étrangères, à son émancipation définitive. Paris héritait de toutes les grandeurs déchues ; il offrait à tous les grands exilés, à tous les mécontents de France et des autres pays, une hospitalité dont aucune ville aujourd’hui ne peut donner l’idée. Certes le niveau moral de la cité n’y gagnait pas toujours, mais toutes les maîtresses de rois et de princes, tous leurs bâtards, et Dieu sait s’ils étaient nombreux, tous les partisans de monarques dépossédés, s’y donnaient rendez-vous. Du temps de Louis XIV, il eût été difficile que des rois fussent tentés de visiter la France à moins que le monarque français ne fût le principal objet de l’admiration et de la curiosité. Les visites de Pierre le Grand, de Gustave de Suède, de Christian VII, du prince Henri de Prusse, de Joseph II, ne s’adressèrent qu’aux Parisiens. Pierre le Grand porta même son indifférence en ce qui regarda la famille du roi jusqu’au scandale. Sans doute le silence où se tenait le souverain entrait dans les vues de certains ministres tels que le cardinal de Fleury ; mais Paris gagna, et beaucoup trop peut-être, à cette obscurité relative. Nous faisons l’histoire du rôle intellectuel de Paris, et nous n’avons pas à chercher si les ministres firent bien de s’en désintéresser plus ou moins complètement.

Après Fleury, l’indolence de Louis XV se serait accommodée de cette indifférence ; ce fut Mme de Pompadour, une Parisienne, une bourgeoise de finance, qui essaya de remettre en honneur ce qu’on appelait la protection des lettres. Femme spirituelle d’ailleurs, elle devait désirer de rivaliser avec les financiers ses pareils, entourés des philosophes et des écrivains du temps, affectant de ne jamais manger sans trois ou quatre beaux esprits. Elle s’efforça, si l’on peut dire, de rendre Versailles un peu littéraire. La littérature lui en a su gré, même celle de notre temps. Tel critique célèbre de nos jours, qui a fait son éloge, a rêvé quelque chose comme le retour de cet heureux moment : le XVIIIe siècle ainsi arrangé était son âge d’or, et il se prenait quelquefois à regretter de n’avoir pas vécu dans ce temps de calme social, de plaisirs sans troubles et de jouissances d’art assaisonnées d’un scepticisme à huis-clos. Cependant il faut bien prendre le XVIIIe siècle tel qu’il est, avec un Paris mené par des hommes de lettres et un roi qui regardait la littérature comme contraire à l’étiquette. En vain parlait-on à Louis XV de l’exemple du roi de Prusse : il prétendait avoir dans son royaume trop d’écrivains célèbres pour les inviter chez lui ; puis, comptant sur ses doigts, il en trouvait jusqu’à treize qu’il serait obligé d’avoir à sa table, ce qui lui paraissait inadmissible.

On sait comment aboutirent les efforts de Mme de Pompadour : elle fit entrer à l’Académie l’abbé de Bernis, Babel la bouquetière, lequel plus tard devint un homme sérieux, un diplomate assez habile, et renonça aux petits vers ; elle exhuma le vieux Crébillon, enseveli dans sa gloire d’un autre temps, et fournit à Voltaire l’occasion d’un mécontentement définitif. Louis XV avait raison : il était trop tard pour que Versailles changeât d’habitudes ; il eût fallu inviter poètes, écrivains et philosophes depuis vingt ans pour les grouper autour de soi, et encore…

Paris avait le Palais-Royal et le Temple, il avait Mme de Tencin, Geoffrin, de Luxembourg, Du Deffand. Le Palais-Royal et le Temple, séjour de princes du sang, offraient mieux que la monnaie de Versailles, la liberté avec l’influence que donnent les relations princières. Il est vrai que les ducs d’Orléans ne se donnèrent pas tous au monde, surtout à celui des lettres. Un d’entre eux vécut presque en ermite ; ce qu’il ôta aux bonnes œuvres et à la dévotion, il le consacra aux sciences naturelles. Cependant il y en eut deux qui suivirent le mouvement de leur temps, ou, si l’on veut, le torrent : le premier, celui qui aimait tant le théâtre et qui avait Collé, un auteur dramatique, pour secrétaire ; le second, celui qui reçut chez lui ou plutôt chez Mme de Montesson Voltaire chargé d’années et de couronnes, symbole vivant de la philosophie triomphante et souveraine. Pourtant jusqu’au jour où le Palais-Royal devint un centre d’opposition politique et peut-être d’intrigues factieuses contre Louis XVI, on ne peut dire qu’il exerça dans Paris une grande influence ; il tira parti de sa situation surtout au profit de ses plaisirs ou de sa popularité. Il n’en est pas de même du Temple, où le prince de Conti représentait la branche cadette des princes du sang : ses aînés, les Bourbon-Condé, imitaient prudemment l’indifférence royale au milieu des délices de Chantilly. Lorsque ce prince fut assuré qu’il n’y avait pour lui ni rôle politique, ni présidence du conseil à espérer, il se rabattit sur la société de Paris, sur le monde des lettres et de la philosophie, et parut comme un Mécène au milieu de cette grande ville, qui était déjà puissante par elle-même. Il pratiqua presque seul les traditions littéraires de la famille de Bourbon en y introduisant l’égalité moderne. Supprimant, quelquefois jusqu’à l’affectation, les règles de l’étiquette, il put se convaincre qu’en l’absence du pouvoir effectif il est souvent malaisé d’être bon prince, et que dans la société des encyclopédistes il ne suffisait pas d’être philosophe à moitié, témoin le jour où Diderot, le trouvant malade et s’échauffant dans la conversation, vint, pour lui parler de plus près, s’asseoir sur son lit, et dit sans plus de façon au cousin de sa majesté le roi de France et de Navarre qu’il était entêté. « Halte-là ! repartit le prince, entêté n’est pas dans mon vocabulaire ; » mais le mot était lâché, et il montre que l’esprit nouveau ne se laissait-pas faire sa part. Au reste, dans les vivacités de la conversation, tout le monde n’était pas, comme Diderot, sujet à partir du mauvais pied. Une femme d’esprit, la comtesse de Boufflers, faisait les honneurs du Temple, et c’est pourquoi Mme Du Deffand l’appelait par plaisanterie l’Idole. Elle en était une d’ailleurs, au pied de la lettre, pour les écrivains français et étrangers qui fréquentaient cette maison au-dessus de la condition civile. D’autres divinités avaient aussi leur culte. Notre ville était alors pour la province et pour l’étranger une sorte de sanctuaire de Delphes qui faisait entendre ses oracles dans tous les salons du temps, qui sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici.

Quelle était l’attitude de la province et de l’étranger ? Je cherche une protestation de la province contre la centralisation, ou, si l’on veut, la centralité littéraire, ainsi qu’on disait alors. J’en aperçois une à peine dans Gresset, dans Piron, et vers la fin de leur carrière, quand l’esprit du siècle s’est retiré d’eux et de leur talent beaucoup plutôt que de leur localité. Encore faut-il ajouter que Piron traçait à Paris, et dans des lettres confidentielles, ses invectives contre cette Babylone qui avait fait sa réputation. Il louait sa bonne ville de Dijon et l’académie du cru dont il faisait partie, ce qui, par parenthèse, faisait mentir la plus célèbre de ses épigrammes, et cependant il n’habitait pas plus sa ville qu’il ne fréquentait son académie. Gresset avait toujours chanté les bords de la Somme, surtout de loin, du haut de sa Chartreuse, comme un étudiant qui soupire après les vacances ; puis il avait mangé sur ces mêmes bords de la Somme la pension attachée au titre singulier de poète de Paris. Endormi pour ainsi dire dans sa double paresse, celle de sa nature et celle de la province, il oublia son talent, et se trouva en 1774 entièrement changé. Paris revit son poète à l’Académie française lors de la réception de Suard, et ne put le reconnaître dans un discours où, sous le prétexte de châtier les néologismes du temps, il prononça contre les façons de parler et les mœurs de la grande ville un réquisitoire dont les sentiments valaient mieux que le goût et les proportions. Il n’exemptait de sa réprobation que Versailles et la cour, où Mme Du Barry venait à peine de faire ses paquets.

Nous n’avons garde de recommencer ce que M. Villemain a fait avec un art si ingénieux, le tableau de l’influence française sur les étrangers au XVIIIe siècle ; son cours sur la littérature de ce temps est en partie la brillante histoire des conquêtes du génie français en Europe. Bien qu’il se soit borné à montrer l’ascendant de nos auteurs sur les princes d’Allemagne, il aurait pu aller plus loin ; il l’aurait fait, s’il avait connu davantage la langue et la littérature de ce pays. L’Allemagne, avant l’époque de son émancipation, était bien autrement que l’Angleterre et l’Italie vouée à l’imitation française. Ces deux dernières contrées ne reçurent que partiellement nos leçons ; de l’autre côté du Rhin, elles furent acceptées sans réserves. Ceux-là même qui protestaient au nom du génie national ne semblaient combattre que pour l’idiome de leur pays ; ils étaient en langue allemande les disciples de nos écrivains. Toutefois M. Villemain a vu les points principaux dans cette vaste question des influences réciproques au siècle dernier ; il a entrevu le reste, et ce qu’il a dit est assez considérable pour établir que la France, c’est-à-dire Paris, fut la grande école de l’Europe. Des critiques anglais et italiens ont pu plaider contre lui la cause de l’originalité de leurs compatriotes : leur thèse n’aurait ici qu’une médiocre portée. Ce qui résulte des travaux de l’illustre professeur et même de ses inexactitudes, s’il en a commis, c’est qu’il y eut dans cette période sans précédents une merveilleuse unité de l’esprit humain, une concentration de forces intellectuelles, venant du nord comme du midi, et que le foyer commun de toutes ces lumières (on l’oublie trop souvent, nous l’oublions nous-mêmes) ne fut autre que Paris. Qu’importe que Montesquieu empruntât à l’Angleterre l’idéal de la monarchie représentative, si c’est lui qui a la gloire de l’avoir fait connaître au monde et même de l’avoir analysé, et défini aux Anglais ? qu’importe que Galiani fût Napolitain, si loin d’ici il se plaignait de n’être plus le même, et de ne trouver l’inspiration, le trépied sacré, que dans les fauteuils de Mme Geoffrin ? qu’importe que Voltaire habitât les bords du lac de Genève, s’il avait toujours les yeux et l’esprit du côté de cette La Mecque moderne des philosophes, et s’il avait fait vœu d’y venir en pèlerinage avant de mourir ?

Nous avons reçu à nos dépens les meilleurs enseignements d’art militaire de Frédéric II ; mais celui-ci n’a pas cru sa gloire assurée tant qu’elle n’était pas saluée par nos acclamations. Il répétait à son tour le mot d’Alexandre : « O Athéniens, que de fatigues j’ai supportées pour être applaudi de vous ! » Les Anglais nous donnaient de bons exemples politiques dont nous avions tort de ne pas faire notre profit ; mais ils ne se croyaient de parfaits gentlemen qu’après avoir passé l’épreuve d’un séjour de quelques années dans notre capitale. La politesse exquise ne s’apprenait pas ailleurs. On y venait puiser les règles de cette culture superficielle dont la cour, sous le règne précédent, avait fondé la tradition, et les loisirs étaient encore assez grands pour que le temps que l’on y consacrait ne parût pas mal employé. Un siècle et une ville qui faisaient de la littérature leur principale occupation, et dont les autorités les plus écoutées étaient des femmes, ne refusaient pas leur attention à des choses qui nous paraîtraient aujourd’hui bien petites. Il plut un jour à Mme Du Deffand de faire une surprise à son ami Horace Walpole : on lui fit trouver sur sa table de travail à Londres un coffret renfermant un portrait de Mme de Sévigné et une lettre imitée du style de cet écrivain, dont Walpole était le fervent adorateur. C’est de l’influence française sous sa forme la plus gracieuse. Grand étonnement de celui qui recevait le cadeau, recherches infructueuses pour en connaître l’auteur, soupçons délicats, méprises piquantes : ce fut toute une histoire ; mais ce qui donna son cachet à la petite anecdote, c’est qu’on employa l’ambassade française pour faire la commission, et que pour en pénétrer le secret l’ambassade fut une seconde fois mise en mouvement. Cette affaire d’état occupait des diplomates vieillis sous le harnais.

Comme échantillon des relations internationales de Paris avec l’étranger, c’est peu, j’en conviens, mais la société parisienne n’avait pas le choix ; le vrai gouvernement était à Versailles, et ces riens n’étaient pas d’un moindre prix de l’autre côté du détroit que du nôtre. Ces fiers hommes d’état qui dictaient des lois à leurs souverains se tenaient fort honorés d’une distinction, d’une politesse obtenue dans un de nos salons. Ce qui était regardé ici comme sérieux ne perdait rien de son importance en traversant la mer. La querelle de Hume et de Rousseau ne trouva pas en Angleterre des partisans moins passionnés qu’en France. « L’étrange événement qui occupe à cette heure l’Angleterre et la France, » voilà en quels termes en parle Mme de Boufflers dans une lettre à l’un de ses deux amis, son ami de Grande-Bretagne. Ne s’agirait-il pas d’un coup d’état, d’un crime contre la paix des nations, qui va mettre aux mains deux puissants empires ? Il est arrivé simplement que Hume a conduit Rousseau en Angleterre, l’a fait accueillir chez un ami, a demandé pour lui une pension au roi George, et que Rousseau pour le remercier rejette ses services d’une manière outrageante. D’où vient l’inquiétude de Mme de Boufflers ? pourquoi les reproches si vifs qu’elle adresse à l’un et à l’autre ? S’il est vrai, comme le dit Mme Du Deffand, qu’elle reste neutre, qu’elle attend d’où le vent viendra, se réservant d’être « pour le parti duquel il résultera le plus de célébrité, » il faut bien croire que cette querelle est une grosse affaire dans les deux pays. Si au contraire elle est sincère, ce qui n’est guère douteux pour ceux qui la connaissent, nous sommes en présence d’un éclat « qui scandalise, qui divise les esprits, comme elle dit dans la même lettre à Hume, qui fait faire des réflexions injurieuses, et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. » Cette querelle n’était donc rien moins qu’une crise, une sorte de guerre civile dans un parti où le public français n’était pas seul intéressé.

Les classes intellectuelles de tous les pays civilisés prenaient part à ce mouvement appelé philosophique, mais qu’il eût été bien difficile de définir. Il consistait non dans le système sensualiste ou spiritualiste, bien que le premier fût prédominant ; chacun y introduisait sa théorie. C’était beaucoup moins une doctrine commune qu’une manière de penser sans entraves, une convention pour l’affranchissement des idées, une franc-maçonnerie de tous les esprits qui prétendaient s’élever au-dessus du vulgaire. Cette liberté sans frein pouvait aboutir à la négation de l’âme humaine ou de Dieu, mais le développement naturel en était tout uniment le scepticisme. Il s’agissait non pas de tenir pour vrai tel ou tel système, mais de combattre tous ceux qui étaient conformes aux croyances établies. A ce compte, il suffisait d’apporter un doute nouveau ou de confirmer les anciens pour faire partie de la grande fraternité philosophique. C’est pourquoi Rousseau, qui croyait en Dieu, et Hume, qui ne croyait à rien, étaient citoyens de la même république intellectuelle. L’un et l’autre y trouvaient un appui nécessaire. Rousseau était défendu contre l’archevêque de Paris et surtout contre les pasteurs genevois par les nombreux disciples que la philosophie comptait dans les rangs de la noblesse française. L’extrême popularité dont Hume jouissait en France lui assurait une retraite dans le cas où la réaction religieuse dans son pays viendrait à l’inquiéter malgré sa prudence.

Que cette indépendance illimitée de la pensée trouvât sa place à côté du pouvoir absolu, cela ne doit pas surprendre : le despotisme avait recours à ce moyen de se racheter, qui consiste à livrer l’autorité religieuse, et jamais il n’en trouva l’occasion plus facilement qu’au XVIIIe siècle, avec un clergé si compromis et un public si indifférent. Ce qui étonne, c’est que la France de Louis XV ait exercé une influence sur la liberté politique, c’est que Paris, qui n’avait que des institutions discréditées telles que son parlement, ait fait entendre sa voix non-seulement dans les villes de France et de l’étranger, mais dans les conseils de l’Europe. Rien n’est plus vrai pourtant. Une politique littéraire, composée de principes abstraits, d’idées générales, faisait école dans la capitale, tandis qu’à trois ou quatre lieues de là se pratiquait une politique d’expédients, sans principes reconnus, sans idées suivies, à travers les ambitions des courtisans et les intrigues des favorites. La conduite des affaires était à Versailles, celle des esprits à Paris, comme à l’instant même où nous traçons ces lignes. Cet état de choses semblait dater du siècle précédent ; combien l’apparence était trompeuse ! Le XVIIe siècle n’avait connu que le libre examen de la philosophie ; il ne s’était proposé d’autre réforme que celle de l’individu. Interroger l’âme humaine, redresser la raison pour la mieux guider dans la vie, là se bornait l’ambition de Descartes et de ses disciples ; c’était le siècle des moralistes. Le XVIIIe siècle interroge peu l’âme humaine, mais beaucoup la société ; il prétend corriger le gouvernement, non l’individu. Tous les philosophes tournent à la politique ; ils appliquent le cartésianisme à la constitution des peuples, décidés qu’ils sont « à ne recevoir aucune chose pour vraie qu’ils ne la connaissent évidemment être telle. » Si quelques idées de liberté se font jour à l’étranger, d’où viennent-elles, si ce n’est de Paris ? Des royaumes, des républiques, demandant une constitution à nos philosophes, comme du temps d’Athènes et de Platon. Que dis-je ? Les souverains traitaient avec cette ville comme avec une puissance. Au moment où la Russie et la Prusse procédaient au démembrement de la Pologne, elles fournissaient des explications aux écrivains français, et les chargeaient de prouver que tout était pour le mieux dans l’intérêt de la tolérance. Catherine II envoyait ici un projet de code qu’elle affectait de préparer pour les Cosaques et les Baskirs, et recevait en échange pour ses usurpations et pour ses crimes une sorte de bill d’indemnité. Nous avons entrepris de décrire les principaux traits de l’ascendant de Paris, sans vouloir toujours louer l’usage qu’il en a fait.

Il semblerait naturel que la forteresse de la liberté fût alors l’Angleterre, qui possédait seule une monarchie représentative ; mais ce pays n’a pas la faculté d’expansion qui porte au dehors et met en commun avec les étrangers les idées et les institutions. Il laissait à la France le soin et le mérite de prêcher l’affranchissement ; d’ailleurs la réaction politique avait commencé en Angleterre avec la réaction religieuse. Dès le jour où la dynastie des Stuarts cessa d’être un péril pour celle de Hanovre, celle-ci groupa autour d’elle un torysme nouveau ; de nouveaux lords changèrent l’esprit libéral de la chambre haute ; les droits de la presse et des réunions publiques furent menacés. Sans les changements qui survinrent en Amérique et en France, la constitution britannique était en train de s’altérer. Certes l’Angleterre n’avait pas besoin de nous pour maintenir ses vieilles libertés : voir des idées françaises dans le monde politique de ce pays, ce serait, suivant un proverbe anglais, porter du charbon à Newcastle. Cependant, si la France n’avait pas l’initiative, elle avait, elle gardait le stimulant, l’aiguillon qui suscitait les courages. C’est sur l’opinion française que nous voyons s’appuyer tous les hommes d’état que le mouvement rétrograde éloigne du pouvoir ; c’est la France qui est l’objet des attaques de tous ceux qui veulent se rejeter en arrière. George III nous honorait de sa haine la plus cordiale. Les Anglais et les Écossais qui se succèdent dans cette lanterne magique si mobile des salons de Paris sont tout au moins des libéraux. Horace Walpole allait même très loin ; il parle ainsi du crime de Damien : « ce meurtre le moins coupable de tous, le meurtre d’un roi. » Il affectait en théorie le républicanisme, et à côté de son lit l’arrêt de mort de Charles Ier faisait pendant à la grande charte. Il est vrai que sa légèreté d’esprit favorisait la rébellion quand il n’y avait pas de rebelles ; aussitôt que notre révolution éclata, il devint un partisan forcené de la royauté. Burke passe pour un ennemi de la France parce qu’il maudit 89 : où trouver un orateur anglais qui ressemble mieux à l’un des nôtres ? Fox accomplit un mouvement tout contraire. Jusqu’à cette date, il avait combattu le gouvernement français ; désormais il devint notre ami, comme s’il avait salué l’avènement des idées parisiennes ; il les reconnaissait pour les avoir pratiquées dans l’intimité. Wilkes, obligé de fuir l’Angleterre pour ses opinions démocratiques, recevait à Paris les honneurs d’une ovation.

Il est donc permis de le dire : le monde moral et le monde politique avaient là leur centre. Une vaste unité de l’intelligence universelle s’était établie au bénéfice de Paris. Nul doute que cet ensemble d’opinions ne l’enfermât des erreurs, mais l’inexpérience en était l’excuse ; l’abus, ici comme en toute chose, venait de l’absence de responsabilité. Nul n’était entièrement dupe de systèmes dont l’application ne paraissait pas possible. Tous se plaisaient à ce libre jeu de la pensée qui semblait rester dans les régions supérieures, et l’on se reposait sur Versailles de l’ordre social. Peu à peu les publicistes s’enhardirent ; moitié confiance, moitié nécessité, ils se mirent à faire passer dans les faits ce qui n’avait été jusque-là que dans les esprits. On sentit trop tard combien il y avait loin des succès de salon aux succès d’assemblée, du gouvernement des idées à celui des hommes. Le désarroi commença ; Versailles fut amené de force à Paris, c’est-à-dire le passé au milieu d’un présent que nul ne savait conduire. La commune de 1792 parut sur la scène, ce fut un sauve-qui-peut général ; ceux qui restèrent périrent dans la tourmente ou furent noyés dans le chaos. Paris cessa d’être le centre de l’intelligence pour devenir la ville des révolutions.

IILe jour où le roi fut ramené de Versailles par des femmes ivres de vin et de joie furieuse, on peut dire que le monde des arts, de l’intelligence et de la politesse songea au départ. Le jour où, arrêté à Varennes, il rentra dans Paris en esclave fugitif, tout ce qui composait la puissance durable de cette ville, élite des esprits, culture supérieure, gouvernement des talents, tout ce qui faisait l’autorité de la société française avait dit adieu à cet asile profané, souillé. Pour la première fois, on vit ce qui s’est répété dans deux ou trois occasions : Paris déserté par les lettres, par la raison éclairée et calme, par la véritable civilisation. Nous avons pu mesurer, il y a quelques mois à peine, les angoisses que nos devanciers éprouvèrent soit dans la vie loin de leur toit préféré, soit dans le silence où ils durent étouffer leur pensée. Ils eurent incomparablement plus à souffrir que nous ; il est vrai que, par une sorte de compensation, leurs persécuteurs ne formèrent pas une collection aussi grotesque dans l’ignorance et le ridicule, aussi méprisable dans le crime que celle que nous avons connue. Nous avons à rougir de nos tyrans encore plus qu’à nous en plaindre. La Suisse, l’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, recueillirent les épaves du grand naufrage ; poètes, publicistes, philosophes, hommes d’esprit de toute nature, se dispersèrent aux quatre vents, promenant par l’Europe les infortunes de l’émigration littéraire, les inconsolables regrets du Paris d’autrefois. Que laissaient-ils derrière eux ? Quelques confrères comptant les jours comme autant de gagné sur la guillotine, quelques autres achetant par des lâchetés la permission de vivre, le plus grand nombre cachant leur existence comme une témérité et leur esprit comme un crime. Il y avait à peine des journaux, et l’on sait dans quel jargon ; voilà ce que la ville de Marat et d’Hébert mettait à la place de cette langue française à l’honneur de laquelle un roi de Prusse avait décerné un prix après lui avoir rendu hommage durant sa vie entière.

Qu’étaient devenus les cinq ou six salons qui gardaient encore les échos de tant de voix éloquentes ou spirituelles ? Il faudrait d’abord rappeler tant de noms de femmes que l’ostracisme de la révolution avait dispersées sur les routes de l’exil ou dans le fond des campagnes les plus oubliées. Aux Du Deffand et aux Geoffrin avaient succédé des héroïnes d’un tout autre monde, car Mme Roland ne donnait pas le ton, et c’était dans la rue que se prenaient les leçons du savoir-vivre, les modèles de femmes que Paris offrait alors à l’imitation s’appelaient Mme de Gouges et la citoyenne Théroigne. Remarquez pourtant la progression : Mme de Gouges, malgré le grand nombre de ses écrits, dont quelques-uns composés durant des accès de fièvre, ne provoqua jamais la foule aux exécutions sanglantes. Théroigne, qui portait des pistolets et un sabre tout comme si elle avait vécu sous la commune de 1871, Théroigne, qui faisait égorger ses ennemis, fut fouettée dans les Tuileries pour avoir parlé en faveur des girondins. Celles qui procédèrent à ce châtiment étaient plus conformes encore à l’esprit du moment ; l’histoire ne nous a conservé le nom d’aucune de ces dames. Le Lauzun de cette société était Chabot, qui siégeait à la convention avec une jaquette, un pantalon d’étoffe grossière et des sabots. Voilà ce qu’était devenu notre cher Paris. On a dit, on a répété avec complaisance, que ces maux furent nécessaires ; l’expérience dernière que nous avons faite impose silence à cette prétendue philosophie de l’histoire. Si l’on veut dire que le danger de la France et le mauvais gouvernement rendirent tout possible, passe encore, et nous avons vu quelque chose de semblable ; mais qui voudra croire désormais que nous devions à la terreur la perpétuité des réformes que nous avions obtenues avant elle ? Elle était plutôt faite pour les perdre que pour les garantir. Il faudrait désespérer de la France, s’il n’était certain qu’elle le comprend désormais. Il y a des idées de 89 et une grande littérature, une grande civilisation qui les a préparées : il n’y a pas, à proprement parler, d’idées révolutionnaires, à moins que ce nom ne soit donné à des fantaisies grotesques ou sanguinaires. Des folies et des crimes ne sont pas des idées. L’intelligence n’a rien à démêler avec l’accoutrement de Chabot, avec les fureurs de Théroigne, avec les assassinats et la guillotine employée comme machine gouvernementale. Suspendez les lois, vous avez Cartouche et Mandrin avec leurs gens en goguette ; cela n’est pas plus compliqué, et les faiseurs de système sur la terreur ont été des dupes qui préparaient l’avènement des brigands futurs.

Quelle fut l’attitude des nations étrangères en présence de ces événements, leurs poètes et leurs orateurs se sont chargés de le dire. L’Angleterre fut la première à se retirer de nous ; l’Allemagne, d’abord sympathique, suivit bientôt son exemple. On a souvent cité les beaux vers où Goethe a raconté ce changement précipité ; ils tiennent de trop près à l’histoire de notre ville pour n’en pas rappeler au moins quelques mots. « Dans ces jours tumultueux, tous les peuples n’avaient-ils pas les yeux fixés sur la capitale du monde, qui l’avait été si longtemps, et qui méritait maintenant plus que jamais ce titre magnifique ? » Un enfant de Paris pouvait-il mieux dire, et avec la même autorité ? C’était la ville éternelle chantée par un Virgile, et un Virgile qui n’était pas Romain. Ce titre, Paris ne le voulut pas longtemps, et le poète est obligé d’ajouter presque aussitôt : « Mais le ciel s’obscurcit ; une race corrompue, indigne d’accomplir le bien, combattit pour s’assurer la domination ; ils s’égorgèrent entre eux, ils opprimèrent leurs voisins, leurs nouveaux frères, et nous envoyèrent la multitude égoïste. » Voilà Paris révolutionnaire ; les déclamations de la démagogie ne prévaudront jamais contre ce témoignage en vers immortels.

Ce que « la ville sainte des révolutions » fit pour l’intelligence est renfermé en deux mots : au dedans la platitude, au dehors l’isolement. Entre la déchéance de Louis XVI et la chute de Robespierre, la littérature ne compte à son actif qu’un petit nombre d’œuvres emphatiques et sans talent. On a écrit l’histoire de la littérature durant la révolution ; pour mettre une peinture dans ce cadre, il a fallu le dépasser de toutes parts et en tout sens. On y a mis pêle-mêle ceux dont la révolution ne s’est occupée que pour les envoyer à l’échafaud, ceux qu’elle a forcés à se cacher, ceux qui vivaient à l’étranger, ceux dont les écrits sont antérieurs ou postérieurs à l’époque révolutionnaire, ceux qui, défendant leur tête ou attaquant celle des autres, faisaient des pamphlets ou des discours qui ne relevaient guère de la littérature, c’est-à-dire de l’art d’écrire. On a fait ainsi un ensemble qui ne manque pas de mouvement ; mais ce mouvement vient du dehors, et il est dirigé contre la révolution. Celle-ci est essentiellement stérile, surtout dans la période que nous venons d’indiquer. Et comment en serait-il autrement ? Il en est des pays et des villes comme des familles ; on court au plus pressé. Quand la vie n’est pas assurée, on songe à la préserver, non à l’orner ni à l’ennoblir. Paris fut ce que nous avons été, quoique moins longtemps, une famille au pouvoir des sauvages.

La solidarité qui liait ensemble toutes les parties de l’état ne permit pas aux tiraillements intérieurs de se perpétuer ; l’étranger, il est vrai, fit sentir bientôt que l’ascendant de Paris n’était pas sans limites. Nulle part on ne fut dupe des formules abstraites dont les novateurs français, à l’imitation de leurs devanciers les écrivains, s’enveloppaient à plaisir. En vain s’annonçaient-ils comme les légitimes héritiers du XVIIIe siècle ; l’Europe n’en crut pas un mot. Ceci donnerait à réfléchir, si la passion politique réfléchissait ; les étrangers firent tout de suite la distinction entre la philosophie et la révolution. Ils avaient accueilli la première avec le calme des esprits studieux ; ils repoussèrent la seconde. Ils ont reçu de nous bien des leçons dans toutes les branches de la science humaine ; apprenons d’eux quelquefois à en faire usage. C’est la révolution qui a créé pour nous le danger des écrits de Voltaire ou de Rousseau ; ils portent la peine de l’abus qu’on a fait de leurs ouvrages. Paris révolutionnaire a toujours calomnié le Paris de l’intelligence. Supposez que la ville d’Athènes eût établi un jour la communauté des biens et des femmes : que n’eût-on pas dit de Platon, qui avait mis cette double institution dans sa république !

Les hontes de la platitude littéraire, de la grossièreté des mœurs, de la vulgarité, cessèrent enfin, mais non l’isolement ; la civilisation française reparut parmi nous sans nous ramener l’Europe. Des salons se rouvrirent sous le directoire. Plus accessibles aux classes diverses de la société, ils cherchèrent à concilier les intérêts nouveaux avec ceux qui avaient fait naufrage dans la tourmente, ou plutôt ils proposèrent un régime qui ne répondait qu’à un seul intérêt, celui de la révolution, en imposant toutefois des limites à la démocratie ; ils croyaient de bonne foi que la révolution était capable de se régler elle-même. Les entretiens qui avaient pris un caractère sérieux aboutissaient à des œuvres dont la pensée se résumait ainsi : les principes des républicains amis de l’ordre sont les mêmes que les principes des royalistes amis de la liberté. Ne semble-t-il pas que ces paroles soient d’hier ? Que dis-je ? nous n’entendons pas dire autre chose autour de nous ; les mêmes situations inspirent les mêmes pensées. A l’occasion des attentats de la commune, on a parlé des barbares que contenait Paris. Le mot a servi, hélas ! plusieurs fois déjà, et toujours avec un triste à-propos. Il est du temps du directoire, et peut-être il a passé du salon de Mme de Staël dans son livre de la Littérature [2]. On ne peut condamner plus nettement qu’elle n’a fait ces hommes grossiers que la licence avait rendus à leur férocité naturelle. Cependant elle espère que la philosophie fera l’éducation de ces vainqueurs, comme le christianisme a discipliné les hommes du nord ; elle croit qu’ils ont pour but et pour bannière une idée philosophique (voyez l’influence des formules abstraites !) ; elle voit « à la tête des hommes sans éducation certains esprits remarquablement éclairés. » Plus heureux dans notre malheur, nous sommes du moins affranchis de cette illusion. Les circonstances ont livré à elle-même la multitude révolutionnaire ; point d’idées, point de formules, point de demi-lumières mêlées au chaos obscur ; elles ont en quelque sorte isolé la révolution, comme les chimistes isolent une substance qu’ils veulent étudier. Qu’est-il resté au fond de l’immense creuset bouillonnant de Paris ? Où est la philosophie qui puisse avoir prise sur ce misérable résidu ? Les barbares sont restés ce qu’ils étaient ; ils l’ont été plus encore à mesure que l’interrègne des lois s’est prolongé : la barbarie est un torrent sur lequel l’homme, condamné à ramer sans cesse, gagne peu à peu, et qui l’entraîne bien vite quand il se lasse. Ce recommencement de civilisation auquel Mme de Staël travaillait non sans gloire était un rayon d’espérance ; il ne suffisait pas à rassurer les étrangers qui ne se paient pas de formules abstraites. Mme de Staël le sentait si bien, qu’elle-même les priait de prendre patience et de ne pas nous imiter : prière superflue ! Paris, esclave mal affranchi encore de la révolution, criait réellement par la bouche de Mme de Staël aux libéraux de l’Europe : « Laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, renaître ensuite, peut-être pour l’étonnement et l’admiration du monde ; mais laissez un siècle passer sur nos destinées. Vous saurez alors si nous avons acquis la véritable science du bonheur des hommes, si le vieillard avait raison, ou si le jeune homme a mieux disposé de son domaine, l’avenir. Hélas ! n’êtes-vous pas heureux qu’une nation tout entière se soit placée à l’avant-garde de l’espèce humaine pour affronter tous les préjugés, pour essayer tous les principes [3] ? » L’Europe s’est abstenue en général de marcher sur nos traces. Cependant le siècle que demandait Mme de Staël sera bientôt écoulé ; point de préjugé que nous n’ayons affronté, point de principe que nous n’ayons essayé. En sommes-nous plus avancés ? Paris a-t-il gagné à ces expériences in anima vili qu’il laisse faire sur lui-même ? Quant à nous, à chaque épreuve nouvelle, nous ne voyons que des pertes à enregistrer.

Le consulat rouvrit la France aux émigrés de toute sorte, à ceux de la société polie comme à ceux de la littérature. En face des fêtes bruyantes données par la finance ou par le monde officiel, s’établirent des salons plus restreints, dispersés çà et là, même en dehors de la capitale et aux environs. Là venaient se grouper les anciennes amitiés, les souvenirs, les regrets. Les naufragés de la révolution s’y retrouvaient comme ceux du drame de la Tempête de Shakspeare, comme eux n’ayant pas oublié peut-être leurs anciennes passions, mais s’unissant en général dans un sentiment de reconnaissance pour le Prospero qui soulevait ou calmait à volonté les orages, pour le magicien politique dont la voix faisait trembler les monstres, car ce qui faisait la puissance secrète de Prospero, c’était l’art de dompter Caliban. La chaîne des traditions de société fut renouée avec effort. A défaut de liberté, on eut du moins la bienséance. Toutefois, pour être plus paisible, Paris n’en demeurait pas moins isolé. Son génie communicatif ne trouva que de rares occasions : la paix de Lunéville, le traité d’Amiens, bientôt suivis de menaces, d’expéditions formidables. L’empire eut aussi ses émigrés littéraires ; il favorisa l’échange des idées au dehors à peu près comme la circulation au dedans. Le blocus continental ne ferma pas moins les frontières des peuples aux produits de l’esprit qu’à ceux de l’industrie. Le canon toujours retentissant défendait de toutes parts la grande muraille de Chine dont parle Mme de Staël, et qu’elle connut bien pour l’avoir longtemps et sans fruit battue en brèche. Il y a une manière de faire la guerre qui détruit tout rapport entre les peuples ennemis. Il n’en était pas ainsi dans les deux âges précédents ; notre XVIIe et notre XVIIIe siècle ont exercé leur puissante influence à travers des combats sans cesse renaissants. Les modernes y mettent plus de passion : il est certain que l’empire a inauguré les guerres absolues, étendues à tout ce qui porte le nom et la couleur de l’adversaire. Dans cette façon d’entendre la lutte, il n’y a pas de neutralité de l’esprit, de la science : tout ce qui n’est pas pour nous est contre nous. Ajoutez l’effet produit par les prétentions ambitieuses, et quel moyen était laissé aux étrangers de reconnaître nos anciennes supériorités, quand on affichait l’orgueilleux titre de la grande nation ? Celui de la ville sainte des révolutions ne doit pas être moins irritant pour eux. Ah ! ce n’est pas ainsi que la France avait fait plier sous le joug de ses puissantes séductions les esprits dociles et accourant d’eux-mêmes au-devant d’elle.

Où la force avait succombé, l’intelligence reprit peu à peu ses droits. Malgré des désastres qui feraient encore saigner nos cœurs, s’ils n’étaient effacés par des désastres nouveaux, Paris désarma les vengeances du vainqueur. Les plus sages de nos ennemis prirent la noble et malheureuse ville sous leur protection ; il semble qu’au début de la guerre, dans leurs régions lointaines, une voix secrète leur ait répété cette belle parole d’un ancien : « vous partez pour Athènes, respectez les dieux ! » A qui la cité dut-elle ce respect de ses murs, si ce n’est à nos devanciers, qui en avaient fait le plus illustre foyer de la civilisation ? La période de la plus grande influence de Paris dans notre siècle se confond avec la durée de la monarchie constitutionnelle.

Nous serions pourtant démentis par la réalité des faits, nous céderions à un penchant trop naturel de la vanité nationale, si nous croyions que durant ces trente années l’empire de nos idées ou de notre littérature s’exerça de la même manière que par le passé. Il n’est pas nécessaire d’être né de l’autre côté du Rhin pour être persuadé que l’Allemagne pensait assez par elle-même, qu’elle était assez riche d’idées pour en exporter. Personne n’ignore que l’Angleterre pouvait défier toute rivalité avec sa littérature, surtout d’imagination. L’ascendant de l’esprit français de nos jours a été de tout autre nature que dans l’âge précédent. Paris a continué d’en être le représentant incontesté, unique ; mais il a cessé de tenir école de philosophie et de lettres pour les étrangers. Ils ont continué peut-être d’y venir chercher des formes polies, car la politesse se compose de traditions autant que de nouveautés, et, quoique celles-ci en combattant celles-là semblent à chaque instant mettre en danger la politesse elle-même, pourtant on peut se rassurer, lorsque la révolution ne s’en mêle pas. Chaque génération qui se retire des salons nie les avantages de celle qui lui succède ; en attendant, la bonne compagnie ne périt pas, pourvu que la tempête n’en disperse pas les membres. Les étrangers ont donc trouvé chez les petites-filles de nos aïeules à peu près ce que les Walpole, les Crawfurt, les Gibbon, venaient chercher auprès de Mmes Du Deffand, de Luxembourg, de Beauvau, une sociabilité facile, une égalité honnête, une langue qui fait partie de toute éducation parfaite. Ils n’ont pas eu besoin d’y venir prendre des précepteurs. Tout Français de bon sens, et qui ne se nourrit pas de phrases sonores, a renoncé depuis longtemps à regarder la France ou Paris comme le prophète des temps modernes, seul en communication avec Dieu, seul capable d’entendre sa parole sans mourir, seul digne d’apporter dans Israël les oracles du Sinaï. Des prophètes, il n’y en a plus, ou bien il y en a partout, et toutes les tribus sont égales ; les révélations du génie n’ont plus de temple spécial, si jamais elles en ont eu ; il y a seulement des interprètes. Quelle nation est mieux faite par sa nature expansive, mieux placée par sa situation intermédiaire, mieux préparée par sa langue que la nôtre pour être cet organe de la civilisation universelle ? Paris n’est pas le Moïse du XIXe siècle ; mais pour tous les inspirés, quelle que soit leur patrie ou leur langue, il remplit les fonctions fraternelles d’Aaron. Il annonce la bonne nouvelle du progrès. N’est-ce pas un rôle glorieux que nous serions insensés de perdre par nos fautes, qu’il serait honteux de ne pas revendiquer comme un patrimoine ?

L’esprit français a été plus dominant, plus maître, au siècle précédent ; il n’a jamais été plus expansif que de 1814 à 1840 à peu près. Au dedans, au dehors, tout se prêtait à cette correspondance prompte et souvent cordiale entre nous et l’étranger. Pour les Allemands presque autant que pour les Anglais, nous étions un public auquel il fallait faire des avances ; nous disposions souvent de la popularité. Byron ne trouvait parmi nous aucune coterie à redouter ; Walter Scott, malgré sa Vie de Napoléon, avait plus de succès encore à Paris qu’à Londres et à Edimbourg. Les Allemands, ombrageux comme le sont toujours les derniers venus, affectaient bien quelquefois de se passer de Paris, et lui tournaient le dos ; mais ils avaient soin de parler si haut que rien n’était perdu pour nous. On pouvait se demander souvent si l’écrivain s’adressait à ceux qui étaient devant lui ou bien à ceux qui étaient derrière. Les plus grands, les plus populaires d’entre eux aimaient la France et ses grands hommes. Goethe, c’est-à-dire la meilleure, la plus éclatante représentation de l’esprit germain acquis à la civilisation moderne, Goethe lisait le Globe et dictait des notes sur les ouvrages de toute la jeune école française. C’est Goethe qui a fait ce beau portrait de cette Athènes de l’Europe, qui, en vérité, ne s’apprécie pas ce qu’elle vaut quand elle montre si peu de respect d’elle-même : « Imaginez-vous une ville où les meilleures têtes d’un grand empire sont toutes réunies dans un même espace, et par des relations, des luttes, par l’émulation de chaque jour, s’instruisent et s’élèvent mutuellement, — où ce que tous les règnes de la nature, ce que l’art dans toutes les parties de la terre peuvent offrir de plus remarquable est accessible chaque jour à l’étude ; imaginez-vous cette ville universelle, où chaque pas sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, où à chaque coin de rue s’est déroulé un fragment d’histoire ! Et encore imaginez-vous non le Paris d’un siècle borné et fade, mais le Paris du XIXe siècle, dans lequel, depuis trois âges d’hommes, des êtres comme Molière, Voltaire, Diderot et leurs pareils ont mis en circulation une abondance d’idées que nulle part ailleurs sur la terre on ne peut trouver ainsi réunies [4]… » Ces lignes peuvent nous consoler de tant de pages où des compatriotes du grand homme amoindrissent notre passé avec autant de mauvais goût que d’injustice, pour mieux ravaler notre présent ; mais n’est-il pas vrai qu’elles retombent sur nous de tout le poids d’une immense responsabilité ?

Nous avons dit que tout concourait à maintenir la France dans cette haute situation morale ; la politique même y contribuait, les peuples avaient repris confiance en nous. Les uns dans les combats soutenus sous le drapeau de la réforme nous regardaient comme des alliés ; les autres, déçus par les promesses royales et corrigés, pour un temps du moins, de leurs illusions, revenaient à nous, non pas à la révolution, mais aux traditions philosophiques et libérales. Paris redevenait puissant parce qu’il était à la fois le coopérateur de l’œuvre commune et l’intermédiaire inévitable des efforts de tous. Le progrès de la presse y avait sa grande part. Il y a cent ans, cinq ou six salons suffisaient pour établir et répandre de proche en proche l’autorité de l’intelligence française. Aujourd’hui que nos prétentions sont forcément plus modestes, et que le mouvement de la pensée est bien plus compliqué sinon plus actif, le dialogue régulier de nation à nation par la voie des journaux s’est substitué aux libres entretiens d’autrefois. Que nous ayons perdu quelque chose à ce changement, cela ne paraît pas douteux, s’il est vrai, ainsi que le dit Mme de Staël, que la conversation, comme talent, n’existe qu’en France. Pourtant le suffrage même des étrangers prouve que les Français du XIXe siècle, la plume à la main, obligés de traiter un sujet et d’avoir en vue des idées, n’ont pas été trop au-dessous de ceux du XVIIe et du XVIIIe parlant à leur aise et de toute chose, ayant devant eux des personnes. Après avoir agi de préférence sur les hommes, nous avons trouvé des aptitudes nouvelles pour agir sur les pensées. Nous avons fait mention d’un journal célèbre, dont le titre en définitive ne se trouva pas trop ambitieux, et qui prit une grande part à ces luttes courtoises ; les autres journaux ou recueils périodiques qui ont tenu le plus haut et le plus ferme le flambeau de l’intelligence sont trop près de nous, et d’ailleurs l’Europe se charge bien de les nommer.

Ce serait pourtant donner une fausse idée de l’influence française sous le gouvernement parlementaire que de l’attribuer tout entière à la presse. Notre siècle n’a pas tellement différé du précédent. Il a eu des salons, plus nombreux, il est vrai, et plus divers : influence éparpillée sans doute, mais réelle. Ces salons n’appartiennent pas encore à l’histoire comme les sociétés dont nous avons parlé plus haut ; heureusement ceux qui en ont été les témoins et quelquefois les héros n’ont pas manqué, pour notre curiosité, de les caractériser, quelquefois même au jour le jour : il suffit d’ailleurs de consulter les souvenirs de tous pour s’assurer qu’en France, à côté de la tribune et au milieu, si ce n’est au-dessus, des mille échos du journalisme, il y a eu des cercles plus ou moins choisis, où la conversation n’a cessé d’être digne de la nation la plus sociable du monde. A l’exception des révolutions, tous les changements importants de la littérature et de la politique ont passé par là : de là même sont venues souvent les initiatives. Rien ne s’explique plus naturellement. Un salon n’est pas seulement une occasion pour la causerie, c’est une lice pour certaines escarmouches des talents, des caractères, des humeurs. Rien de suivi, rien qui rappelle l’académie ou l’école ; mais les talents, les caractères, recouvrent des opinions et des idées, en sorte qu’une doctrine battue ou victorieuse dans l’escarmouche demande sa revanche ou la confirmation de sa victoire sur un autre terrain. La campagne, commencée sur des fauteuils groupés au hasard, se continue ou se termine en bataille rangée dans une chambre ou dans la presse. La littérature, dans la période qui nous occupe ici, en offre deux exemples remarquables. Lorsque les hommes de goût s’avisèrent que le type courant et vulgaire de la littérature classique était faux, que le temps de l’empire nous avait légué un grand siècle qui n’était pas le vrai, d’où vinrent les premiers avertissements ? Ce n’est pas des écoles, c’est du monde, d’un monde très borné et très restreint, que nous pouvons retrouver dans la correspondance de Joubert. C’est là qu’on s’envoyait pour cadeau une lettre inédite de Boileau, une traduction de Pétrarque faite sous Louis XIII et offerte à Montausier. On relisait Pascal, Mme de La Fayette ; on renouvelait le culte de Bossuet, on tirait de leur poussière les portraits des femmes célèbres qui avaient vu le grand roi. Là est le berceau de cette école d’admiration qui est parvenue à tout son éclat avec M. Cousin. Lorsque des hommes jeunes entreprirent de renouveler entièrement notre école de poésie, d’histoire, de philosophie, où prirent donc naissance ces tentatives qui nous paraissent aujourd’hui si simples, et qui étaient alors si hardies ? La société polie fut le premier point d’appui ; les journaux et les cénacles vinrent après, et quand les novateurs étaient assez nombreux déjà pour se diviser. La critique elle-même, si indépendante de sa nature, trouva longtemps un asile dans les compagnies les plus distinguées de la capitale, dans les maisons les plus favorisées de la fortune et de la naissance. Elle chercha des protectrices et grossit longtemps leur cour avant de se mettre à en médire, et encore ne prit-elle pas ses sûretés de nos jours en se ménageant, sous un air d’isolement philosophique, et jusqu’à la fin, des protectrices nouvelles dans un autre monde ? Il y eut un moment, sous le gouvernement constitutionnel, où le journalisme, reniant les traditions de deux siècles, se mit à déclamer contre la société où se pratique le bon ton ; certaines phrases dédaigneuses sur « les succès, les talents, les plaisirs de salon, » sont restées en usage. Cependant ces attaques mêmes attestaient la puissance des classes élevées et cultivées, si elles ne prouvaient pas quelquefois dans ceux qui les lançaient une sorte d’humilité orgueilleuse, si elles ne trahissaient pas une existence, des liens, qui les brouillaient avec ces classes. Le sans-façon d’une partie de ceux qui vivaient de l’intelligence annonçait peut-être déjà la bohème littéraire que nous avons vue, et qui s’accorde si bien avec l’abdication de Paris.

La société polie n’a donc jamais renoncé à son empire sur nous tous et sur les étrangers. Sans prétendre enseigner l’Europe comme elle l’a fait autrefois, son ascendant a continué de faire aimer l’esprit français. Ce n’est pas tout ; elle a gagné un avantage que nos devanciers n’avaient pas : elle a trouvé dans ses murs le gouvernement du pays, que Paris révolutionnaire a chassé depuis, en attendant qu’il la repousse elle-même, comme il a essayé de le faire. C’est là une différence profonde entre ce siècle et le précédent. Durant toute une génération, nous avons vu dans le même centre et presque dans les mêmes mains la conduite des esprits et celle des affaires. Le gouvernement constitutionnel a eu l’honneur d’avoir suffi à cette double tâche : les autres ont plus ou moins renoncé à l’un de ces deux pouvoirs pour se réserver l’exercice jaloux de celui qu’ils gardaient. Ce régime, nous l’avons vu fonctionner, on peut faire la critique de ses actes dans la sphère politique : si nous disons que sur ce point il n’a pas cédé à ses rivaux, nous n’aurons pas exagéré ses prospérités ni ses services ; mais ce n’est pas là l’intérêt que nous avons en ce moment à défendre, et en politique il y a des considérations d’opportunité qui dominent tous les arguments historiques. Ce qu’il importe ici de mettre en lumière, c’est le résultat alors obtenu dans la sphère intellectuelle et morale. Jamais dans notre siècle l’esprit français n’a été plus expansif, jamais Paris n’a plus réellement servi de point de ralliement à l’intelligence universelle, jamais nous n’avons plus travaillé à continuer l’œuvre des grandes générations qui nous ont précédés.

IIIUne période nouvelle fut inaugurée par les événements de 1848 ; elle dure encore, et l’on peut dire qu’elle se compose d’une seule et même révolution coupée brusquement en deux par une trêve violente de vingt-deux ans. Paris révolutionnaire a fait le commencement et la fin de ce drame d’où nous ne sommes pas encore sortis ; comme un personnage de théâtre, il s’est montré dans la conclusion ce qu’il était au début, semblable à lui-même et conséquent dans ses actions comme dans ses paroles. La différence ne consiste que dans le degré des attentats et des folies. En 1848 comme en 1871, l’insurrection a lieu contre les classes riches ou éclairées, et de même celles-ci sont mises en fuite ; le même aveuglement qui convoitait alors la fortune et l’obligeait de se cacher a voulu cette fois garder Paris pour lui, et cependant s’est indigné qu’on le lui eût abandonné. Dans l’un et l’autre cas, la révolte en confisquant la ville a cru mettre la main sur des trésors. Le drapeau rouge n’attendit pas l’année où nous sommes pour se montrer, ses partisans n’étaient pas tous au dehors de l’Hôtel de Ville ; il eut dès lors des avocats qui ne lui tiendraient pas rigueur aujourd’hui. La commune a la même date : elle n’était séparée de l’Hôtel de Ville que par un bras de la rivière. Sa résidence fut le Prado, résidence d’un jour, il est vrai ; mais c’est qu’elle s’ajourna sur la proposition de son chef, qui l’avait congédiée, qui l’a vue cette année se réunir et n’a pu y assister. Elle se dispersa en se donnant le mot d’ordre de veiller sur la république : et ce mot d’ordre s’est conservé textuellement ; pour veiller sur la république, les gardes nationaux se sont fédérés, ont pris des centaines de canons, ont élu un gouvernement insurrectionnel contre la république. Toujours afin que 1871 ressemblât mieux à 1848, l’incendie était la menace du Paris révolutionnaire contre celui qui est soumis aux lois. On n’a pas oublié, je pense, ces paroles : « Alerte, citoyens ! que pas un seul de vous ne manque à cet appel. Si une obstination aveugle vous trouvait indifférents devant tant de sang répandu, nous mourrons tous sous les décombres incendiés du faubourg Saint-Antoine ! » Ces lignes sont tirées de la proclamation placardée par les insurgés le 24 juin avant le bombardement. Si elles manquent d’une correction parfaite, c’est une analogie de plus qu’il faut ajouter aux autres. Les ateliers nationaux, le travail fictif qu’on leur faisait accomplir, ne différaient point par leur nature du service inutile et dangereux des gardes nationaux de la commune. Les premiers déplaçaient les corps d’état, et jetaient les ébénistes, les mécaniciens, les artisans les plus habiles pêle-mêle au milieu des terrassiers ; le second leur faisait désapprendre le chemin de l’atelier, et changeait de bons ouvriers en détestables soldats. On ne fusillait pas des otages en 1848, mais on assassinait déjà des généraux, des archevêques ; on ne changeait pas les églises en clubs pour y enseigner l’athéisme, la suppression du mariage et de la famille : pourtant les communistes-matérialistes promettaient beaucoup pour l’avenir. On n’avait pas les pétroleuses, mais des électrices réclamaient leur inscription, des candidates publiaient leur profession de foi ; les vésuviennes valaient bien les amazones, et par un singulier rapprochement avaient aussi je ne sais quel fou pour organe et porte-voix. Des écuyères commandant des bandes armées tenaient en éveil le faubourg Saint-Germain, reconnaissances anticipées qui marquaient, j’imagine, les lieux favorables pour les exploits d’une génération plus hardie. Dernier rapprochement, qui serait vraiment curieux, s’il n’était pas si triste : l’homme illustre qui tient en ses mains les destinées de la France, — au moment où la victoire de l’ordre sur la révolution paraissait impossible, — donna l’avis d’abandonner Paris à l’insurrection et de se retirer dans une ville de province. Il est vrai que le lendemain ses craintes sur le résultat de la lutte étaient dissipées ; cependant son projet n’a souffert qu’un délai. Les vingt-deux ans qui se sont écoulés depuis ont renvoyé à une nouvelle échéance les défenseurs comme les ennemis de la société. On le voit, 1871 a été la reprise d’une pièce interrompue.

Durant cet intervalle d’un prologue formidable et d’une sanglante péripétie, que s’est-il passé ? Quelle part a été faite à la vie de l’intelligence ? Les hommes de cette génération qui se sont consacrés aux travaux de l’esprit sont-ils satisfaits du fruit de leurs efforts, comme ceux qui les ont précédés ont pu l’être ? Nous ne le croyons pas ; mais, dans les circonstances où ils ont vécu, il n’est pas certain qu’ils aient pu mieux faire. Une sérieuse inquiétude touchant l’avenir ne pesait pas impunément sur les écrivains et les penseurs. Les uns se sont désintéressés de la politique, de la philosophie, de la morale même ; ils ont poussé jusqu’au raffinement les fantaisies que le XVIIIe siècle se permettait, se trouvant à l’aise comme il l’était, au moins dans sa première moitié, à l’ombre d’un pouvoir irresponsable. Le beau leur semblait une religion, une opinion, un patriotisme suffisant. Les autres semblaient profiter de ce retour au pouvoir absolu pour renouveler et pousser jusqu’à ses dernières conséquences le scepticisme du siècle dernier : la liberté de penser à leur guise et sans danger leur était une consolation des autres libertés dispensées d’une main avare. Quelques-uns, les plus sages peut-être, persévéraient avec fermeté dans leur voie, ne tenant pas plus de compte du pouvoir que s’il n’existait pas ; cela n’était point d’ailleurs bien malaisé avec un régime fort indifférent sur la conduite des esprits. Je ne parle pas de ceux qui, dans la littérature même et dans la philosophie, tâchèrent de rester fidèles au serment d’Annibal, qu’ils avaient fait tout jeunes, ni de ceux, bien jeunes aussi, qui débutèrent sans défiance aucune, et qui furent bientôt tirés d’erreur.

Avec ces éléments, l’esprit français ne pouvait déployer la même force d’expansion, ni trouver au dehors le même accueil facile et confiant qu’en des temps plus heureux. Pourtant, si l’on songe que les guerres, les tracasseries, les malentendus politiques sont encore venus troubler la correspondance naturelle établie entre ce pays et l’Europe, l’amour-propre national n’a pas trop à se plaindre de Paris dans cet intervalle de temps. Nous pouvons le dire sans vanité : jusqu’aux derniers événements, cette ville, malgré ses malheurs ou ses fautes, était restée le véhicule le plus prompt de la pensée, l’organe le plus autorisé de l’opinion européenne. Telle qu’elle était, notre littérature occupait une place honorable dans les études comme dans les plaisirs des étrangers, et le patriotique souci qui a dicté ces pages trouverait à se calmer dans la perspective d’un avenir à peu près égal à ce passé.

Entre les nations éclairées qui nous environnent, aucune n’a moins affecté de nous disputer ce rôle particulier dont nous sommes jaloux pour la France que l’Angleterre. Malgré la haute capacité de ses classes intellectuelles, malgré la production infatigable de sa littérature, elle s’est montrée de plus en plus indifférente au domaine pur des idées. Livrée aux inspirations exclusives de l’économie politique, elle pratiquait avec confiance la maxime du laisser-faire et du laisser-passer. L’utilité pure était sa loi ; elle augmentait ses richesses, elle consacrait à son commerce l’expansion que d’autres pays mettaient au service de leurs pensées. Plus que jamais, sa liberté, qui a pris naissance dans les intérêts positifs, était un ressort pour sa fortune, non un principe général en vue de son influence. Malgré les ombrages de 1840, envenimés par le coup d’état et renaissant après l’expédition de Crimée, elle était devenue l’amie de la France, amie jusqu’à l’emploi du fer exclusivement, car l’idée de la guerre tombait dans un profond discrédit. Remarquez-le bien, ce n’étaient pas des philosophes, c’étaient des négociants qui lui prêchaient la paix. Comment l’Angleterre eût-elle songé à se faire centre intellectuel et moral ? Ce pays est le mieux informé du monde ; il connaît l’Allemagne directement et mieux que nous. Heureusement pour notre intérêt, celui qui a distribué aux nations leur patrimoine a fait de la Grande-Bretagne une île, extremos orbe Britannos. Elle envoie au loin des visiteurs plus qu’elle n’en reçoit. Elle a de tous côtés des ports qui sollicitent des vocations plus lucratives que celle des lettres. Elle reçoit par ses milliers de navires plus de marchandises encore que d’informations. Elle exporte beaucoup moins de doctrines que de produits manufacturés. Elle est savante cependant : aussi a-t-elle des ministres comme M. Gladstone, à la condition qu’ils se montrent dociles envers les classes moyennes. On ne se soucie pas de représenter dans le monde la philosophie et la littérature quand on ne croit guère en elles.

L’Allemagne nous a disputé nos vieilles prérogatives dans le domaine de l’esprit, nous ne disons pas précisément dans celui des idées : ce pays peut en avoir de quoi en donner aux autres, et même de quoi en laisser perdre. Elle avait le libre jeu de la pensée, que l’Angleterre dédaigne ; elle n’a jamais eu celui de ses forces matérielles, dont l’Angleterre est si jalouse. Elle jouissait d’un affranchissement complet dans la région des doctrines, qui d’ailleurs constituaient pour elle une liberté académique plutôt qu’une liberté de la presse. Elle se contentait volontiers du domaine de la métaphysique, et laissait à peu près le gouvernement de ce monde aux classes militaires. Un instant, celles-ci parurent se dessaisir en 1848 ; mais à ce moment même le peuple allemand prouva qu’il n’avait de la pratique ni l’esprit ni même le désir. La révolution de Berlin se résuma en une procession de cercueils, manifestation abstraite, idéale, qui prouva que la nation, par acquit de conscience et pour avoir ses journées de 48, n’imaginait rien de mieux que de montrer au roi combien ce qu’il avait fait était mal. Heureuse nation qui ne savait pas être révolutionnaire ! heureux princes qui en étaient quittes pour une si mince pénitence ! L’esprit révolutionnaire n’est pas indispensable, il s’en faut, pour atteindre à un rang élevé sur l’échelle de la civilisation ; au contraire il est l’ennemi de toute culture, et son triomphe est le signal de la barbarie. C’est non pas cet esprit qui était nécessaire à l’Allemagne, mais bien celui de la réalité. Ce pays est habitué à se nourrir de ses pensées. Il y a là une accumulation de connaissances qui n’est égalée peut-être dans aucune autre contrée ; c’est la diffusion des idées qui importe ici, et rien n’est moins expansif que le tempérament germanique. Où peut-on le juger mieux que chez lui ? On dirait que les connaissances dans ce pays ne tendent pas à descendre comme ailleurs. Entre les intelligences d’en haut et celles d’en bas, il y a un abîme. Ils ont l’instruction obligatoire, et ils sont un des peuples les plus superstitieux de l’Europe : nous ne l’avons pas encore, et le plus illettré de nos paysans en remontrerait aux leurs. Il ne s’agit ici ni de déprécier l’instruction obligatoire ni de rabaisser le peuple allemand. Les classes lettrées dans ce pays, quand elles parlent, s’adressent à elles-mêmes : comment supposer qu’elles se fassent entendre aisément par-dessus les frontières de cette vaste Allemagne, si diverse, si hétérogène ? Indifférentes à la politique, elles ne sauraient l’être ; elles demandent beaucoup, trop peut-être ; mais au-dessous d’elles il y a des masses profondes de peuple qui permettent à un ministre comme M. de Bismarck de répondre à celles-là par des refus, quelquefois même par une concession, celle de l’unité par exemple, comprise un peu autrement qu’elles ne s’y attendaient.

Ces considérations sur deux des peuples les plus puissants de l’Europe actuelle expliquent assez comment l’esprit français était encore placé dans des conditions favorables pour remplir sa mission. Est-il nécessaire de montrer qu’en dépit de ses entraves ou de l’incertitude de privilèges précaires il n’avait ni l’indifférence aux idées qui caractérisait les Anglais, ni le dédain de la réalité qui faisait la faiblesse des Allemands ? Il était tout au moins assez philosophe et assez pratique pour réunir dans une certaine mesure les bonnes qualités des uns et des autres. Notre siècle a vu se reproduire dans un certain degré la situation que le précédent avait connue : un chef du pouvoir indifférent au mouvement intellectuel, une littérature capable de se suffire à elle-même et d’exercer l’empire au dehors à défaut des gouvernants, — une Europe partageant, et quelquefois d’une manière très inégale, ses marques de considération entre l’un et l’autre. Dira-t-on que notre ascendant se soit effacé ? Sur les questions qui intéressent l’amour-propre national, les témoignages étrangers ont une valeur qui ne se conteste pas. Un critique anglais contemporain, aussi remarquable par l’indépendance du jugement que par la justesse des pensées, après avoir montré ce que doit l’Allemagne à notre génie, laisse échapper cet avertissement indirect à ses concitoyens : « On peut prédire que dans les lettres de tel autre pays l’esprit français est également destiné à faire sentir son influence comme élément de nouveauté et de mouvement mêlé avec l’esprit natif. Dans cinquante ans, un critique montrera à nos petits-enfants comment ce phénomène s’est effectué [5]. »

Paris a été sauvé une troisième fois des barbares : le drame dont nous parlions tout à l’heure est-il terminé ? Ne nous flattons pas : les plaisirs de l’intelligence, les délicatesses de l’esprit, sont ce qu’il y a au monde de plus facile à effrayer ; trois révolutions sociales dans une même ville en quatre-vingts ans, c’est trop pour le tempérament des lettres et des arts. Il faut que cette capitale de l’intelligence française ait une vitalité bien puissante pour avoir résisté à trois assauts de la sauvagerie. Une guerre atroce, un siège prolongé, n’avaient pas arrêté en elle la vie littéraire ; on pouvait même espérer que les inspirations du patriotisme tourneraient au bénéfice de son activité. Une insurrection sans cause avouable, des convoitises impudentes, la haine de tout ce qui est idéal ou culture de la pensée, la démolition systématique, le feu mis de sang-froid, en un mot l’horreur naturelle du sauvage pour la civilisation, voilà ce qui a tout arrêté ; voilà ce que nous avons vu et ce que nos pères dans leurs plus mauvais jours n’auraient pas imaginé.

Éloignons notre pensée de ce triste tableau ; écartons tout ce qui empêche la foi dans l’avenir de renaître. Une douleur virile ne se contente pas de gémir sur les maux de la patrie ; elle tire des malheurs publics l’enseignement qu’ils contiennent. Nous plaidons la cause de la philosophie et de l’art ; eh bien ! l’art et la philosophie ont-ils toujours fait leur devoir ? Ont-ils songé au péril qui les menaçait ? Qu’ont-ils enseigné à ce Caliban qui se cache au fond de toute société humaine ? Pourtant il rôde incessamment autour du maître pour surprendre son sommeil, pour brûler ses livres, — remarquez-le bien, ses livres, dont la destruction rendra toute chose égale entre eux. Pensez-vous qu’il ne rencontrera pas toujours quelque misérable Stephano qui lui fera goûter du vin, le rendra fou, et lui fera baiser son pied ? Il faut que le Paris de l’intelligence s’aide lui-même et travaille à son propre salut en domptant celui de la révolution.

C’est une œuvre à laquelle il ne peut suffire tout seul. Il n’y a pas trop de toutes les forces sociales combinées, coalisées ensemble pour remettre et maintenir en équilibre la société. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent l’assemblée nationale de faire le procès à la capitale : le gouvernement de la république est né en province, et il est à remarquer que les gouvernements sont attachés au berceau où ils ont pris naissance ; mais, s’il y a un procès de Paris, les lettres, les arts, la pensée, tout ce qui compose la civilisation et qui aurait le droit de se porter partie civile partage dans une certaine mesure le sort de l’accusé. Une séparation temporaire ne mettrait pas en danger l’intérêt pour lequel nous plaidons ; si elle devait se prolonger, nous ne pourrions affirmer en conscience que ce fût pour le bien de la civilisation ni des affaires. La France a fait l’épreuve des avantages qui résultent de leur union ; plus cette union a été intime, plus le crédit du pays a été grand ; on ne voit pas ce qu’il gagnerait à l’état contraire. Ou Versailles, la ville politique, diminuerait Paris, la ville intellectuelle, et ce serait autant de perdu pour l’influence française, ou Paris effacerait à la longue Versailles, et le gouvernement descendrait au-dessous de la hauteur de sa mission. On objecte les deux siècles précédents, et l’on dit que la capitale a eu tout son éclat, le pouvoir toute sa force, quand nos rois habitaient ce palais où la souveraineté nationale leur a succédé. Nous avons indiqué comment le XVIIe siècle et Louis XIV n’ont pas réellement connu cette séparation. Dans cet âge d’or de la monarchie absolue, le centre intellectuel et le centre politique étaient dans telle ou telle ville, mais autour du roi ; nous avons montré que le XVIIIe siècle seul les sépara. Qui voudrait, qui pourrait ramener cet état de choses ? D’ailleurs on ne refait point le passé. Paris perdant la confiance de la France ne nous rendrait pas les gloires d’autrefois ; Versailles ramènerait peut-être le repos des esprits, non la grandeur. On dit encore que le gouvernement n’habite pas la capitale aux États-Unis ni en Russie, — deux empires, notons-le bien, où le mouvement intellectuel est de luxe plutôt que de nécessité : on ne cite pas un seul pays de civilisation élevée qui soit dans ce cas. Est-ce la France de Bossuet et de Voltaire qui voudrait s’organiser comme si l’intérêt intellectuel n’était pas pour elle de premier ordre ? Le génie national concentré ici tient si étroitement au régime politique du pays, que les séparer serait un malheur pour l’un et l’autre. Ils ont vécu plus ou moins rapprochés par les événements, et leur existence a été d’autant plus glorieuse qu’ils ont maintenu entre eux plus d’harmonie. Dans un jour de désastres, l’un des deux, celui qui le pouvait, s’est éloigné pour le salut commun. Quand il sera bien évident que tous les périls de l’avenir sont conjurés, nous sommes assurés qu’il ne voudra pas se tenir dans un éloignement certainement inutile et peut-être funeste. Il ne voudra pas faire payer à la ville intelligente la rançon de la ville révolutionnaire.
Louis ETIENNE.


  1. Voyez Johnson, The Lives of the English poets.
  2. Première partie, chapitre 8.
  3. De l’Influence des passions, introduction.
  4. Conversations avec Eckermann, traduites par E. Delerot.
  5. Matthew Arnold, Essays in criticism, 1865, p. 169.

 

VIVRE ET RÉSISTER


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: Vivre et résister

Auteur: Alphandéry Claude (Banquier, président du Conseil national de l’insertion par l’activité économique)

Année: 1999

 

 

Il existe des gens formidables partout dans le monde. Mais comment les rencontrer ? Comment les connaître ? Comment partager leur riche expérience ?
Leur implication sociale, politique, religieuse ou culturelle les empêche de rédiger leurs Mémoires, de faire le point sur les acquis et les rencontres de leur vie souvent mouvementée.
« Les passeurs de frontières » appartiennent à cette catégorie. Descartes & Cie les accueille et transmet leur savoir et leur savoir-faire, leurs certitudes et leurs questionnements, leurs rêves et leurs passions, en une collection de « livres entretiens » où les frontières des disciplines universitaires, des idéologies, des religions, des langues, des cultures sont sans cesse « passées » afin de mettre en relation des mondes qui trop souvent s’ignorent.
Le monde est ouvert. Soyons ouverts au monde.

 

 

Présentation du livre et de l’auteur

Il est difficile aujourd’hui de se représenter ce que pouvaient ressentir les jeunes Résistants engagés dans un combat qui les conduisait, au nom de la patrie et de l’honneur, à d’étonnantes transgressions. Une certaine désobéissance devenait notre mode de vie. Les risques encourus ajoutaient le sacrifice à la fête, la réalité à l’imaginaire : le train chargé de munitions explosait comme un feu d’artifice ; les hommes d’affaires, pour se dédouaner, suppliaient les résistants d’accepter leur argent ; les hauts fonctionnaires, patriotes ou opportunistes, ouvraient leurs dossiers et facilitaient les démarches ; les avions sortis des ténèbres larguaient leurs parachutes chargés d’armes ; les ondes transmettaient des phrases sibyllines qui inscrivaient notre « armée de l’ombre » dans le formidable combat des Alliés. Mais, surtout, des milliers de femmes et d’hommes que nous n’aurions, dans d’autres circonstances, jamais connus, jamais aimés, se mobilisaient à l’appel des Résistants, s’identifiaient à leur projet.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui qui réagissent devant des institutions défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

D’une Résistance à l’autre, l’action militante de Claude Alphandéry s’est souvent déplacée. Elle s’exerce aujourd’hui face aux exclusions. Il préside depuis huit ans le Conseil national de l’insertion par l’activité économique.

 

 

Avant-propos

À l’automne 1944, se tenait le premier grand rassemblement à ciel ouvert de la Résistance, le Congrès des comités de la Libération au palais des Papes en Avignon. Cinquante ans après, presque jour pour jour, la première université des réseaux nationaux de l’insertion par l’activité économique se réunissait dans ce même lieu chargé d’histoire. Il m’était donné d’être l’un des organisateurs et des principaux acteurs de ces deux manifestations.

Entre ces deux dates le monde s’est profondément transformé et j’ai moi-même évolué de façon surprenante, dans mes idées, dans mon comportement, dans mon statut. Résistant, communiste, haut fonctionnaire, banquier, militant à nouveau, mes visages successifs, comme beaucoup d’autres, ont changé avec le temps.

Mais dans l’un et l’autre rassemblement, à deux générations de distance, des citoyens responsables, résolus réagissaient, faisaient entendre leurs voix devant des institutions qui s’étaient discréditées dans la collaboration et qui, un demi-siècle plus tard, se révélaient défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

Ce témoignage cherche à répondre à cette question à travers des souvenirs, fruits d’une mémoire sélective et sans l’aide de notes écrites, qui ne prétendent pas en l’objectivité historique, mais constituent plutôt un regard subjectif sur les événements auxquels j’ai participé et les personnalités qu’il m’a été donné de rencontrer.

 

 

De la Résistance au communisme
Le choc de la défaite

Les premières feuilles clandestines, dans l’année qui suivit la défaite, avaient une triste présentation : format réduit, impression médiocre, contenu sans vigueur, analyse incertaine de la situation en France et dans le monde. Elles avaient le mérite d’exister ; elles étaient l’amorce des réseaux de résistance.
Leur diffusion, sans exposer au départ à des dangers très redoutables n’était pas de tout repos (contrôle des gendarmes dans les trains, dans les gares) ; surtout l’accueil était le plus souvent sceptique, parfois hostile. Elles permettaient pourtant, en prenant contact avec d’infinies précautions, de repérer, de conforter les patriotes, les démocrates. Des complicités commençaient à s’établir.

C’est ainsi qu’allant porter « Libération » à Montpellier, je nouais conversation avec une très vieille dame dans un compartiment de train. Timides d’abord, nos propos s’enhardissaient peu à peu. Elle n’acceptait pas la défaite : « les gens sont trop veules, il faudrait les réveiller ». Sans lui révéler ma propre mission ni, bien sûr, les journaux clandestins dans la lourde valise que j’avais placée dans le filet au-dessus de sa tête, je lui laissais comprendre qu’une résistance commençait à s’organiser. A-t-elle deviné à demi-mot ; voyant deux gendarmes s’approcher du compartiment, elle me susurra rapidement : « S’ils demandent à contrôler votre valise, vous pouvez présenter la mienne. Je suis trop vieille, si je présente la vôtre, ils ne l’ouvriront pas ». Ainsi fut fait, je ne devais plus la revoir mais ce geste avait fortifié mon espérance ; cette connivence m’aidait à me dégager de l’impuissance et de la déréliction qui frappaient alors la grande majorité des Français.
Stupéfaits par le désastre militaire, appliqués pour l’essentiel à survivre, ils s’abandonnaient au régime autoritaire de Vichy et vivaient une terrible régression : sous couvert de l’ordre moral, ils découvraient les combines du marché noir, la crainte de l’avenir, la méfiance des voisins.
C’est qu’ils venaient de recevoir un coup de massue. Comment, après une défaite aussi soudaine et cuisante, un exode massif, des millions des leurs restant prisonniers de l’ennemi, comment auraient-ils pu imaginer un retournement, une espérance, des lendemains victorieux ?
Le maréchal Pétain ne rencontrait pratiquement pas d’opposition. Le parlement issu du Front populaire s’était mis à genoux. Les anciens partisans de la gauche doutaient d’eux-mêmes. Le pacifisme qui les habitait depuis la fin de la précédente guerre conduisait un grand nombre à préférer la défaite au combat. Certains allaient jusqu’à se réjouir d’une Europe enfin réunie et « pacifiée », fût-ce même sous l’égide de l’Allemagne, préférant gommer de leur conscience les horreurs du nazisme. Quant aux partisans de la droite, la plupart savouraient l’échec de leurs adversaires politiques ; ils attendaient du nouveau régime une revanche contre le Front populaire.
L’opinion, désemparée dans son ensemble, désinformée par une presse et une radio asservies, faisait confiance au Maréchal pour sauvegarder ce qui pouvait l’être, pour négocier au mieux avec les vainqueurs fût-ce en leur livrant des réfugiés étrangers qui

paraissaient être, Vichy ne cessait de le répéter, responsables de nos désastres.
Au surplus, l’attaque et la destruction d’une partie de la flotte française par la marine britannique à Mers El-Kébir ravivaient de traditionnelles rivalités et ajoutaient à la confusion des sentiments.
Le limogeage en décembre 1940 de Pierre Laval (premier responsable de la chute de la République, partisan d’une collaboration à outrance mais peu apprécié par l’extrême droite maurassienne qui entourait Pétain) et son remplacement par l’amiral Darlan réputé républicain et moins compromis dans la collaboration, fortifiaient chez beaucoup l’impression que le Maréchal jouait double jeu, défendait notre souveraineté face au vainqueur en s’appuyant sur une marine encore puissante et sur notre empire.
De fait, tout en ménageant les Américains (qui ne demandaient alors que de maintenir des relations convenables avec Vichy) et en gardant l’apparence de la neutralité, le projet Darlan (soutenu par le Maréchal et l’ensemble du gouvernement) était d’offrir aux Allemands l’aide logistique des bases militaires de l’empire en Afrique, aux Antilles, au Levant et en Extrême-Orient en échange de concessions sur les conditions d’armistice (prisonniers rapatriés, ligne de démarcation assouplie, ravitaillement amélioré) et de rallier progressivement le camp allemand pour obtenir un traité de paix honorable.
Les Français n’étaient bien sûr pas informés de ces manoeuvres ; et dans ce climat étrange où la patrie vaincue, envahie, changeait de visage et rejetait les institutions et les valeurs de la République, tandis que la vie quotidienne reprenait tant bien que mal son cours, rares étaient ceux qui par un patriotisme résolu ou par un ferme attachement aux principes démocratiques s’opposaient sans complaisance au nouveau régime et aux exigences de l’ennemi.

 

Veillée d’armes

suite… PDF

LA FACE CACHÉE DE L’ÉCOLE


histoireebook.com


Auteur : De Tocquesaint Arnaud
Ouvrage : La face cachée de l’école – Essai de déconstruction idéologique
Année : 2013

 

 

 

4ème de couverture
Défiant la police de la pensée qui sévit au « pays des
droits de l’Homme », La. Face cachée de l’École mène
une analyse fouillée et sans langue de bois du
délitement d’une institution qui fit pendant un siècle
l’admiration du monde entier. Dépassant une vision
trop souvent édulcorée ou cloisonnée du problème, ce
livre l’aborde par le cœur : la stratégie de sape
habilement mise en œuvre par les antinationaux.
Pour la première fois, un auteur envisage
l’abaissement de l’instruction dans sa globalité,
comme un système de pensée et d’action, comme un
objectif idéologique en passe d’être atteint. La Face
cachée de l’École est un livre de prophétie politique,
un livre qui élève.
Arnauld de Tocquesaint est historien et essayiste,
spécialiste des questions scolaires.

 

 

PRÉFACE
Qu’ils soient tenus en place publique ou en cercle plus
spécialisé, les discours portant sur les maux de !’Éducation
nationale française confinent au grotesque. Conditionnés
par l’ignorance générale et une stratégie de détournement
orchestrée par l’appareil politique, ils ne portent jamais sur
les véritables causes et rouages qui ont fait charogne d’un
système envié autrefois à travers le monde. Tenons-en pour
preuve le faux débat actuel sur la semaine de quarre jours
et demi, que personne n’a demandée mais qui nourrit la
manoeuvre dite du hareng fumé, dont Vincent Peillon use et
abuse. Ce projet, qui ne répond à aucun souhait particulier
ni ne propose quelconque solution à court ou long terme,
a l’immense avantage de confisquer l’intérêt pour les réels
enjeux et analyses tout en monopolisant les parents sur
l’unique bordel d’organisation familiale à venir. Bref, on
brasse du rien pour masquer le tour.

 

 

La première condition à toute réflexion pertinente est
donc d’avoir à l’esprit le schéma structurel d’une hiérarchie
qui n’a plus rien de nationale tant elle satisfait des intérêts
d’orientation mondialiste. Nous proposerons donc en guise
de préambule au travail d’Arnauld de Tocquesaint un rappel
analytique de la régie pyramidale déterminant le pseudo enseignement
dispensé à notre jeunesse.
En base de cette représentation, la masse des principaux
concernés dont, disons-le clairement, la voie et l’intérêt valent
pour pets de lapins dans les prises de décisions: parents, élèves,
professeurs et peuple sont les soucis cadets des instances
directrices. Selon cette dimension verticale montante vient
ensuite tout un appareil administratif composé de chefs
d’établissement, d’inspecteurs à responsabilités variées, de
recteurs et autres sous-fifres dont la tâche essentielle est de
veiller au bon fonctionnement et à la bonne application de
consignes décidées en amont. Ce corps administratif dispose
donc d’une autonomie très relative et regroupe des personnels
à vocations diverses allant de la corruption1 éhontée du
carriériste à l’honnêteté sacerdotale du fonctionna ire intègre.
Le sens de lecture porte ensuite au ministre de
l’Éducation dire nationale, censé être l’autorité française
en la matière et principal décideur en fonction de l’intérêt
majeur de la population dont il est redevable. Cependant,
depuis plusieurs décennies, la figure ministérielle n’est plus
garante de rien et son activité essentielle consiste en le
relais de recommandations imposées par l’ordre européen,
l’entretien d’un électorat de profs et la manipulation susdite
relevant du détournement d’opinion publique. La rupture
est ici. Auparavant envisagé, de façon sommaire, comme


1. Voir la deuxième partie de notre article  » Le pion, la brute et le truand ,,
http://www.egaliteetreconciliation.fr/Le-pion-la-brute-et-le-truand-6899.html.


foncièrement protecteur de l’avenir de notre jeunesse et
nation, le ministre de l’Éducation française, sorte de VRP
euro-carte, est aujourd’hui le chien des pires instincts de la
nouvelle oligarchie, sans plus. Cette castration d’autorité
trouve son pendant complice en une opposition syndicale
de carton-pâte qui, si elle eut une fonction contraignante
par le passé en instaurant de la contradiction sociale, a perdu
aujourd’hui tout crédit par abus de privilèges et incapacité à
produire de véritables réflexions. Cette double déconfiture
s’est matérialisée en une piètre coalition d’intérêt où chacun
feint de jouer hypocritement son rôle tout en prenant garde
de ne pas libérer son siège par crainte qu’on le lui prenne.
Pitoyable.
Remontant la pyramide de notre disgrâce nationale,
entrons maintenant dans les arcanes européistes, où se perd
l’avenir de millions d’enfants. À noter que nous passons outre
la fonction protectrice du chef d’État puisque le président de
la République n’intervient en rien quant à ce qui nous occupe,
à l’exception de deux ou trois saillies en périodes électorales
en espoir de collecte de voix. Plus personne ne tient donc
vraiment la baraque, la basse-cour trouve donjon fermé et
voit son sort remis en mains de suzerains d’autres contrées,
qui entrent dans notre futur comme dans un moulin pour
piller les réserves de nos temps prochains.
Androulla Vassiliou est la commissaire à !’Éducation,
la Culture, le Multilinguisme et la Jeunesse. Rien que ça.
Elle n’a pas été élue mais nommée par Barroso. Le premier
constat est donc celui du caractère non-démocratique de
l’exercice politique d’une haute responsable de l’Union
européenne (UE). Avant 2012, année de sa nomination,
elle évolua professionnellement dans le milieu bancaire en
tant que conseillère juridique de la Standard Chartered,

importante entité financière réalisant de colossaux profits sur
les marchés asiatiques et africains puis à la Bank of Cyprus
avant de se reconvertir en femme de président. L’une des plus
hautes dirigeantes en charge de la formation intellectuelle,
culturelle, sociale et morale des élèves, apprentis et étudiants
français est donc une banquière parachutée sans aucune
expérience dans le domaine et qui n’a pas eu recours à la
légitimité des suffrages pour occuper sa fonction.
Sa responsabilité consiste à prolonger les grandes
lignes idéologiques prescrites dans les textes européens
fondamentaux et à veiller à leur application dans le champ
qui lui a été confié. Par le biais de sous-commissions,
programmes et enquêtes menés par des exécutants de
l’ombre, elle est donc garante de la fin des souverainetés
nationales sur leur système éducatif. Son autre rôle, moins
connu, est la surveillance de la bonne allégeance des ministres
concernés accompagnée d’avertissements, flicage et autres
sanctions en cas d’insoumission. Cette posture est cependant
illégale selon le Traité sur le fonctionnement de l’Union
européenne (TFUE), qui place l’ éducation au rang des
compétences d’appui respectant l’autonomie de gestion des
pays membres uniquement censés recevoir conseils de la part
de la Commission. Il n’est d’ailleurs rien de plus illustrant
pour vérifier que l’UE enfreint ses propres codes en toute
impunité que les allocutions de Viviane Redding, ancienne
commissaire de !’Éducation au brushing improbable,
véhémente et zélée, grande offusquée du sort des Roms mais
employeuse de sans-papiers à bénéfice personnel sur le dos
du contribuable2.
Enfin, il serait stupide de penser que tout cela n’est


2. Sur ce point, voir notre article  » Quand l’Union européenne triche à son propre jeu  » :
http ://www.egaliteetreconciliation.fr/Quand-l-Union-Europeenne-triche-à-son-propre-jeu-8039.html.


qu’affaire de politicards autoproclamés et d’ignorer la grande
influence des groupes de pression qui terminent la structure
annoncée. La collusion entre instances européennes et
lobbyisme n’est même plus un secret de Polichinelle et la
suprématie de l’économique et du financier sur l’intérêt
public s’affirme aujourd’hui sans la moindre retenue ni
stratégie déguisée. L’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE) et le Table ronde
européenne (European Round Table, ERT) sont en ce sens
les entités les plus agressives. Si l’une est assez connue, l’autre
entretient sa redoutable et permanente activité dans une
opacité totale qui ne supporte aucune pénétration d’autorités
officielles. L’ERT, qui rassemble les représentants des 45 plus
grandes entreprises européennes (Total, Nestlé, Siemens … ),
exerce, entre autres, son influence sur la rédaction de tous les
textes fondamentaux de l’UE et impose ses lois de destruction
sociale au nom du sacro-saint principe de « stimulation de
la compétitivité mondiale3 ». Elle est organisée en groupes
de travail relatifs à mus les champs de l’activité politico-économique
et affiche une conception très clairement arrêtée
de l’éducation qui « doit être considérée comme un service
rendu au monde économique4 ». Sans commentaire. Anecdote
tristement drôle, l’un des présidents les plus actifs du « groupe
éducation » fut François Cornélis, sans doute un expert en
pédagogie et PDG de Pétrofina …
Quant à l’OCDE, elle fournit des programmes de
destruction de systèmes nationaux « clés en main » en prenant
jusqu’au soin d’en livrer la stratégie: «Pour réduire le déficit
budgétaire, une réduction très importante des investissements
publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne


3. Voir le rapport sur l’ERT de l’Assoreveil : http://assoreveil.org/err.lrnnl.
4. Idem


comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses
de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité
de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire,
par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux
universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre
d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment
à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une
baisse graduelle de la qualité de l ‘enseignement et l’école peut
progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des
familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par
coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de
telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la
population » (Christian Morisson, ancien chef de la division
du centre de développement à l’OCDE, consul tant auprès de
la Banque mondiale, du Bureau international du travail et de
l’OCDE a écrit ces propos dans La Faisabilité des ajustements
économiques, cahier d’économie politique n° 13 de l’OCDE).
Il semble que les choses ne puissent pas être plus clairement
exposées.

Divers enseignements s’imposent au constat de cette
séquence lobby-commission européenne-ministre de
l’éducation/syndicats-corps administratif- parents/ élèves/
profs/ peuple.
La série doit d’abord s’envisager objectivement pour ce
qu’elle est : un appareil idéologique destiné à scléroser les
indépendances nationales et formater les jeunes esprits en
vue de les modeler aux aspirations du mondialisme oligarque.
Arnauld de Tocquesaint fait une démonstration sans appel des
amputations agressives effectuées au cours de la composition
des programmes scolaires et de leur répartition selon le
niveau d’études. On pourrait ajouter à ce point fondamental
une constante incitation, voire exhortation, à la mobilité

géographique intrinsèque à la préparation de populations
nomades et malléables dont le déracinement identitaire est
plus qu’encouragé. Programmes d’études hors frontières de
diverses natures, bourses, skill5 accreditation card (sorte de
passeport européen recensant les compétences), et validations
internationales des niveaux acquis par des organismes
privés ne son que peu d’exemples de ce conditionnement
à l’orientation professionnelle apatride. Quant à
l’assujettissement de l’éducatif au tout-économique, on en
trouve de nombreuses manifestations relies, entres autres, les
axes de tâches préconisées dans le Cadre européen de langue :
«salutations de l’employé», « remerciements de l’employé», «se
renseigner sur la durée du préavis », « comprendre et suivre les
règles d’embauche », « présider une réunion », « donner son
accord sur l’achat!6 ». Là encore on ne peut être plus clair dans
les attentes de formation.
Ajourons que ce façonnage d’esprits est parallèlement
accompagné d’un abrutissement intellectuel et culturel
délibéré fort bien détaillé par Jean-Claude Michéa dans
L’Enseignement de l’ignorance. À l’exception des rares éléments
de pôles d’excellence qui bénéficient encore d’une formation
minimale motivée par des fonctions à venir exigeant un
seuil de culture et d’autonomie critique sommaires, le reste
des « apprenants » n’est en rien destiné au développement
d’entendement, en raison du risque d’une trop gênante
appréhension du monde et d’une dangereuse indépendance.
La majorité d’entre eux sont donc considérés soit comme des
techniciens moyens à vocation pragmatique qui ont « une
demi-vie de dix ans, le capital intellectuel se dépréciant de 7 %
par an, tout en s’accompagnant d’une réduction correspondante


5. Voir notre article « I:école des nomades » : http://www.egaliteetreconciliation.fr/L·ecole-des-nomades·5914.html.
6. ldem


de l’efficacité de la main d’oeuvre7 » soir comme des inutiles
qui « ne constitueront jamais un marché rentable » et donc
l’ « exclusion de la société s’accentuera à mesure que d’autres
vont continuer à progresser2 ». A partir de là, c’est open bar,
tittytainment en perfusion pour tout le monde, TF1, RSA,
foot, shit ou shopping, chacun sa came, le tout étant de
maintenir sous contrôle un troupeau de consommateurs
abrutis et inoffensifs qui iront se faire garder à l’école, où
on leur expliquera l’égalité entre citoyens selon une mixture
sociétale prévenant de tous risques de compréhension
fondamentale, de culture solide, de morale ferme et d’éveil
intellectuel.
Le schéma d’organisation décrit a par ailleurs engendré un
tour autre phénomène, beaucoup moins connu et abordé : la
transformation de !’Éducation nationale en cliente du marché
dominant. N’oublions pas que le but de ces braves membres
de l’ERT est d’engranger pépètes et développer la puissance
du groupe coré en bourse. Fort de son accaparement,
l’oligarchie financière et économique a trouvé dans la faillite
et la lâcheté de l’administration politicienne un segment de
ventes qui semble illimité. L’argent public remplit désormais
les caisses de sociétés d’équipements informatiques, de
production de didacticiels ou d’aménagement multimédia
high-tech. Là encore, les illustrations de cette soumission du
politique au lobbyisme économique ne manquent pas. Les
conseils généraux ou régionaux inondent les établissements
de machines qui finissent au placard pour cause de double
emploi, offrent en masse des tablettes pré-configurées aux
élèves en échec parce que les pauvres petits ont du mal
à apporter les manuels en classe, ou plongent les salles de


7. Rapport de la Commission du 24 mai 1991 repris à plusieurs reprises dans Tableau noir (Gérard de Selys et Nico Hirtt, EPO, Bruxelles, 1998).
8. Rapport de la Table ronde, février 1996. Cité dans Tableau noir, p. 43.


philo dans l’obscurité car Platon et Kant se découvrent
maintenant à la lueur d’écrans en tous genres9. Comme le dit
fièrement Borredon, PDG du groupe ITOP, les académies
sont devenues les « partenaires » des fournisseurs en haute
technologie.
Enfin, il est impossible d’éviter, par le biais de la hiérarchie
décrite, un énième constat de la faillite d’une prétendue
gauche au profit de la pire des droites. La saisie de l’école
par infiltration de l’économico-financier n’a été possible
que par l’asservissement, la lâcheté et la bêtise d’un corps
politique qui mériterait l’inculpation pour haute trahison.
Considérée comme l’un des derniers remparts à l’immoralité
du libéralisme sauvage, l’école est devenue perméable à
ses perversions. Affaiblie, dénaturée, discréditée et non
protégée, elle ne fut que la proie facile pour les charognards
en quête de nouveaux champs d’expansion. D’influence
étasunienne, les sciences de l’éducation émergent peu avant
les années 60 et regroupent autour du pédagogisme un
conglomérat d’approches plus ou moins fumeuses selon le
cas (pragmatisme, behaviorisme, constructivisme et plein
d’autres« ismes ») qui ont fait depuis longtemps leur preuve
outre-Atlantique en matière de création d’illettrés10.

Incapable de reconnaître ses erreurs et de tirer leçon,
un gauchisme forcené, amplement décrit dans La Face
cachée de l’École, a détruit notre modèle éducatif plaçant un
«apprenant» en sucre au centre de tout, réduisant le professeur
au rang d’accompagnateur sans autorité, introduisant
le sociétal en abondance aux dépends de l’instruction,
immisçant le communautarisme au mépris du sentiment
national, les pédagos ont offert nos enfants au délitement
moral, à la faillite scolaire, au déracinement culturel, à la
rupture du pacte social. Aujourd’hui « L’apprenant » te
crache à la gueule et son « vas-y (foire enculés » est à peine
sanctionné. Autant faire confiance à Dolto pour l’avenir de
notre jeunesse, quand on voir ce que son partouzeur de fils
est devenu … Aujourd’hui, le sparring partner gauchiste a
pratiquement disparu, car désormais inutile à l’installation
des nouveaux maîtres, cerces, Mme Machin continue toujours
son apologie d’une lointaine mixité avant de retourner vire se
faire épiler la charte chez Dessange, mais l’épaisseur politique
de la majorité des enseignants se mesure aujourd’hui en
millimètres. La fausse résistance a donc fait place au désert
idéologique.
Prise de pouvoir néolibérale favorisée par la faiblesse
politicarde, abrutissement volontaire de populations adaptées
aux exigences du marché, clientélisation de l’Éducation
nationale et déliquescence idéologique d’une gauche idiote
diluée dans les intérêts de la droite mondialiste, voilà ce qui
détermine l’avenir de nos gosses et de notre pays.
La représentation de la hiérarchie pyramidale énoncée
doit présider aujourd’hui à toutes réflexions sérieuses avant
d’envisager une quelconque résistance. Cette prise de
conscience nécessaire s’avèrera bien plus utile que les manifs
de pseudo-syndicats ou le matraquage aveugle et incessant
également subi, et à tort en ce cas, par les personnels éducatifs
intègres, responsables et professionnels qui, à l’opposé des
corrompus ou imbéciles, préservent les jeunes esprits de cette
décadence générale.
Ruben Azahar

AVANT-PROPOS
En 2008, la Palme d’or du festival de Cannes – dont on
pouvait espérer qu’il était un festival de cinéma et pas une
tribune idéologique – a été attribuée au film Entre Les murs
de Laurent Canter, tiré du livre de François Bégaudeau, ex-professeur
stalinien devenu libertaire et «écrivain». Ce livre
et ce navet veulent pourfendre l’« idéologie réactionnaire ». lis
prônent, sans grande originalité, un soi-disant « réalisme» qui
consisterait à « s’adapter et non exclure », c’est-à-dire à adapter
l’École aux élèves et non l’inverse, c’est-à-dire plier l’institution
scolaire aux exigences – fort variées par ailleurs – des enfants et
adolescents. Les deux« artistes »ne savent probablement pas que
c’est ce qui est déjà explicitement demandé aux professeurs par
le ministère : « Le professeur est capable d’adapter son enseignement
à la diversité des élèves [ … ] de participer à la conception d’un projet
personnalisé de scolarisation, d’un projet d’accueil individualisé1. »

Or, l’apologie de la démagogie donne depuis quarante ans les
résultats que les professeurs connaissent tous, du moins ceux qui
sont encore devant des élèves ce qui, à sa décharge, n’est plus
le cas de monsieur Bégaudeau qui a déserté le navire aussi vire
que le capitaine du Concordia. Il préfère le strass et les paillettes,
on peut le comprendre. Le métier n’était-il plus intéressant?
Le salaire n’était-il plus suffisant? Les élèves n’étaient-ils plus
« sympas » ? Le chahut n’était-il plus aussi mélodieux? Arrêtons
l’hypocrisie! M. Bégaudeau n’est pas habilité à parler de l’École
qu’il a – heureusement – abandonnée.
Philippe Meirieu, Grand Prêtre du pédagogisme droit-de-l’hommiste,
s’est lui-même désolidarisé du film : il a déclaré,
avec raison, que « le film montre exactement ce qu’il ne faut pas
faire en matière de pédagogie2 ». La pédagogie du professeur
repose sur « l’affect » et il est «sans cesse entraîné par Les élèves
sur leur propre terrain, au lieu de les tirer vers le haut, vers la
culture et le savoir ». Parfois, les dérapages sont plus graves:
quand une élève lui dit qu’elle n’aime pas la France, notre
hussard de la République répond qu’ il n’est pas non plus
toujours fier de son pays3. Mais de cela, l’écolo-gauchiste
Meirieu ne dit mot.
L’École républicaine, jusqu’en 1968, avait ses défauts et
nul n’en disconvient; elle n’était pas parfaite et il est inutile
de ressasser une nostalgie stérile de l’École de Jules Ferry. Elle
fonctionnait, à partir du lycée surtout, sur un mode élitiste et
était en grande partie réservée aux classes dirigeantes. Mais elle
ne mentait pas. Elle avait promis la gratuité et la laïcité: elle
tint parole. Elle avait promis d’éradiquer l’analphabétisme,

pour les garçons et les filles : elle le fit. Elle avait promis
d’instruire les enfants de six à treize ans dans les matières
fondamentales : elle le fit. Elle avait promis de préparer les
enfants à s’insérer dans le monde du travail : elle le fit. Elle
avait promis de récompenser les élèves méritants et d’aider les
nécessiteux : elle le fit. Elle avait promis la promotion sociale
par le travail et l’effort: elle le fit. Elle avait promis d’élever
tout un peuple dans l’unité nationale et la communion
patriotique: elle le fit. Elle avait promis de sanctionner la
fin des études primaires par un examen solide et reconnu :
elle le fit. Elle avait promis aux professeurs la reconnaissance
et le respect : elle le fit. Elle avait promis aux Français qu’ils
seraient fiers de leur École et ce fut le cas.
En cela réside la grande différence avec l’École post-68,
l’École qui ment. I’ École qui ment aux élèves, qui ment aux
parents et qui ment à ses professeurs. L’École de la démagogie
et du renoncement, l’École des ânes. L’École des fans et
celle des femmes. l’École des gauchistes et des syndicalistes
intégristes, main dans la main avec les ultra-libéraux qui n’ ont
surtout pas besoin de jeunes qui pensent et réfléchissent.

L’ÉCOLE DES FANS

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PILLEURS D’ÉTAT


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Ouvrage: Pilleurs d’État

Auteur: Pascot Philippe

Année: 2015

 

 

4ème de couverture

« On ne le dira jamais assez, tous les parlementaires ne sont pas
pourris. C’est même une minorité d’entre eux, mais force est de
constater qu’ils profitent d’une mansuétude complice de la majorité
de leurs collègues. »
Philippe Pascot a côtoyé les élus de tout bord pendant près de 25
ans. Il recense dans cet ouvrage les abus légaux dans lesquels tombe
la classe politique française : salaire exorbitant, exonération d’impôts,
retraite douillette, cumuls, emplois fictifs, déclarations d’intérêts et
d’activités bidons et tant d’autres petits arrangements entre amis.
Derrière une volonté affichée de transparence et de « moralisation »
de la sphère politique, nos élus entretiennent leurs propres intérêts au
travers de lois de plus en plus incompréhensibles, quand nous,
simples citoyens, devons nous serrer la ceinture.
Sans parti pris, l’auteur rend compte de ce pillage d’État et du
système qui le permet.
Adjoint au maire d’Évry Manuel Valls, ancien conseiller régional,
chevalier des Arts et des Lettres, Philippe Pascot milite pour une
réelle transparence de l’exercice politique.
Il est l’auteur avec Graziella Riou Harchaoui de Délits D’élus,
tome 1, 400 politiques aux prises avec la justice (Max Milo, 2014).

 

Citation

« Un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de
loups ! »
Agatha CHRISTIE

« Tout ce qui est d’intérêt public doit être public. »
Edwy PLENEL

Avant-propos d’échafaud
En l’an demain, quand l’eau aura un peu coulé sous
les ponts et que les médias regarderont ailleurs…
L’aube vient juste de se lever dans la cour et je sais qu’aujourd’hui,
sans bien le comprendre encore, est un jour bizarre pour moi. Je
regarde autour de moi et, petit à petit, se dessinent beaucoup de
présences que je commence à reconnaître. Je constate en balayant
l’ensemble de l’horizon qu’ils sont quasiment tous venus. Pas de peur,
pas de question, je savais qu’un jour cela arriverait.
Ils sont là, dans la cour, l’oeil déjà rivé sur l’outil chronophage mais
indispensable à leur survie quotidienne : le portable haut de gamme et
rutilant. Malgré l’heure matinale pas un seul n’est en débraillé.
Le premier que je distingue à travers mes yeux maintenant bien
ouverts, c’est Jean-Luc Mélenchon. Comme d’habitude, dans une
attitude faussement désinvolte mais éminemment calculée, il essaye de
se mettre devant. Il me fait signe d’avancer d’un geste de la main, l’air
agacé comme l’élu teigneux et vindicatif que j’ai connu du temps où il
formait un trio inséparable avec Julien Dray et Marie-
Noelle Lienemann. Jean-Luc, c’est un type très tolérant sur le
papier ou dans les médias ; Mélenchon, c’est celui qui entrait dans des
colères noires dès qu’on le contredisait. Déjà à l’époque, il cajolait
d’une main pendant qu’il bastonnait de l’autre. Une fois, j’ai eu
l’outrecuidance de présenter des candidats contre lui. Pendant un bout de temps, lors des meetings, il a refusé de s’asseoir à côté de moi.
Tiens, elle est là aussi, Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice
parachutée à Paris après un passage par Hénin-Beaumont. À l’époque
où je la fréquentais, elle était maire d’Athis-Mons. En ce temps-là,
pour faire plaisir à la politique de tonton Mitterrand, elle embauchait
à outrance des demandeurs d’emploi en contrats aidés sur sa
commune. Souvent, on en trouvait en train de buller toute la journée
derrière les fourrés. Sacrée bonne femme que la Marie-Noëlle, qui
n’avait pas sa langue que dans sa poche.
Où est le troisième ? Ah il est là Julien Dray, l’air débonnaire, les
mains dans les poches et le menton enfoncé dans le col de son
manteau. Il a pris encore un peu de poids depuis notre première
rencontre il y a presque trente ans. C’était dans une télé locale, et ce
jour-là je lui ai offert une peluche pour ses enfants. Je crois que ça l’a
marqué, il m’en a parlé vingt ans après. Il a moins aimé les quelques
fois où, lors de ses voeux dans la ville de Sainte-Geneviève-des-Bois,
je lui offrais régulièrement une montre en plastique. Il me fait un petit
signe amical de la tête, je lui renvoie son bonjour d’un hochement de
tête.
Je fais un pas et j’aperçois Jacques Guyard, le Grand Jacques, un
des premiers députés-maires et ministres que j’ai rencontrés. Lui, il
riait toujours, un rire fort et massif qui emportait inéluctablement votre
adhésion. Un grand bonhomme ce Jacques, capable de vous entuber
jusqu’au bout en souriant et en s’arrangeant pour que vous lui disiez,
en plus, merci. Un homme politique comme on n’en fait plus, tout en
classe et en grâce. À côté de lui il y a son vieux copain,
Xavier Dugoin, l’homme du rapport Xavière Tibéri, ancien président
du conseil général de l’Essonne. Toujours la même allure altière, un
homme profondément humain et roublard à la fois. Xavier est capable
de rebondir même quand il est au fond de la piscine, et Dieu sait s’il a
connu le fond de la piscine. Il a, comme Jacques, un côté sympathique que ne possèdent plus beaucoup d’hommes et de femmes politiques
d’aujourd’hui. Il me fait un petit clin d’oeil complice et s’éloigne.
Mine de rien, cela me fait plaisir de voir tout ce beau monde réuni
dans cette cour et semblant être venu spécialement pour une fête ou
une inauguration. Je ne pensais pas en connaître autant de tous ces
hommes et toutes ces femmes que j’ai rencontrés ou avec lesquels j’ai
travaillé ces dernières années. C’est que mes yeux commencent à
s’habituer à la lumière du jour et je distingue maintenant même ceux
qui sont au fond, par timidité ou parce que les autres, plus téméraires
ou carnassiers se sont mis devant. J’en reconnais beaucoup, et
plusieurs visages me sautent aux yeux. Il y a Nicole Guedj, ancienne
ministre et amie très proche de Jacques Chirac. En la voyant, je me
remémore le travail fait. Grâce à moi, elle ne fume plus et a même
réussi à se passer du chewing-gum dont elle était devenue addict.
Toujours aussi élégante, elle me regarde, un petit sourire triste sur les
lèvres. Il y a aussi le très hautain Roger Karoutchi. Lui ne pouvait
pas s’empêcher de me côtoyer avec l’air profondément condescendant
de celui qui sait tout. Je l’ai vu adresser « presque » le même regard à
ses assistants. Pourquoi les choisissait-il l’air si jeune, si éphèbes ?
Pour mieux les dominer peut-être ?
Je suis content car j’aperçois Jean-Vincent Placé. Il me doit son
début de carrière en politique ; « Agnès », femme de ministre, m’avait
appelé pour me demander s’il fallait mettre ou non ce trublion sur la
liste municipale des Ulis. C’est ainsi qu’il est devenu conseiller
municipal même si, honnêtement, il a plutôt brillé par son absence.
Quand je pense qu’il était tout maigre et timide quand je l’ai connu
simple assistant dans un autre parti. Il souffle dans ses deux mains
qu’il a remontées sur son visage, l’air de faussement s’ennuyer,
comme d’habitude, mais ses petits yeux perçants sondent, regardent,
soupèsent tout ce qui l’entoure. Je commence à me demander pourquoi
ils sont tous là : une manif ? Un colloque ? Paradoxalement et confusément je sais que c’est logique, comme dans l’ordre des choses.
Devant moi, il y a une sorte de haie d’hommes et de femmes
politiques qui ont jalonné mon parcours. Marine Le Pen est là,
entourée de Dominique Joly et de Marie-Christine Arnautu que j’ai
bien connue. Derrière eux, un peu en retrait je reconnais
Micheline Bruna, femme discrète et très sympathique. C’était la
secrétaire particulière de Jean-Marie (le père) et nous avions
sympathisé car j’étais le seul élu, hors de son parti, qui lui faisait la
bise pour lui dire bonjour, mais je n’ai jamais – contrairement à
d’autres qui la snobaient ostensiblement – négocié d’accord secret
avec son parti. Elle m’envoie avec Marie-Christine un petit baiser
pendant que j’avance. Je vais encore me faire des ennemis.
Je commence à avoir un peu froid et je me rends compte que je suis
en simple chemise blanche. Je tourne la tête et je vois Serge Dassault
entouré de son aréopage de conseillers. Je suis vraiment content
d’avoir réussi à lui soutirer plus de 100 000 francs de l’époque au
profit d’une association qui luttait contre la leucémie et dont je
m’occupais avec une femme en or : Mme Boucher dite « Maman
Boubou ». C’était l’époque où il voulait être maire de Corbeil.
J’aurais pu lui en soutirer un peu plus si, un jour où il devait nous
remettre un nouveau chèque pour développer la banque de donneurs
de moelle osseuse, quelqu’un ne lui avait pas susurré à l’oreille que
j’appartenais à un parti politique concurrent du sien. Je le revois
encore remettre le chèque dans sa poche et nous prier de sortir
immédiatement, sans ménagement. Pas très élégant de sa part mais le
personnage a-t-il jamais été élégant ? Juste riche, il ne pouvait pas
être les deux.
J’ai encore un peu plus froid. Un petit vent me glace le cou et me fait
frissonner. Ce qui me reste de mon col n’est pas fermé et flotte sur
mon cou offert. Il faudra vraiment que je fasse plus attention à mon
apparence. J’avance encore un peu, à pas lents et mesurés, et je vois Christiane Taubira, toujours pimpante, le sourire carnassier, prête à
mordre si on essaye de l’agresser. Un sacré caractère que n’a pas
supporté longtemps le chauffeur que je lui avais trouvé pour ses
déplacements à Paris. Mais une sacrée bonne femme qui ne s’en laisse
pas compter et qui sait, contrairement à d’autres politiques, ne pas
lâcher même si le vent de la popularité est contraire. J’ai toujours bien
aimé cette femme, je ne sais pas si son affection à mon égard était du
calcul ou de la sincérité.
Un petit groupe me regarde passer, il y a François Lamy en grande
discussion avec Jérôme Guedj, président du conseil général de
l’Essonne, battu lors des départementales de mars 2015, ex-député et
fervent défenseur du mandat unique tant que lui n’en a pas eu
plusieurs, Olivier Thomas, maire de Marcoussis, ancien ennemi de
Guedj devenu son ami, Carlos Da Silva député suppléant de
Manuel Valls ; ils regardent en parlant à voix basse le vieux sénateur
Michel Berson qui est là, debout et encore vaillant. Ce même
Michel Berson qui, grâce au petit paquet de voix que je représentais à
l’époque, est devenu sénateur malgré la traîtrise de son propre parti.
Je prends conscience d’un seul coup que presque tous les élus que j’ai
connus durant mon passage en politique sont là. Les petits et les
grands élus se sont réunis ce matin dans cette cour aux pavés gris.
J’entrevois au milieu d’un groupe qui s’agite, le brave et sympathique
Michel Pouzol, ex-Rmiste devenu député et dont le principal fait
d’armes est d’en avoir fait un livre. Il y a aussi Francois-
Joseph Roux, l’homme par qui l’affaire Tron a commencé. Du coin de
son oeil malicieux, ce roi de la moustache apparente, éminence grise,
Corse et franc-maçon, regarde sans rien dire. Il n’est pas loin
d’ailleurs le député-maire Georges Tron, l’homme qui aimait trop
caresser les chevilles des femmes. Déjà il y a une bonne vingtaine
d’années, quelques-unes de mes amies, femmes et journalistes, ne se
rendaient à des rendez-vous professionnels avec lui qu’en prenant bien soin de mettre des bottines hautes sous un pantalon bien fermé,
tant son incoercible besoin de toucher pouvait devenir envahissant.
Quand j’y repense, parmi cette foule politique, j’en ai froissé plus
d’un et malmené quelques autres. Certains ont même perdu des
élections par ma faute. En 2001, toute une agglomération de cinq
villes est passée dans l’autre camp politique parce que je n’avais pas
accepté le non-respect de la parole donnée et des accords politiques
signés. Être incontrôlable a été, pour les autres, mon plus grand défaut
en politique. En dehors du moule et refusant d’être dans le sérail, je
n’en ai toujours fait qu’à ma tête, refusant de ne pas comprendre ce
pourquoi je votais. Je ne voulais jamais signer un parapheur sans
savoir ce qui était écrit dedans : je bloquais le système, me disait-on.
Impardonnable : j’ai refusé des places, des mandats en or, juste pour
ne pas trahir un ami. On m’a pris pour un ovni, un malade qui ne
comprend rien à la politique. Je n’ai pas accepté non plus les pots-devin
que l’on m’a proposés quelquefois et je comprends que cela en ait
choqué quelques-uns. J’ai toujours préféré inviter à déjeuner le
personnel plutôt que les chefs de service. Beaucoup d’entre eux m’en
ont voulu, d’une colère sourde et vengeresse, d’oser remettre en cause
la sacro-sainte prérogative due à leur rang : être l’interface
obligatoire et incontournable de tout message d’action politique en
direction du personnel. Pardon donc à tous ces chefs de service qui
me regardent aujourd’hui du coin de l’oeil tandis que je passe devant
eux. Ils affichent chacun l’expression parfaite et calculée de celui qui
se veut compatissant et amical mais qui en réalité vous méprise.
Je m’avance un peu. En tournant la tête vers la gauche, j’aperçois
Michel Abhervé. Il a du mal à marcher mais est toujours droit dans sa
tête. C’est un homme de conviction que ses camarades ont éjecté à
cause de sa trop grande droiture. Juste derrière lui se tient le brave
Thierry Lafont qui fut tout étonné de devenir maire de sa ville de
Lisses, simplement à cause d’une triangulaire dont j’étais responsable pour m’être maintenu dans un deuxième tour d’élections municipales.
Il y a aussi celui qui fut pour moi un grand maire, mais trop peu de
temps, de la ville de Courcouronnes : Bernard Bragard. Mal
conseillé et trop en avance sur son temps, cette ancienne plume de
Max Gallo avait aussi eu le courage de dénoncer dans un livre les
turpitudes de Jacques Médecin (le déjà lointain maire mafieux de
Nice). Un contrat d’élimination sur sa tête, Bernard avait dû s’exfiltrer
un an aux États-Unis. Descendu en flèche par son propre camp,
assassiné par ses amis politiques, il a dû céder sa place de maire à un
petit jeune d’un parti radicalement opposé, Stéphane Baudet, qui a
su, depuis, allier jeunesse et sagesse dans une ville difficile. Il est là
d’ailleurs Stéphane, entouré de son aréopage de groupies amoureuses.
Il me donne une petite tape dans le dos quand je passe devant lui
comme pour me dire courage. Un sacré petit gars que j’ai vu grandir et
devenir un vrai politique sans jamais renier son passé ou ses origines.
Une graine de ministre dans un gouvernement futur.
Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter toutes ces
marques d’attention des uns et des autres ? J’ai de plus en plus froid
quand je sens que quelqu’un me pousse un peu rudement dans le dos
comme pour me faire avancer plus vite. Je me retourne et, avec
surprise, reconnais le sénateur Jean-Michel Baylet. Il m’en a toujours
voulu du putsch que nous avions failli réussir contre lui avec
Michel Dary, député, et Michel Scarbonchi, député européen, mon
Corse préféré. Au dernier moment, Émile Zucarelli nous a laissés
tomber pendant que Thierry Braillard (devenu ministre depuis)
négociait en douce une vice-présidence au sein du parti dirigé par
Jean-Michel Baylet en échange de sa soumission immédiate. Il me l’a
fait payer cher durant plusieurs années, et aujourd’hui encore il a l’air
content de me pousser de sa grosse main qu’il appuie sur mon épaule.
Quand je pense qu’il trouvait toujours le moyen de nous faire venir en
congrès de militants au plus près de l’habitation d’une de ses « nombreuses courtisanes » ! Tiens, à ce propos, je vois Sylvia Pinel
en grande discussion avec Jean-Paul Huchon. Celle-là, elle est
devenue députée et ministre uniquement à cause de sa situation très
rapprochée du Jean-Michel cité un peu plus haut. Mon Jean-
Paul Huchon, lui, est toujours jovial et sympathique avec tout le
monde. Pendant six mois à la Région, il m’a appelé Christophe en
séance publique et je lui répondais en l’appelant « Jean-Pierre ». Cela
nous faisait marrer tous les deux mais pas son entourage, surtout sa
directrice de la communication, « Patricia », qui avait tendance à ne
pas aimer que l’on soit impertinent avec « son » Jean-Paul-à-elle-toute-
seule. Tiens, la dame Michèle Saban est là, elle aussi. Drôle de
bonne femme, tout en finesse. La première et dernière fois où elle m’a
invité à déjeuner, elle n’a pas compris que je refuse poliment de lui
servir d’agent de renseignement au sein de mon groupe politique. Elle
me regarde passer, l’oeil dur de celle qui tient enfin sa revanche.
J’en ai croisé un paquet de cette gent politique, de ses faux amis qui
ne le sont qu’en fonction du poids que vous pesez ou de votre carnet
d’adresses. J’ai aussi rencontré, côtoyé, des ministres
sympathiques comme par exemple Jacques Dondoux (que Dieu, Allah
ou Bouddha ait son âme), que j’adorais avec son petit sac plastique de
supermarché en guise de mallette. D’ailleurs, tous les membres du
protocole en étaient horrifiés et faisaient la chasse aux paparazzi qui
cherchaient tous à faire la photo du ministre, son petit sac plastique à
la main. Des souvenirs me remontent à l’esprit. Je revois mon premier
élu de poids qui fut d’abord mon patron avant que je devienne son
principal opposant : Henri Marcille, conseiller général, député, maire
pendant plus de quarante-cinq ans de Bondoufle, sa commune. Je l’ai
aimé et respecté cet homme autant qu’il a dû me détester quand je me
suis mis en travers de son chemin. Il m’avait embauché comme
directeur de la maison de quartier, tenue à l’époque par quelques
malfrats dont il n’arrivait pas à se débarrasser. Après avoir remis de l’ordre et du contenu dans la ville, nous nous sommes séparés en
raison de sa vision passéiste de la culture et de mon envie de voir les
choses bouger pour les jeunes et les habitants. Mais Henri était quand
même un sacré politicard comme on n’en fait plus. J’ai encore le
souvenir des quelques fois où il m’a collé contre un mur à la sortie
d’une séance de conseil municipal au cours de laquelle je l’avais
fortement titillé. Les habitants nous appelaient « Don Camillo » (pour
moi) et « Peppone » (pour Henri). C’était un homme politique qui,
contrairement et inversement à ceux d’aujourd’hui, n’avait pas
beaucoup de diplômes mais beaucoup de bon sens.
Je me rappelle aussi du ministre Bernard Tapie qui signa 300 à 400
autographes en dix minutes lors d’une manifestation que j’avais
organisée pour lui à Évry. En partant, alors que je le raccompagnais à
sa voiture, je lui transmets le bonjour de l’abbé Pierre avec qui
j’avais bossé quelque temps auparavant. Il me regarde quelques
instants, interloqué, et me souffle, vexé, avant de s’engouffrer dans sa
voiture : « Mais moi aussi je le connais. » Je l’ai revu il y a quelque
temps dans son hôtel particulier rue des Saints-Pères. On devait jouer
le rôle de deux flics pour une caméra cachée. Il s’est dégonflé
quelques jours après la rencontre. Je le cherche des yeux dans la
foule, mais je ne le vois pas. Il n’est sûrement pas là, sinon on ne
verrait que lui.
Thierry Mandon est là aussi, je fais mine de lui serrer la main mais
je m’aperçois avec étonnement que je ne peux pas, mes mains
semblent attachées dans mon dos. Quelques souvenirs de boîte de nuit
avec ce ministre de la simplification me remontent maintenant à
l’esprit. Justement à cette époque lointaine, tout était simple avec lui.
Il ne se tient pas loin de Manuel Valls dont j’ai été l’adjoint durant
quelques années à la mairie d’Évry. Il était sympa, au début. Puis à
mesure de son ascension, sa parole s’est durcie, son attitude a changé.
Il riait de moins en moins, hurlait de plus en plus. Plus il prenait de la hauteur dans sa tête, plus mon estime pour lui descendait. J’ai vu la
cohorte de plus en plus nombreuse de courtisans et « d’aides de
camp » qui petit à petit l’ont séparé des vraies gens. Puis un jour où
nous étions dans l’ascenseur tous les deux, je lui ai demandé ce qu’il
voulait faire en politique, il m’a répondu : « Comme l’ascenseur ».
Nous montions au dernier étage. J’ai préféré descendre avant et le
laisser à la solitude de celui qui cherche à être aimé. Je n’ai pas aimé
ce que j’ai vu derrière la façade lisse du bon communicant qu’il est.
Un jour, il m’a écrit qu’il m’aimait (un moment de faiblesse de sa part
sans doute), je ne sais pas où j’ai foutu ce petit bout de papier, Bof !
De toute manière, les petits bouts de papier avec les hommes
politiques, cela n’a jamais valu grand-chose. Il y a, à ses côtés,
l’éternel factotum, garde du corps, gardien du temple,
Christian Gravel, l’homme avec qui j’aurais pu, j’aurais dû être ami.
Toujours aussi interrogatif le Manu ! Il me regarde à nouveau au fond
des yeux, cherche, soupèse, calcule en une fraction de seconde s’il
peut savoir comment me prendre, me manipuler comme il sait si bien
faire pour acheter sa conscience. Mais il n’y arrive pas avec moi,
comme d’habitude.
Dommage, il aurait pu faire un bon président de la République. Pas
sûr qu’il n’en fasse pas un mauvais. Un de plus.
Quand Manuel s’écarte pour rejoindre son petit groupe de
courtisans, je vois devant moi, comme seule possibilité d’avancer, des
marches en bois que je dois monter et qui mènent vers un ciel bleu qui
sera aussi le bout de mon chemin. Je viens de comprendre que ce qui
m’attend en haut ne va pas être agréable. À vrai dire, je ne suis
toujours pas étonné, même pas en colère. Je savais qu’un jour, il
faudrait que je paye cash l’addition du dérangement causé à
« l’establishment ». La machine finit toujours par broyer le petit grain
de sable qui l’empêche de tourner. Mon grain de sable a tenu durant
plus de trente ans, un beau record dont je peux m’enorgueillir sans rougir.
Il faut maintenant que je monte ces marches dignement comme il sied
au saltimbanque iconoclaste que je suis.
Je jette un dernier regard circulaire autour de moi. Il y a dans la
cour, en plus des élus, des fonctionnaires, des chargés de mission, des
chefs de cabinet, des « secrétaires particulières », tous des faux-culs
de première. Ils sont derrière les élus – au fond, comme il se doit.
Tout ce petit monde que j’ai vu s’agiter autour de leur dieu et maître,
obéissant au doigt et à l’oeil, anticipant même pour les plus aguerris le
moindre désir de leur seigneur « l’élu ». Qu’ils soient « alimentaires »
ou convaincus, j’en ai vu très peu dire à leurs gourous qu’ils se
trompaient ou qu’ils dépassaient la ligne jaune. Je ne suis pas dupe, ils
ne sont pas là pour moi mais parce que c’est l’endroit où il faut être
pour ne pas perdre son job.
Je suis en bas du podium et, tout à côté des marches, j’aperçois deux
vieux briscards de la politique que j’appréciais beaucoup pour leur
non-conformisme d’élus, leur prise de position décalée et sincère aux
services des autres. Des mecs hors norme eux aussi, que l’on a
régulièrement essayé d’assassiner : Chritian Schoettl, maire de
Janvry et conseiller général, et Paul Loridant, sénateur et ex-maire
des Ulis.
Je monte les marches de l’escalier, une à une, lentement, appréciant
chaque pas, embrassant du regard la foule d’hommes et de femmes
politiques qui sont là dans cette cour de la République et que je ne
peux tous citer. Un salut à Anne Hidalgo, toujours courtoise et simple
comme quand elle venait dans la commission que je présidais à la
Région. Un petit coucou à Robert Hue, toujours jovial et barbu ;
Laurent Fabius est là, son petit sourire diplomatique au coin des
lèvres. À mesure que je monte les marches, je vois les regards de
cette multitude d’hommes et de femmes qui s’abaissent vers le sol,
honteux d’avoir participé à l’hallali mais conscients de l’avoir fait pour ce qu’ils pensent être le bien de la nation ou pour que l’ordre soit
respecté. Après tout, c’est ma faute, pensent-ils sans doute tous et
toutes. Je n’avais pas à remuer l’eau d’apparence si claire du
fonctionnement de la politique française et de ceux qui la font. Le
peuple n’a pas besoin de savoir ce qui se passe sous les dorures et les
oripeaux du drapeau. Le peuple n’est pas assez intelligent pour
comprendre que ceux qui font les lois ne peuvent quand même pas se
les appliquer. Il faut que ceux qui sont en bas restent en bas et que
ceux qui sont en haut continuent à rester en haut.
Je fais encore un pas, tout va très vite, d’un seul coup tout bascule, il
n’y aura pas de… Le couperet tombe… Je voulais juste… Clac !

 

Rappel
Tout mis en examen ou non condamné définitivement a le droit d’être
présumé innocent tant qu’il n’est pas déclaré coupable, conformément
à la loi, par un tribunal indépendant et impartial à l’issue d’un procès
public et équitable. Mon but est juste d’informer le lecteur, qui est
aussi un électeur, pour qu’il puisse en toute responsabilité participer
éventuellement à l’assainissement de la classe politique que, par
ailleurs, il décrie de plus en plus chaque jour.
Ce rappel n’a logiquement pas lieu d’être car ce livre traite des abus
– et des systèmes mis en place qui les favorisent grandement –, et non
des délits d’élus.
Néanmoins, je trouve parfois très ténue la frontière entre le délit et
l’abus dont l’élu peut être coutumier…

Introduction

Les abus d’élus se ramassent à la pelle
J’ai découvert avec effarement qu’en dehors des délits référencés
dans le Code pénal et justifiant d’une procédure judiciaire – délits qui
m’ont permis de coécrire un premier tome il y a quelque temps1 –, il y
a aussi, avant, après ou concomitamment aux délits dont les élus se
rendent coupables, une multitude d’abus commis joyeusement dans une
opacité savamment distillée et auto entretenue, toutes tendances
politiques confondues.
Ces abus, privilèges, passe-droits, avantages, selon le nom qu’on
peut leur donner, me laissent pantois et désespéré sur le genre humain.
Le pire, c’est que la plupart de ces « abus » sont revêtus d’une légalité
de façade permettant aux élus d’échapper à toute poursuite pénale et
de se draper en conséquence dans une innocence de circonstance qui
m’enveloppe de beaucoup plus qu’un doute sur l’éthique et la probité
de ceux qui en profitent.
La liste, les détails ou les noms que vous allez découvrir dans les
pages qui suivent ne sont, j’en suis maintenant persuadé, que le dessus
de l’iceberg du monde politique d’aujourd’hui. Bien sûr, il y a, çà et
là, quelques taches sombres en surface. Mais, nous dit-on, ce ne sont
que des petites salissures qui ne remettent pas en cause la vision
majestueuse et respectable de ce bloc de glace que forment la
politique et ses élus. Toutefois la blancheur, ou la transparence apparente, disparaît rapidement dès que l’on essaie, pour comprendre
ou savoir, de descendre en dessous de la surface visible par tout un
chacun.
Il faut creuser, recreuser patiemment l’iceberg pour réussir à
entrevoir ce que cache le vernis superbe que l’on voulait bien nous
montrer. Et plus l’on creuse, plus l’étonnement, l’incrédulité et la
colère vous étreignent, tant tout ce que l’on découvre comme
avantages, privilèges et abus souille la devise républicaine inscrite au
fronton de nos édifices publics : liberté, égalité, fraternité. Car peuton
parler de liberté quand des élus chargés de la défendre la bafouent
régulièrement dès lors qu’il s’agit de divulguer les privilèges qu’ils se
sont autoattribués ? Parle-t-on d’égalité quand on découvre qu’ils
profitent allégrement de passe-droits réservés uniquement à leur
« caste » d’élus ? Et est-ce vraiment de la fraternité que de les voir
abuser régulièrement de privilèges qu’ils refusent avec force à tous
les autres ?
Tous les faits rapportés dans cet ouvrage sont malheureusement
réels, même si parfois le lecteur se surprendra à douter, tant le passe droit
ou l’avantage acquis par l’élu paraît irréel par rapport aux
valeurs simples qu’ils sont censés défendre ou qu’ils nous demandent
de respecter. J’ai moi-même, lors de la découverte de certains
« abus », dû m’y reprendre à trois ou quatre vérifications pour être
bien sûr que ce que j’écrivais ne tenait pas du fantasme populaire ou
de la rumeur malveillante.
Dans un sondage mis en ligne par Transparency France et réalisé
entre le 2 octobre et le 2 novembre 2014, à une des questions posées
dans le cadre d’un engagement citoyen prioritaire, 62 % des avis
exprimés souhaitaient que les élus locaux soient exemplaires. Même si
les élus « profiteurs » ne sont qu’une minorité, et ceux « profiteurs
jusqu’à l’os » une minorité de la minorité (mais couverte et protégée
par la majorité), l’impression globale qui en résulte pour la population n’est qu’un dégoût profond et grandissant pour le monde de
la politique et de ses élus.
Il ne s’agit pas à travers ce livre, comme on nous en a accusés
quelquefois depuis la parution de Délits d’élus, de favoriser les
extrêmes en reprenant la sempiternelle et galvaudée expression du
« tous pourris ». Cette expression tient lieu, d’ailleurs, de message
politique fourre-tout pour quelques partis politiques en mal de
reconnaissance. Elle sert aussi d’excuses (bien pratiques) pour
d’autres qui n’ont, en réalité, que l’aspiration de remplacer ceux
qu’ils dénoncent.
Il ne s’agit pas non plus d’accentuer le rejet de toute la classe
politique, ou comme je l’ai déjà entendu, de précipiter les électeurs
dans les bras des extrémistes, voire de mettre (et j’en tremble
encore…) en péril la démocratie en osant interroger la probité d’une
frange d’élus.
Mais force est de constater que des élus, loin de se serrer la
ceinture, comme chacun d’entre nous est appelé à le faire (et pour
quelques années encore selon les déclarations d’un de nos Premiers
ministres faites récemment au journal espagnol El Mundo…),
bénéficient dans bien des cas et dans beaucoup de domaines de
« traitements privilégiés » qui font qu’ils doivent discrètement
rajouter, eux, des trous à leur ceinture déjà bien longue.
Il faut aussi savoir que ces abus, avantages, privilèges et autres, sont
souvent la conséquence d’un système de fonctionnement politique qui
les engendre et les facilite.
Les élus sont donc coupables des abus et responsables du système.
Pas facile dans ces cas-là de crier à l’innocence.
J’ai donc ramassé des abus d’élus à la pelle et, très honnêtement, à
la relecture de mes découvertes, au vu du système mis en place qui les
engendre et/ou les favorise, dans le brouillard savamment entretenu,
au regard de la désinformation parfois orchestrée, il y a vraiment des coups de pelle qui se perdent…


1. Graziella Riou Harchaoui et Philippe Pascot, Délits d’élus : 400 politiques aux
prises avec la justice, tome 1, Paris, Max Milo, 2014.


 

PREMIÈRE PARTIE : Un système qui produit
des abus… et inversement

1- L’ABSTENTION : AU SERVICE D’UN SYSTÈME POLITIQUE
INÉGALITAIRE
Un système qui arrange surtout les élus

Régulièrement on aborde le sujet, des chiffres et des courbes
viennent nous interpeller par écrans interposés. Puis, l’élection
passée, le soufflé et la culpabilisation du devoir non accompli
retombent vite et l’on se donne toutes les excuses, éculées mais
tenaces, pour se justifier.
D’un côté, les abstentionnistes qui sont persuadés que voter, « de
toute manière, cela ne sert à rien » parce qu’« à quoi bon, ils sont tous
pareils » ; de l’autre, les votants, qui accusent les non-votants de
plomber la démocratie, persuadés qu’il faut s’exprimer même si on
sait que cela ne changera pas grand-chose et que le choix est parfois
limité, voire identique.
Au milieu, il y a l’élu pour qui l’abstention n’est pas un travers mais une chance. Moins il y a de monde, plus c’est facile d’être élu et
surtout réélu.
Laisser l’abstention se répandre et gagner un terrain de plus en plus
important à mesure des élections, c’est donc, à terme, favoriser
l’émergence de deux catégories d’individus qui ne pourront que
s’éloigner les uns des autres et creuser le fossé, toujours plus profond,
de ceux qui seront en bas dans la pénombre (les classes populaires) et
ceux qui seront en haut à la lumière (les élites). À titre d’exemple,
aujourd’hui 82 % des sénateurs et députés sont des cadres ou exercent
des professions intellectuelles alors que cette catégorie ne représente
que 13 % de la population active.
Par ailleurs, peut-on sérieusement dire qu’un élu, s’il peut susurrer
qu’il est élu démocratiquement, est légitime et représentatif quand, à
quelques exceptions près, il est élu avec une moyenne de moins de
trois électeurs pour dix inscrits ?

Où s’arrêta l’abstention ?
Toutes les études le montrent : l’abstention est toujours plus forte en
France depuis 1958, et ce, pour toutes les élections (à une ou deux
près en soixante ans de vote). Et ceux qui ne vont pas voter, nombre
qui va en augmentant, appartiennent aux classes populaires. Les
catégories défavorisées ne se reconnaissent pas dans la classe
politique censée les représenter ; comme leurs intérêts ne sont pas pris
en compte, elles ne votent plus, et comme elles ne votent plus, leurs
intérêts sont de moins en moins pris en compte par les élus.
Si on ne met pas un coup d’arrêt brutal à ce fleuve abstentionniste au
débit de plus en plus grand, on renforcera un peu plus à chaque
élection la dichotomie entre l’élu et la population qu’il représente.
Il y aura ceux qui iront encore voter, certes de moins en moins
nombreux, mais qui voteront de plus en plus pour des candidats à leur
image (la couleur politique ne jouera plus qu’à la marge pour le choix du candidat) et de l’autre, les classes populaires (de plus en plus
nombreuses) qui ne se reconnaîtront pas (et de moins en moins) dans
ces « élites » de plus en plus éloignées de leur préoccupations
quotidiennes. Aujourd’hui, 52 % des Français sont employés ou
ouvriers, contre 3 % des députés2 ; et l’écart ne peut que s’agrandir.
Par voie de conséquence et n’ayant d’autre choix que l’abstention,
les classes populaires iront de moins en moins voter (pour qui ?
pourquoi ?, « bonnet blanc et blanc bonnet ! », « peste ou choléra ! »)
et le piège se refermera de plus en plus fort autour du cou de la
représentativité réelle des élus de la République.
Cette distorsion qui ne pourra que s’accentuer entraînera une
incompréhension de fait entre l’élu et une majorité grandissante des
citoyens (dont l’élu pourtant s’évertuera à dire qu’il en tire sa
légitimité).
Si on prend quelques-unes des dernières élections qui se sont
déroulées en France il y a quelques mois, ce n’est plus une sonnette
d’alarme qu’il faut tirer mais la sirène des pompiers qu’il faut
actionner, voire déclencher le plan ORSEC tant les faits constatés
deviennent un déni de la démocratie.
Ainsi, au premier tour d’une élection législative partielle dans
l’Aube (décembre 2014), il y a eu 75 % d’abstention : sur 65 758
inscrits il n’y a eu que 24,63 % de votants pour huit candidats en lice.
Le candidat arrivé en tête a obtenu 40,76 % des voix, soit 6 601 voix.
Si on rapporte ce chiffre au nombre d’électeurs, cela signifie que le
candidat ayant eu le plus de voix lors de ce premier tour a recueilli en
termes de légitimité et de représentativité le vote de un électeur sur
dix. Le deuxième, lui, dépasse tout juste le demi-électeur sur dix.
De même à l’élection partielle de la 21e circonscription du Nord qui
s’est déroulée en juin 2014 : au premier tour, neuf candidats et
74,16 % d’abstention. Pire, au deuxième tour, et malgré « l’appel
républicain » habituel, il y a eu 76,21 % d’abstention. La légitimité du nouveau député Laurent Degallaix, dont tous les médias ont proclamé
l’élection avec un score de 72,14 % des voix, ne représente en réalité
que l’expression d’un peu plus d’un électeur et demi sur dix.
Si l’on considère les dernières élections municipales, dans les 30
plus grandes villes de France en nombre d’habitants3 (donc,
logiquement, le plus grand nombre d’électeurs inscrits sur les listes
électorales), on s’aperçoit que dans seulement quatre villes les listes
arrivées en tête des suffrages sont élues avec un peu plus de trois
électeurs sur dix : Bordeaux (33,12 %), Toulon (30,33 %), Angers
(31,67 %) et Saint-Denis (33,55 %). Quand on sait que les élections
municipales sont les élections où le taux d’abstention est le plus
faible, je vous laisse imaginer la représentativité réelle des autres élus
de la République… sans compter que le taux de votants n’est jamais
qu’une moyenne nationale.
Si l’on prend les villes au cas par cas, on se rend bien compte que la
légitimité des élus est contestable. Ainsi, Roubaix, Villiers-le-Bel,
Vaux-en-Velin et Évry font partie des municipalités qui ne représentent
même pas 20 % de la population dont les élus sont censés être les
représentants, tandis qu’il n’y a même pas trois électeurs sur dix
inscrits qui ont voté à Toulouse, Nantes, Rennes, Reims, Saint-Étienne,
Dijon, Brest, Clermont-Ferrand, Amiens, Aix-en-Provence, Limoges,
Nîmes, Tours, Besançon, Lille, Le Havre, Metz, Le Mans, Grenoble,
Nice ou Villeurbanne.
Pourquoi ne pas inscrire tous les résultats électoraux en pourcentage
de votes exprimés (les votants) mais accompagnés du pourcentage en
vote des inscrits ?
Une proposition simple à mettre en place ne nécessitant aucune loi,
juste une volonté des politiques pour renforcer la légitimité de leur
élection.
Ne pas tenir compte de cette situation qu’on retrouve sur l’ensemble
du territoire, c’est comme être un médecin (l’élu) qui laisse une gangrène (l’abstention) s’étendre sur tout le corps du patient (les
électeurs). Le médecin sait que le patient va mourir s’il ne coupe pas
le bras mais il laisse faire. Après tout, il y aura d’autres patients, et lui
sera toujours médecin…

Un jeu gagnant pour les élus « roublards »
Si vous savez cajoler l’électeur qui a voté pour vous, le brosser
dans le sens du poil, vous êtes quasiment sûr d’être réélu à vie. Après
tout, il n’y a que quelques mains à serrer (une sur dix), des chocolats à
offrir, un bon repas au club des anciens. Mieux encore : on peut imiter
la mairie de Puteaux et acheter pour 220 000 euros d’aspirateurs de
marque, soit entre 3 000 et 3 500 appareils, que l’on offre ensuite
gracieusement aux seniors de la ville ; ou bien une cafetière à
dosettes. De quoi récupérer un certain nombre de voix aux
municipales4… Ailleurs, on distribue des logements ou des emplois
communaux, on verrouille un petit groupe d’individus de son parti
d’une poigne de fer. On ajoute à tout cela un peu de gouaille et de
repartie et tant pis si on ne satisfait pas la quasi-majorité des
électeurs ; ils n’iront pas voter.
Un bonheur pour une réélection !

 

II – L’ABSTENTION DES PARLEMENTAIRES :PLUS
IMPORTANTE QUE CELLE DES ÉLECTEURS !

Ou l’art de ne pas être là, tout en faisant croire
qu’on y est !

suite… PDF

Le monde selon K.


Source: pdfarchive.info

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Ouvrage: Le monde selon K.

Auteur: Pierre Péan

Année: 2008

 

 

« C ’est curieux, chez les marins,
ce besoin de faire des phrases… »
Les Tontons flingueurs

Les maillots blancs, puis les bleus surgissent sur la
pelouse du Stade de France où va se jouer dans les
prochaines minutes la demi-finale de la Coupe du
monde de rugby 2007. Le numéro 15, Jason Robinson,
sort de son groupe et se fait applaudir au milieu
du terrain pour sa cinquantième sélection dans
l’équipe nationale anglaise, puis tous les rugbymen se
mettent en ligne pour les hymnes nationaux.
Il est près de 21 heures, ce samedi 13 octobre 2007.
Les dix convives installés en mezzanine au premier
étage de ce restaurant de Trouville jettent un regard
distrait au grand écran plaqué contre le mur. Les
femmes se sont enflammées à l’évocation de Johnny
Wilkinson, la star du XV de la Rose, qu’elles viennent
d’apercevoir. La caméra montre les sept remplaçants
anglais en haut de survêtement rouge qui vont
rejoindre les bancs de touche, quand les premières

paroles du God Save the Queen sortent des gorges
des joueurs. Tel un automate jaillissant brutalement
de sa boîte, Bernard Kouchner, comme mû par une
urgence absolue, bondit et se met au garde-à-vous, la
main droite sur le coeur. Figé, l’air grave, il écoute
religieusement l’hymne britannique sous le regard
mi-narquois, mi-interloqué des autres convives. Le
God Save s’achève. La caméra « panote » vers les tribunes,
puis, une fois La Marseillaise entonnée,
revient sur les deux équipes. Le ministre des Affaires
étrangères de la République française laisse sa main
retomber et détourne le regard de l’écran où, après
quelques images des joueurs, l’objectif fixe en gros
plan Nicolas Sarkozy chantant à pleins poumons.
Bernard Kouchner se remet à table sans même avoir
fredonné quelques mesures de l’hymne national pour
mêler sa voix aux accents virils de Chabal et
Michalak…
Bernard Kouchner reprend langue avec le noyau
des happy few organisateurs et invités de marque du
Women’s Forum qui s’est ouvert le 11 octobre et
s’est terminé quelques heures plus tôt par son discours1
au Centre international de Deauville. Fondé
par Aude Zissenis de Thuin2 et quelques femmes de


1. Sur le thème suivant : « Est-il possible de réconcilier les
impératifs moraux et humanitaires avec la realpolitïk et la
défense des intérêts nationaux ? »
2. Pour P état-civil, elle est plus simplement Aude Leroux.


pouvoir, le Women’s Forum est cofinancé par de
grosses entreprises comme Areva, Orange, La Poste,
Cartier, Renault, etc., et des cotisations individuelles
de l’ordre de 5 000 euros. Le Forum a pour objectif
de créer un establishment féminin à caractère mondial
en organisant un certain nombre de rencontres prestigieuses.
L’affaire semble être également une belle
machine à faire de l’argent. Au cours de ces trois
journées, Christine Ockrent, qui fait partie du board
de Women’s Forum et collabore étroitement avec
Aude de Thuin, a «modéré» deux panels sur des
thèmes qui ne manquent pas de sel pour une journaliste
contestée quelques jours plus tôt pour ses « ménages
» et pour le problème que pose à une femme
de ministre sa position d’animatrice d’émission politique
sur France 3. Le premier : «Nous faisons
confiance aux médias… ou devrions-nous le faire ? »
Le second, encore plus humoristique si faire se peut :
«Qu’est-ce que les femmes devraient attendre des
leaders politiques pour restaurer la confiance dans
notre système de gouvernance ? »
Après ces deux « ménages » de Mme Kouchner et
le discours de clôture de Monsieur, Aude de Thuin a
convié le couple à dîner aux côtés de Carlos Ghosn,
président de Renault, et de sa femme, d’Anne Lauvergeon,
présidente d’Areva, de son mari et de ses
enfants, de Rama Yade, secrétaire d’État chargée des

droits de l’homme, et de son mari, de Mercedes Erra,
présidente d’Euro RSCG, directrice de Havas et
membre du board de Women’s Forum, et d’un couple
de ses amis. Aude de Thuin, euphorique, s’esclaffe à
tout propos. La femme du patron de Renault,
patraque, ne participe guère à la conversation qui
s’est peu à peu fractionnée autour de la longue table.
L’Angleterre bat la France 15 à 9…

 

 

I
L’icône et La Marseillaise

On ne touche pas à une icône.
Bernard Kouchner en est une depuis longtemps.
Même si cela fait de nombreuses années qu’il a abandonné
sa blouse blanche, les Français – en tout cas,
l’opinion que leur prêtent les instituts de sondage,
notamment le fameux baromètre annuel IFOP-JDD
des personnalités les plus aimées – ne le perçoivent
pas comme un politicien ordinaire, mais comme un
bon French doctor. Un héros contemporain qui brave
tous les dangers pour aller soulager la misère des victimes
à l’autre bout du monde. Une version laïque,
postmodeme, de l’abbé Pierre dont il se proclamait
d’ailleurs volontiers l’ami. Cette image est si bien
ancrée dans le public que Bernard Kouchner est probablement
le seul homme politique français à pouvoir

se permettre de faire la promotion de son biographe et
de sa biographie1 sur les plateaux de télévision sans
susciter une vague de réactions indignées de la presse
et de la classe politique.
On ne peut donc qu’hésiter à égratigner cette image
pieuse, même si – comme c’est mon cas – on ne partage
pas l’enthousiasme d’une grande majorité de nos
concitoyens à son endroit. L’attirance quasi caricaturale
de Bernard Kouchner pour les caméras, les journalistes
– du moins ceux qui l’apprécient ou le
célèbrent – et la messe du 20 heures, bref, son narcissisme
aussi exacerbé que décomplexé ne saurait faire
bon ménage avec les valeurs qui m’ont été autrefois
inculquées par ma mère qui me recommandait quand
j ’étais petit de ne pas «faire l’intéressant» et de
« rester à ma place ». Ce sont sans doute ces réminiscences
de ma propre éducation qui m’ont fait tiquer
lorsque, à la fin de l’année 1992, on le vit, un sac de
riz sur l’épaule, poser à Mogadiscio devant les caméras;
j ’ignorais pourtant qu’il avait répété trois fois
la scène2. M’ont aussi choqué son soutien aux deux
guerres d’Irak, celle de 1991 comme celle de 2003,
et plus généralement son côté « va-t-en-guerre ».
Bernard Kouchner a été le plus ardent promoteur


1. Michel-Antoine Bumier, Les Sept Vies du D1 Kouchner,
XO Éditions, Paris, 2008.
2. http://wAvw.agoravox.fr/article.php3 ?id_article=24548


du fameux droit d’ingérence dont il reviendra aux historiens
d’établir à quel point il a contribué à dégrader
l’art de la diplomatie et les chances de paix dans le
monde.
Mais ceux qui m’ont fait l’honneur de lire mes
livres le savent : je ne postule à aucune chaire, je n’ai
pas de thèse générale à défendre. Le seul talent que
je me reconnaisse consiste à chercher et parfois à
trouver des documents et/ou des témoignages susceptibles
d’infléchir, voire d’infirmer des vérités officielles.
La vérité officielle sur Bernard Kouchner, sa prétention
réitérée à être l’homme de la paix, l’avocat
des plus faibles, le défenseur pugnace de la démocratie
et des droits de l’homme1 est sérieusement écornée
par son comportement pratique en Afrique.
Heureusement pour lui, son action sur le continent
noir suscite peu de comptes rendus, de commentaires
ou d’analyses. L’Afrique est devenue son jardin
secret depuis que l’homme prétend agir sur les grands
conflits qui écartèlent le monde. En Afrique, cependant,


1.Tout au moins jusqu’à son interview au Parisien du
10 décembre 2008 dans lequel, tournant le dos à tous ses discours
passés, il a déclaré : « Je pense que j ’ai eu tort de demander
un secrétariat d’État aux droits de l’homme. C’est une
erreur. Car il y a contradiction permanente entre les droits de
l’homme et la politique étrangère d’un État, même en France. »


Kouchner porte toujours un sac. Mais ce sac ne
contient pas de riz, et, s’il le porte, c’est à l’écart des
caméras. Mais n’anticipons pas…
C’est à propos du Rwanda et de la nouvelle politique
qu’il mène à l’égard de ce pays depuis son arrivée
au Quai d’Orsay que je me suis vraiment
intéressé à ce personnage. Mon livre sur le Rwanda,
Noires fureurs, blancs menteurs1, m’avait amené à
revenir sur une autre vérité officielle aux termes de
laquelle, et pour l’éternité, tous les Hutus étaient des
bourreaux, et tous les Tutsis des victimes, et la France
avait aidé les premiers à mener à bien l’extermination
des seconds. Or, cas unique dans l’histoire récente de
la diplomatie de notre pays, peu de temps après son
arrivée au Quai d’Orsay, en mai 2007, Bernard
Kouchner décidait de tendre la main à un chef
d’État qui non seulement est le maître d’oeuvre de
la désinformation sur la tragédie rwandaise, mais est
considéré par la justice française comme un criminel
de guerre et par la justice espagnole comme un génocidaire.
J’ai été choqué d’apprendre que le 26 juillet
2007, le ministre des Affaires étrangères avait pris
langue (par téléphone) avec Paul Kagame pour
envisager les voies et moyens de renouer les relations
diplomatiques ; choqué qu’il lui ait proposé de
lui rendre visite à Kigali ; encore plus choqué que


1. Mille et une nuits, 2005.


l’Elysée ne s’y soit pas opposé malgré les très fortes
réserves émanant du ministère de la Défense ; choqué
que le chef de notre diplomatie souhaite aussi ardemment
réconcilier la France avec un pays qui avait pris
l ‘initiative de rompre ses relations avec elle en guise
de représailles pour les neuf mandats d’arrêt lancés
par le juge Bruguière contre l’entourage du président
rwandais. Selon le juge français, Paul Kagame serait
bel et bien, en effet, à l’origine de l’attentat perpétré
Contre le Falcon 50 à bord duquel ont péri son prédécesseur,
le président Juvénal Habyarimana, mais aussi
trois Français ; attentat dont le juge Bruguière a écrit
que le seul but était « l’obtention de la victoire totale,
et ce, au prix du massacre des Tutsis dits “de l’intérieur”
», considérés par Paul Kagame comme des
« collaborateurs du régime Habyarimana ». Depuis
lors, chacun a pu le constater, cet homme avec qui le
chef de la diplomatie française veut à tout prix réconcilier
Paris ne s’est pas contenté de faire ployer sous
son joug la population du Rwanda, en majorité hutue,
mais il a mis Pex-Zaïre à feu et à sang – quatre, peutêtre
cinq millions de morts – et il pille les richesses
du Kivu en apportant son soutien aux milices de Laurent
Nkundal.
Un ministre est censé représenter la République


1. http://www.bakchich.info:8080/article5637.1itml et Vendredi
du 7 novembre 2008.


dans tous ses actes et témoigner de la continuité de
l’État. En militant ouvertement pour une réconciliation
avec le dictateur de Kigali, Bernard Kouchner
néglige, méprise, insulte même tous les hommes politiques,
les militaires et les juges français que Paul
Kagame traite depuis des années de « génocidaires ».
Celui-ci n’a-t-il pas qualifié1 le juge Bruguière de
«vaurien, une tête vide, tout comme ses maîtres,
d’ailleurs, qui portent tous en eux le crime de génocide,
et c’est ce crime qui les perdra » ?
J’ai trouvé insupportable que, durant le même été
2007, Bernard Kouchner donne des gages de bonne
volonté à Kigali en acceptant qu’à deux reprises des
mandats d’arrêt exigés par Kigali soient lancés par le
TPIR2 contre deux Rwandais.
Mon premier réflexe, pour dire mon indignation
face à l’attitude de Bernard Kouchner, a été d’écrire
une tribune dans la rubrique « Rebonds » du quotidien
Libération, publiée le 11 septembre 2007 et intitulée
« L’erreur de Kouchner ». Depuis la fin de l’été
2007, le ministre des Affaires étrangères n’a eu de
cesse de se démener pour donner satisfaction à
Kagame qui exige, pour se réconcilier avec Paris,
l’enterrement de l’instruction menée par le juge
Bruguière et des mandats d’arrêt qu’il a délivrés. Un


1. Dans un discours prononcé le 7 avril 2007 à Murambi.
2. Tribunal pénal international pour le Rwanda.


groupe téléphonique formé de deux fonctionnaires du
Quai d’Orsay et du procureur du Rwanda a même été
Chargé d’examiner les voies et moyens de réduire à
néant cette instruction du juge Bruguière. Mais alors
Blême qu’était trouvée la solution1, le Rwanda lançait,
le 5 août 2008, une virulente attaque contre la
France. Le rapport Mucyo2 accusait François Mitterrand,
trois anciens Premiers ministres, Dominique de
Villepin, Édouard Balladur et Alain Juppé, mais aussi
Hubert Védrine, Paul Dijoud, quelques hauts fonctionnaires
et une douzaine d’officiers supérieurs de
complicité de génocide, et annonçait le lancement de
mandats d’arrêt correspondants. Afin de ne pas entraver
le processus de réconciliation, Bernard Kouchner
estima inutile d’élever une forte protestation pour
démentir ces mensonges aussi grossiers qu’insupportables.
Les autorités françaises acceptaient ainsi une
nouvelle fois de laisser Kagame salir la France, la


1. En faisant venir à Paris Rose Kabuye, la moins impliquée
des neuf personnes faisant l’objet d’un mandat d’arrêt, et en
lui garantissant qu’elle ne serait pas incarcérée. Cette venue
permettant au Rwanda d’avoir accès au dossier Bruguière et
d’avoir tout loisir d’échafauder les faux témoignages destinés à
le rendre inopérant.
2. Jean de Dieu Mucyo, ancien ministre de la Justice et
ancien procureur général du Rwanda, présidait la Commission
nationale « indépendante » chargée de rassembler les preuves
montrant l’implication de l’État français dans le génocide.


presse ayant en effet largement reproduit les viles
attaques de Kigali sans pouvoir y opposer de réplique
officielle.
L’attitude de Bernard Kouchner levait mes dernières
hésitations. Une nouvelle tribune libre n’eût
pas suffi à exprimer ce que j ’avais sur le coeur, ni ce
que je découvrais ou redécouvrais sur le personnage
depuis que je m’intéressais vraiment à lui, cette fois
en dépassant très largement le cadre de sa gestion du
dossier rwandais.
Kouchner, qui a bâti sa renommée de French doctor
sur une opposition permanente à la raison d’État,
n’a pas hésité, dans cette affaire rwandaise, à mettre
le poids de l’État dans la balance pour donner satisfaction
à son ami dictateur. Lui qui a passé sa vie à
se forger une image de « chevalier blanc », morale et
vertu au poing, traite la justice – incarnée ici par le
juge Bruguière – comme on le fait dans les républiques
bananières. Une telle attitude oblige à aller
au-delà de l’image qu’il veille à donner aux Français.
De comprendre les mobiles et ressorts qui l’animent.
D’analyser son sansfrontièrisme et son vrai rapport à
la France. Comment concilie-t-il ses impératifs
moraux et humanitaires avec la realpolitik et la
défense des intérêts nationaux ? (thème de sa conférence
au Women’s Forum 2007). Que signifiait son
garde-à-vous lors du God Save the Queen, suivi d’une

ostensible indifférence lors de l’hymne national?
Pitrerie ? Provocation ? Bernard est-il vraiment ce
type altruiste, généreux – c’est l’image qu’ont encore
de lui la majorité des Français -, capable, en cet instant
de chauvinisme exacerbé qu’est un match de
rugby, de trouver les ressources morales pour penser
d’abord à l’adversaire du jour et lui rendre hommage
? Faut-il voir au contraire dans cette attitude une
forme de « haine de soi » ?
Bien au-delà de ce vibrant hommage et du pied de
nez symbolique à l’équipe de son propre pays, c’est
bien sûr par son attitude à l’égard de Paul Kagame et
par son traitement du dossier rwandais que Bernard
Kouchner, à sa manière, siffle La Marseillaise. Mais,
à la différence des petits beurs du Stade de France, il
n’est pas un siffleur occasionnel. Et ses sifflements
me vrillent tant et si bien les oreilles que j ’ai décidé
d’en savoir un peu plus long sur l’occupant du bureau
de Vergennes. Pour autant, je n’ai pas du tout l’intention
d’explorer ses sept vies, comme l’a fait Michel-
Antoine Bumier, son hagiographe1.
Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour constituer
un dossier conséquent sur les distorsions entre
son image de « chouchou des Français » et une réalité
qui va bien au-delà de ses démarches visant à s’attirer
les bonnes grâces du serial killer africain. Pour notre


1. Avec Les Sept Vies du LV Kouchner, op. cit.


pays, Bernard Kouchner constitue en réalité, à mes
yeux, un danger public. Tant qu’il était en blouse
blanche, voire secrétaire d’État ou ministre de la
Santé, l’« aventurier des bonnes causes », le « parachutiste
du malheur » ne faisait pas prendre de trop
grands risques aux Français. Depuis qu’il est à la tête
d’un grand ministère régalien, les Français seraient
bien davantage fondés à s’inquiéter. Il est, à n’en pas
douter, le principal homme de la rupture de l’ère
Sarkozy. Bernard Kouchner rêve en effet d’effacer
cinquante ans de politique étrangère indépendante de
la France. C’est ainsi qu’en 2003 il n’aurait pas
hésité, lui, à envoyer des militaires français en Irak.
Son goût de l’expédition militaire est au demeurant
bien antérieur à 2003, il lui est même consubstantiel.
« Quelle peut être la psychologie d’un médecin qui
manifeste une préférence stable pour la guerre ? se
demande Emmanuel Todd. Nous passons trop vite de
“Médecins du Monde” à “Militaires sans frontières
1”. »
Dans le titre de son livre, Les Guerriers de la paix,
plus que le mot paix il faut d’abord retenir celui de
guerriers. Dès sa première mission de French doctor
au Biafra, à la fin des années 60, il réclamait des


1. Emmanuel Todd : « Kouchner est passé de Médecins du
Monde à Militaires sans frontières», Marianne, 18 septembre
2007.


avions, et, par la suite, on l’a vu souvent demander,
espérer et parfois obtenir l’envoi de soldats français
combattre çà et là les « méchants ». Ainsi, début
1987, demandait-il, aux côtés d’André Glucksmann et
d’Yves Montand, d’« entamer une riposte graduée »
contre Kadhafi, au-delà du 16e parallèle, au Tchad. Il
suggérait même de solliciter, si nécessaire, une aide
des États-Unis, manifestant pour la première fois
aussi explicitement son tropisme américain. En
novembre 1989, il envisageait la possibilité d’envoyer
des Brigades internationales contre les Khmers
rouges revenus au pouvoir – «je serais content d’en
être », précisait-il. Plus récemment, il approuvait les
bombardements massifs sur la Serbie, puis, appelé à
gérer provisoirement le Kosovo, comme nous le
verrons, il ne développait pas une grande énergie pour
empêcher l’épuration ethnique visant la minorité
serbe… Parvenu à la tête du Quai d’Orsay, non seulement
il ne se sent pas de mission plus urgente que
de se rapprocher d’un homme qui accuse François
Mitterrand, son ancien « patron » et véritable parrain
en politique, de « complicité de génocide », mais il
ne rêve que d’en découdre avec quelques pays classés
par lui dans la catégorie des « États-voyous ». Ainsi,
avec l’Iran, annonce-t-il aux Français qu’il faut « se
préparer au pire », qui « est la guerre ». Kouchner
aime la guerre et se verrait bien en chef d’armée. Des

fonctionnaires ont ainsi été fort surpris quand, durant
le week-end des 2 et 3 février 2008, alors qu’était
annoncée la prise de N’Djamena par les forces
rebelles et que le président Idriss Déby était coincé
dans son palais, ils ont vu le plaisir manifeste que
prenait Bernard Kouchner à diriger la «cellule de
crise » au Quai, appelant successivement la DGSE, la
Défense, les militaires au Tchad, suivant la progression
des rebelles minute après minute et demandant :
« On ne pourrait pas les bombarder ? »
« Va-t-en-guerre » aussi au Darfour parce qu’il
prétend qu’un génocide s’y perpètre en dépit du diagnostic
contraire porté par les ONG qui y sont installées.
Bernard Kouchner a en effet, comme certains de
ses amis, la singulière manie de légitimer ses appels
à l’interventionnisme militaire par l’utilisation abusive
du mot « génocide ». Il l’aura utilisé pour le Biafra,
le Kurdistan, puis le Liban, l’Érythrée, la
Somalie, le Kosovo*. En ce qui concerne le Rwanda,
il qualifiera paradoxalement de « faute politique » et
même d’« erreur criminelle2 » la décision de François
Mitterrand d’intervenir pour empêcher un génocide,
décision qui n’était pourtant autre qu’une déclinaison
de « son » droit d’ingérence…


1. Bernard Kouchner aura parlé, le 2 août 1999, de
11 000 Kosovars exhumés de fosses communes – le Tribunal
de La Haye démentira dans la journée.
2. Cf. le documentaire Tuez-les tous, de Raphaël Glucksmann.


Le bénévole volant aux quatre coins de la planète
pour soulager la misère du monde a aussi une autre
spécificité qui ne saute pas aux yeux : il arrive au
« chevalier blanc » de perdre sa couleur virginale én
mélangeant les genres auprès des leaders africains.

 

II
« Ma grande explication du monde,
c’est l’hormone mâle »

suite … PDF

Aux sources de l’erreur libérale


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Auteurs : Guyot-Jeannin Arnaud – Guillemaind Benjamin
Ouvrage : Aux sources de l’erreur libérale Pour sortir de l’étatisme et du libéralisme
Année : 1999

 

 

AVANT-PROPOS

L’idée de cet ouvrage est née du colloque tenu en 1996 à l’Auberdière où « L’Institut d’Étude pour la restauration des solidarités économiques et sociales »1 avait réuni quelques chefs d’entreprise, philosophes, économistes, artisans, paysans, syndicalistes … pour réfléchir aux moyens de sortir de la pensée unique libérale-socialiste. De cette réflexion est née une association:« L’Alliance Sociale des peuples et pays de France» 2 à vocation plus spécifique de formation et d’étude. Parallèlement l’Institut, lieu de rencontre informel, a souhaité réaliser un ouvrage en faisant appel à des personnalités qui ne se reconnaissent ni à droite, ni à gauche, mais au-delà des classifications politiques, devant la dérive de notre société, recherchent la trame d’un ordre naturel perdu. Le lecteur ne sera donc pas étonné de trouver des représentants de philosophies différentes qui ont accepté de présenter ici des points de vue et des analyses assez convergentes en matière économique et sociale. Cet ouvrage doit sa réalisation pratique à la collaboration étroite de Benjamin GUILLEMAIND, Arnaud GUYOT-JEANNIN et Benoît MANCHERON.

  1. 11, rue du Bel Air 94 230 Cachan.
  2. 11, rue du Bel Air 94 230 Cachan.

 

INTRODUCTION :

LES RAVAGES DU LIBÉRALISME

ARNAUD GUYOT-JEANNIN

« Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour argent ni pour vivres, ni pour aucune chose qui se prête à intérêt. » Deutéronome (XXIII, 19-20)

 

« Le don véritable paraît être souhaité dans une certaine mesure, mais /’idéologie de l’avarice (on n’a rien pour rien} et celle de la supériorité de l’avoir sur l’être qui correspondent à la doctrine des intérêts égoïstes ne paraissent pas plus rationnelles que la mise en valeur d’un esprit de solidarité. » François PERROUX, Économie et Société, PUF, 1960.

 

Le marché unique fait des ravages. Maintenant que le modèle communiste

s’est effondré à l’Est, les thuriféraires de 1′ économie de marché nous

expliquent très doctement que le système libéral annonce la fin de l’histoire.

Or, il n’annonce que la fin d’une histoire: celle de la modernité présente.

Le règne sans partage du capitalisme moderne sur toute la surface de la terre

achève sa phase optimale de destruction planétaire sous les assauts de ses

dysfonctionnements patents. L’histoire reste en effet un éternel recommencement.

C’est précisément à la fin du cycle actuel que le libéralisme n’ayant

plus son repoussoir communiste, ne pouvant plus instrumentaliser ses tares

à son profit, affronte ses propres scories. André Comte-Sponville a le

mérite de le reconnaître avec lucidité : « La déconfiture du socialisme marxiste

est évidemment l’un des événements majeurs de cette fin de siècle: un monde

s’écroule, et l’on en conclut que l’autre-qu’on appelait le monde libre a triomphé.

C’est peut-être aller un peu vite en besogne. Rien n’interdit que deux systèmes

concurrents échouent l’un et l’autre, et l’on n’a jamais vu qu’une civilisation,

même invaincue, soit immortelle. Au reste, à quoi bon vaincre, si l’on ne sait pour

quoi vivre? .. Économiquement, militairement, l’Occident n’a jamais été aussi

fort. Mais à quoi bon la force quand on n’a plus la foi? Le capitalisme est nu : il

a triomphé du communisme, mais qui le sauvera de lui-même? » Bonne question

en effet, à laquelle nous nous efforçons de répondre dans cet ouvrage

collectif qui regroupe des sensibilités diverses, mais dont 1′ objectif commun

est de définir une troisième voie identitaire et communautaire alternative

au matérialisme marxo-libéral.

Nous pouvons constater en effet que partout où la valeur d’usage se

réduit à la valeur d’échange, les identités communautaires s’affaiblissent. De

sorte que ce sont toujours les sociétés matériellement les plus riches qui sont

spirituellement, culturellement et socialement les plus pauvres. L’abondance

matérielle de quelques-uns s’affirme au détriment de l’abondance spirituelle

de tous (et matérielle d’un nombre toujours croissant de personnes).

Le principe de « liberté » mis en avant par les libéraux a bon dos lorsqu’on

voit l’anomie actuelle conjuguée à une misère exponentielle. Charles Maurras

le constatait déjà, au début du siècle, lui qui pouvait écrire

ironiquement : « La liberté économique aboutit donc, par une déduction rapide,

à la célèbre liberté de mourir de faim. » 1 Les 2 millions de pauvres additionnés

aux 500 000 sans-abris associés aux plus de 4 millions de chômeurs actuels

en France prouvent la faillite du social-libéralisme comme du libéralisme

social. Les autres pays européens ne sont pas mieux logés. Et ne parlons pas

des Etats-Unis, où !’économisme gigantique et rationalisé à courte vue

aboutit à un désastre généralisé que l’idéologie des droits de l’homme vient

maquiller habilement aux yeux du monde. Libre-échangisme et socialedémocratie

marchande cumulent tous les maux engendrés par la société

occidentale moderne. Le marxisme, lui, part des mêmes postulats pour

aboutir à une réalité légèrement différente. Là où le libéralisme tue l’âme

des peuples par la consommation comme fin en soi, le marxisme la supprime

par son utopie égalitaire : le communisme qui affirme que tout vaut

tout et que tous valent tous. L’impossibilité de parvenir à 1′ égalité parfaite

conduit à ce que celui qui possède moins d’argent ou de pouvoir envie le

voisin, provoquant ainsi la guerre de tous contre tous. Or, le régime ne pouvant

tolérer ces conflits, il met au pas la population et se réserve tous les

droits et privilèges. On aboutit alors au capitalisme d’état. A propos de

  1. « Libéralisme et liberté: démocratie et peuple », L’Action française, 1 cr février 1906,
p.168.

Marx, le grand économiste et corporatiste autrichien Othmar Spann pouvait

ainsi déclarer dans les années 20: «Loin de contredire les doctrines de la

science économique libérale et bourgeoise, il les a adoptées et c’est là-dessus qu’il

fonde ses convictions. C’est aux économistes libéraux qu’il emprunte les preuves

de la spoliation nécessaire du travailleur, de f anéantissement progressif des petites

et moyennes entreprises, de la marche inévitable et victorieuse vers le communisme.

A ces principes, Marx ajoutait seulement de son cru sa philosophie de

l’histoire : le fameux « matérialisme historique~ » 2 Pour Marx en effet, poursuit

Spann, «le contenu spirituel d’une civilisation n’est qu’une suprastructure,

et celle-ci n’est qu’une manifestation superficielle dé l’infrastructure

économique. » 3 Voilà pourquoi nous ne sommes pas marxistes. Marxisme et

libéralisme découlent du même réductionnisme économisciste. Face à ces

deux matérialismes de !’Avoir, nécessité se fait jour de réenchasser l’économie

dans le spirituel et le politique, dans !’Être et le Devenir, c’est-à-dire

dans le Divin comme dans !’Humain afin qu’émerge une nouvelle civilisation

traditionnelle.

Il y a peu, le très suffisant Guy Sorman a pu déclarer : « Les Français sont

libéraux ». Il prêche pour sa paroisse. Chantre du libéralisme californien

figarisé, Sorman utilise un slogan qu’il espère mobilisateur, mais qui se

révèle tout simplement faux. Les Français ne sont pas libéraux. (ht’historiquement,

le processus de marchandisation capitaliste ait contribué à créer

chez eux un puissant individualisme n’est pas niable. Mais, rien ne dit que,

dans son essence, la France soit acquise au libéralisme. Si tout a été fait pour

l’exalter, et si aujourd’hui tout est fait pour le consolider, la thèse de Guy

Sorman semble être néanmoins invalidée. De nombreux réflexes de type

anthropologique ne trompent pas. Si les Français sont de plus en plus nombreux

à vouloir gagner de l’argent, réduisant leur vie à cette seule dimension,

ils restent très suspicieux vis-à-vis de celui-ci. Les aides sociales sont plutôt

bien vues. Certes beaucoup veulent en bénéficier pour leur seul avantage,

mais les esprits demeurent favorables à cette solidarité. La Bourse, les multinationales,

les banques, etc. sont des organismes considérés comme fortement

corruptibles par beaucoup de nos compatriotes. Il faut dire que la

réalité vérifie tous les jours cette méfiance. Bien que toutes les institutions

concourent à changer les mentalités, des lois de permanence existent. Sil’ on

fait facilement changer la vie des gens, on n’oblitère pas aussi facilement

leur réflexe premier. En tous cas, l’idéologie libérale, qui n’a de cesse de critiquer

le constructivisme, sait de quoi elle parle, tant elle cherche pour sa

  1. Les Aberrations du Marxisme, conférence prononcée en 1927 à Düsseldorf, in La
Revue universelle, 15 Avril 1937, p. 157.
  1. Ibid., p. 157.

part à fabriquer un modèle antithétique des sociétés traditionnelles pour

lesquelles le don, le partage, «la dépense improductive» (Georges Bataille)

sont des vertus ou des attitudes naturelles et cardinales.

Le capitalisme occidental peut enfin se montrer pour ce qu’il est: une

gigantesque machine à tuer les peuples. La compétition marchande internationale

des entreprises vue comme un moyen d’accélérer la croissance, la

concurrence de tous avec tous, mais en réalité de tous contre tous, devraiton

dire, comme façon de stimuler les individus, la liberté de « laisser faire,

laisser aller, laisser passer» comme forme d’épanouissement d’une communauté,

relèvent d’une confusion totale. Elle reste néanmoins symptomatique

d’une crise de valeurs. Toute l’anthropologie libérale fonde sa

conception du monde sur les principes de l’individualisme et de l’utilitarisme.

En effet, pour un libéral conséquent, l’homme n’est qu’un atome

interchangeable, calculateur rationnel et égoïste qui ne répond qu’à ses seuls

intérêts. Il considère que la société n’est que la somme des intérêts particuliers.

Les notions de solidarité, de prodigalité, de gratuité, de désintéressement,

de sociabilité sont absentes. Il s’en moque. Seule la volonté de

puissance économique trouve grâce à ses yeux. Le darwinisme social dont

Herbert Spencer est le principal théoricien induit une compétition-sélection

des individus à travers leur capacité à produire ou s’enrichir le plus possible

dans une optique du « Toujours Plus », se trouve au centre de la

représentation de la société moderne. Le sociologue allemand Ferdinand

Tonnies avait bien montré dans son livre Communauté et société 4 que ces

deux « catégories fondamentales » renvoient pour l’une aux traditionnelles

notions de fraternité et d’organicité où le lien de participation à l’ensemble

populaire s’accorde avec chaque particularité qui le compose, alors que

l’autre statue de l’existence et de l’action que chaque individu s’assigne pour

se constituer dans un Tout autonome. La Communauté est holiste (primat

de la totalité sociale sur l’individu) alors que la société est individualiste (primat

de l’individu sur la totalité sociale), pour reprendre la distinction paradigmatique

de Louis Dumont 5•

Une vision du monde traditionnelle, personnaliste et communautaire

demeure hiérarchisante parce que l’Un et le Multiple ne s’affrontent pas,

mais s’articulent harmonieusement pour le respect de la Communauté.

Cette communauté organique reste pacifiée structurellement, mais tensionnelle

spirituellement (au sens de l’élévation surnaturelle). Ce qui évite de

sombrer dans l’ennui. A rebours, la vision du monde moderne, individualiste

  1. Communauté et société, PUF, Paris, 1944, pour l’édition française, 1977.
  2. Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie
moderne, Éditions du Seuil, 1983.

et rationaliste reste égalitaire parce que le Multiple veut devenir l’Un,

produisant ainsi la jalousie, l’envie, la cupidité, ainsi donc, la guerre de tous

contre tous. Cette société totalitaire à fondement égalitaire ne peut certes

se réaliser pleinement parce que les réalités sociales sont plus fortes que les

contrats. Il n’empêche que l’on peut aménager l’utopie. C’est ce que font de

nombreux hommes politiques et hommes d’affaires influents. L’égalitarisme

tant vanté par nos bonnes consciences morales en Occident reste fondamentalement

anti-organiciste. L’Égalité est le contraire de la Diversité

dans l’Unité, de la pluralité dans un modèle de civilisation intégrateur.Julius

Evola le montre bien quand il affirme avec une grande cohérence qu’« un

être qui serait à tous points de vue parfaitement identique à un autre, ne fanerait

qu’un seul et même être avec lui. Le concept exprimé par le mot« plusieurs:

implique donc celui d’une diversité fondamentale: «plusieurs» êtres égaux, complètement

égaux, ne seraient pas« plusieurs» mais un. Vouloir l’égalité de

«plusieurs » implique une contradiction dans les termes, à moins de se référer à

un ensemble d’objets inanimés fabriqués en série ( .. . ) Vouloir l’égalité c’est vouloir

l’informe. Toute idéologie égalitaire est l’indice sûre d’un climat de dégénérescence

où le « sceau » de farces qui tendent à produire une dégénérescence. Voilà, dans

/’ensemble, ce qu’il faut penser du « nohle idéal» et de /' »immortel principe

d’égalité:» 6 Or, le projet du Nouvel Ordre Mondial est bien de standardiser

les individus pour s’en servir comme esclaves à des fins productivistes.

L’entreprise d’unifomisation planétaire par le capitalisme occidental doit se

soumettre d’abord à l’impératif d’égaliser les individus pour mieux les monnayer

ensuite. L’égalitarisme bourgeois prépare ainsi le cycle inégalitaire du

darwinisme social, où la mutation-sélection des meilleurs opère, comme

nous 1′ avons vu, sur la volonté de puissance économique elle même fondée

sur le mythe de l’abondance et l’axiomatique de l’intérêt.« La lutte pour la

vie» s’exerce à partir de critères purement économiques et quantitatifs. Or,

là encore, Evola a raison de mettre en cause plus généralement la modernité

économiste : « Ce n’est pas la valeur d’un système économique ou d’un autre qu’il

faut mettre en question, mais celle de l’économie en général. L’antithèse entre

capitalisme et marxisme, hien qu’elle nous apparaisse gigantesque sur la toile de

fond de notre époque, doit être considérée comme une pseudo-antithèse. Le mythe

de la production, et ce qui en découle sous forme de standardisation, monopoles)

cartels, technocratie, etc., obéit, dans les civilisations capitalistes, à la même

démonie de l’économie que dans le marxisme et n’accorde pas moins la préséance

aux conditions matériel/es de la vie.» 7 Et Evola d’appeler implicitement au

renversement de ce système au nom de valeurs spirituelles et politiques

  1. Les hommes au milieu des ruines, Guy Trédaniel & Pardès, 1984, pp. 46-48.
  2. Ibid. p. 90.

transcendant la pure horizontalité matérielle : « La véritable antithèse ne se

situe donc pas entre capitalisme et marxisme, mais entre un système où l’économie

est souveraine, quelle que soit sa forme, et un système où elle se trouve subordonnée

à des facteurs extra-économiques, à l’intérieur d’un ordre beaucoup plus vaste et

plus complet, de nature à conférer à la vie humaine un sens profond et à permettre

le développement de ses possibilités les plus hautes » 8 Avant lui, Othmar Spann

avait déclaré que la « théorie de la productivité» devait orienter une pratique

contraire à celle qui prédomine : « Non seulement il faut affirmer avec farce

qu’une activité spirituelle peut être « immédiatement » un bien économique, mais

que, dans son principe même, cette activité est productive. Nous irons même plus

loin en disant que c’est nécessairement r activité de l’esprit qui doit avoir le rôle

directeur. » 9

Bien sûr, le libéral peut être moins conséquent, plus opportuniste. Il peut

demander plus ou moins de régulation étatique. Il n’en reste pas moins

favorable à la soumission du spirituel, du politique et du social à l’économique.

C’est cette « tyrannie du dividende » qu’évoque Thierry Maulnier qui

nous anéantit, lequel proclamait d’ailleurs : « L’ordre capitaliste redoute la

conscience plus encore que la violence, car il est un ordre à fégard duquel la conscience

est destructrice» 10• Le culte de la performance, la dictature du rendement

et le totalitarisme du profit réduisent la personne à un simple agent

économique (/’Homo oeconomicus) dont la vocation est de produire, d’acheter

ou d’accumuler, de consommer et de mourir en jouissant au.maximum des

biens matériels. Une vie à gagner de l’argent. La volonté de puissance

comme hiérarchie des dilections indexées sur l’argent parodie l’idéal du

monde traditionnel pour qui l’économie est encastrée, c’est-à-dire contextualisée

dans les sphères spirituelles, culturelles, familiales, politiques, etc.

L’autonomie du Sujet telle que la philosophie libérale et kantienne la présente

est une façon toute moderne de paralyser l’homme qui se trouve

déconnecté de ses appartenances multiples. La voie est alors ouverte au système

des Objets puisque le Sujet n’a plus d’intermédiaire entre lui et la marchandise.

Il n’existe plus de voie de passage. La réification des objets sociaux

s’accomplit tout naturellement. Déifier l’argent pour accomplir sa puissance

devient ainsi l’horizon indépassable des sociétés marchandes occidentales.

Werner Sombart le résume ainsi : «Autrefois, la richesse était touj<!urs d’origine

politique; la puissance conduisait à la richesse; aujourd’hui la richesse con:…

duit à la puissance, tandis que son origt »ne est dans féconomie. » 11 Hier, on

possédait de l’argent parce que l’on avait de la légitimité, alors

  1. Ibid., p. 90.
  2. Op. cit., p. 160.
  3. Violence et Conscience, Gallimard, 1945.
  4. Le socialisme allemand, révolution conservatrice, Pardès, 1990, p. 38.

qu’aujourd’hui, on a de la légitimité parce que l’on possède de l’argent. Sombart

analyse bien le processus de désenchantement du monde qui accompagne

la modernité individualiste bourgeoise:« Les étapes de la décadence ont

été les suivantes : de la valeur personnelle à la valeur des actes, à celle du succès,

de la valeur du succès à celle du succès visible, de la valeur du succès visible à la

valeur du succès monnayable .. On en arrive ainsi au fondement même du système,

au point où l’estimation de la valeur peut être fondée sur le revenu. » 12 Selon

Sombart, l’âge économique vérifie trois séries de développements conditionnant

notre existence :

Intellectualisation: mise à l’écart de l’âme, de l’initiative, de la

liberté et du droit de disposer de soi, dépendance à r égard d’un système

donné.

Matérialisation : mécanicisation, dictature de la machine, industrialisation.

Égalisation : uniformité, unification des modes de vie, atomisation.

L’idéal qui régit l’homme moderne revêt trois aspects:

La grandeur matérielle : le respect de la quantité

Le mouvement rapide : la vitesse

Le désir de nouveau : le changement

Le traditionalisme sombartien esquisse un socialisme communautaire et

populaire solide face au socialisme marxiste prédominant. Débarrassé de sa

conception dite « scientifique» ou« réelle» , progressiste, déterministe et

collectiviste, le socialisme de Sombart plonge ses racines dans l’identité du

peuple allemand. En Allemagne, socialisme ne rime pas obligatoirement

avec marxisme. Mais cela vaut pour tous les pays. Un autre jeune conservateur-

révolutionnaire allemand des années 20, Arthur Moeller Van den

Bruclc, pouvait déclarer:« Tout peuple a son propre socialisme».

En France, on l’oublie trop souvent, les catholiques sociaux, comme

René de la Tour du Pin par exemple, ainsi que de nombreux maurrassiens

ou post-maurrassiens influencés par Proudhon, se sont réclamés d’un socialisme

communal, national ou à vocation continentale. Devoirs envers le

prochain, esprit de camaraderie et de justice, volonté d’abattre l’exploitation

et l’usure, fondation d’un ordre social qui répartit équitablement les richesses

restent pour ces socialistes« nationaux» autant d’attitudes et de valeurs

saines, naturelles et harmonieuses pour le corps social tout entier. Le socialisme

est« un normativisme social», c’est-à-dire «un état de vie social où la

conduite de l’individu est déterminée en principe par des normes obligatoires, qui

doivent leur origine à une raison générale, intimement liée à la communauté

politique et qui trouvent leur expression dans le « nomos » »(loi), réitère Werner

  1. Ihid., p. 38.

Sombart 13• La véritable antithèse ne se situe pas entre le socialisme réduit

au marxisme et le libéralisme limité à la liberté d’initiative, mais entre un

traditionalisme identitaire dont le socialisme peut être le vecteur s’il est

débarrassé de ses oripeaux marxistes et le capitalisme bourgeois ou le

marxisme prolétarien qui empruntent tous deux à l’individualisme utilitaire

marchandisé. Deux mentalités en découlent:

Mentalité héroïque: tâche, désintéressement, abnégation, sacrifice,

fidélité, candeur, vénération, bravoure … , remplit ses devoirs.

Mentalité mercantile : utilitarisme, hédonisme, droit au bonheur

par l’argent … , réclame des droits.

Ainsi avec Sombart, on pourrait opposer un « socialisme de l’ensemble »

à un «socialisme de l’individu». Le premier étant revendiqué comme la

Communauté organique, et le second comme la société mécanique pour

reprendre les catégories de Tonnies. Othmar Spann prend le parti, lui aussi,

de la première, puisqu’il voit la société comme un tout englobant, c’est-àdire

comme une communauté en réalité : « L’entité première, la réalité dominante,

c’est /' »ensemble », c’est l’organisme tout entier. Les membres de cet ensemble,

qu’il s’agisse de membres individuels ou des organes partiels auxquels ils se

rattachent, ne sont qu’un élément secondaire qui ne peut avoir de valeur que dans

la mesure où il participe à la vie du tout. » 14 Cette conception communautaire

ou holiste épanouit chaque membre de la communauté populaire qui se sent

responsabilisé pour autant qu’il est solidaire des autres. Il développe un

comportement fait de gratuité, de générosité, de prodigalité, issu d’une

appartenance commune et partagée. L’individualisme libéral qui postule un

nomadisme permissif et laxiste : « laisser faire, laisser aller, laisser passer » se

trouve contredit par ce modèle anticollectiviste à souhait, chaque personne

conservant sa spécificité dans un cadre unitaire voulu. Un tel fédéralisme

personnaliste relève du modèle qu’on trouve historiquement dans toute

société traditionnelle d’Occident.

Ainsi, deux socialismes s’opposent radicalement. Si on a bien vu en quoi

résidait un socialisme organique et corporatif de type chrétien et traditionaliste

chez Sombart notamment, il reste à définir plus précisément l’autre.

Le socialisme marxiste est prolétariste dans son essence. Socialisme

prolétarien : amalgame de l’idéologie socialiste et du prolétariat industriel.

Le socialisme prolétarien est hédoniste. Il a pour centre « la valeur de la vie

des masses» (prix élevé qu’on attache à la vie, caractère quantitatif accordé

au prix de la vie du point de vue matériel et personnel : « Le plus grand bonheur

pour le plus grand nombre » ). Marx : « Le développement maximum de la

  1. Ibid., p. 77.
  2. Op. cit., p. 165.

productivité de la société et le développement intégral de l’individu. » Sombart

considère que le marxisme désire faire accéder le prolétariat aux conditions

de vie de la bourgeoisie. « L’idéologie prolétaro-socialiste » revendique la

liberté et l’égalité. Cette liberté souhaitée est purement « naturaliste» ,

jouissive. L’égalité souhaitée est avant tout économique et sociale. Cette

revendication est fondée sur l’affirmation utopique que les hommes naissent

libres et égaux. Il faut donc que le travail rentre dans un processus de production

sociale afin que disparaissent les différences qualitatives. Alors par

la machine, la qualité sera supprimé au profit de l’égalité. En fait, le

marxisme n’apprécie pas le travail bien fait, il aime le travail pour le travail.

Les penseurs prolétariens prétendent substituer à l’économie privée l’économie

collective fondée sur la possession collective des moyens de production

supprimant l’appât du gain en le remplaçant par la satisfaction

minimale des besoins de consommation.« L’économie communiste» supprime

tout droit de propriété permanente, détruit le lien qui unit le propriétaire

de l’entreprise au produit du travail, collectivise la consommation,

éradique le travail salarié, 1’« exploitation». Pour résumer, le socialisme prolétarien

tient pour progrès : « le bien être, la richesse, le savoir, la technique, la

liberté, l’égalité, le rôle des masses » 15 selon Sombart.

C’est le capitalisme qui a produit le marxisme, non le contraire. Les

tenants de la vulgate libérale ont tendance à l’oublier. Lorsque le capitalisme

industriel s’est imposé de façon violente au xrxc siècle créant ainsi misère

et anarchie sociale, des réactions hostiles se sont manifestées. Des rectifications

étatiques se révélaient nécessaires, puisque les corps intermédiaires

(corporations) entre l’État et le Marché avaient été éradiqués par l’inique et

sinistre Loi Le Chapelier le 14 juin 1791, en France du moins. Certes, l’un

renforce l’autre, mais ponctuellement, il est compréhensible, que la communauté

soit protégée du danger qu’incarne un marché despotique dont

l’unique but reste la rentabilité. Rappelons que le terme de « libéralisme »

apparaît en 1821 en France. Balzac décrit en 1839 dans Le Curé de Village:

« Une ville industrielle où l’esprit de sédition contre les doctrines religieuses et

monarchiques a poussé des racines profondes, où le système d’examen né du protestantisme

et qui s’appelle aujourd’hui le libéralisme( … ) s’étend à toutes choses»

16• D’où l’apparition logique du marxisme qui s’efforce de proposer une

fausse alternative : la « dictature du prolétariat » , la « lutte des classes » dans

un monde où «l’économie est notre destin» (Marx). La tyrannie égalitaire

apparaît, comme nous 1′ avons vu, avec son cortège de jalousie, d’envie, de

vénalité, puisque régalité parfaite étant utopique, l’individu dépossédé voudra

  1. Op. cit., pp. 125-126.
  2. Éd. Castex, La Pléiade, vol. IX, p. 702.

 toujours plus d’égalité par rapport à celui qui possède plus que lui. La

voie est ouverte à l’embourgeoisement de l’esprit.« Le socialisme qui était un

système économique de la saine et de la juste organisation du travail social, est

devenu sous le nom dejaurressisme et sous le nom identique et conjoint de sabotage,

un système de désorganisation du travail social et en outre, et en cela, une

excitation des instincts bourgeois dans le monde ouvrier, un entraînement des

ouvriers à devenir, à leur tour, de sales bourgeois » , observait Charles Péguy

en son temps 17• Un Georges Sorel tentera bien de mobiliser très énergiquement

la classe ouvrière en l’identifiant à un pôle antibourgeois radical,

mais sera, au bout du compte, vite dépassé, cette dernière servant plus un

mythe incapacitant qu’un enthousiasme collectif et révolutionnaire réel 18•

Mais Charles Péguy pouvait poursuivre : « Il est de toute évidence que ce sont

les bourgeois et les capitalistes qui ont commencé. je veux dire que les bourgeois et

les capitalistes ont cessé de faire leur office social avant les ouvriers le leur, et longtemps

avant» 19• Charles Maurras confirme en ajoutant dans son Dictionnaire

politique et critique : « L’histoire de la grande industrie en témoigne; si le

prolétariat résiste, si cette résistance a pris la forme d’une offensive violente, ce

n’est pas lui qui a commencé; l’oppression où l’exploitation capitaliste est la première

en date» 20• Au XIXe siècle, Alban de Villeneuve-Bargemont fut le

premier à décrire cet ordre des choses dans son Traité d’économie politique

chrétienne (1834} bientôt rejoint par d’autres contre-révolutionnaires

comme Frédéric Le Play, et plus encore Louis de Bonald affirmant dans ses

Réflexions sur la révolution de juillet 1830 : « On s’occupe beaucoup du prolétariat

et du paupérisme qui marche à sa suite, les uns dans des vues de bienfaisance,

d’autres dans des vues moins innocentes; mais que peuvent les systèmes des uns ou

des autres contre l’extension immodérée de l’industrialisme et la division toujours

croissante des propriétés qu’on peut regarder comme le père et la mère du prolétariat

et du paupérisme ». Cette analyse sera reprise par René de la Tour du Pin

ou Albert de Mun dans le sillage des encycliques papales et du catholicisme

social. Les vrais aristocrates ont toujours été du côté du peuple contre la

bourgeoisie accumulatrice. Au :XXe siècle, après la Seconde guerre mondiale,

Evola lui aussi remarque lucidement : « Sans la Révolution française et

sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n’eussent pas existé.

Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers-état, il n’y

aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation

du radicalisme, il n’y aurait pas eu de socialisme, ni enfin de communisme à base

antinationale et internationale-prolétarienne » 21 • Le corporatisme chrétien

  1. L-.Argent, suivi de f argent {suite}, Gallimard, 1932
  2. Voir notamment Réflexions sur la violence, Le Trident, 1987.
  3. Notre jeunesse, Gallimard, 1933.
  4. Cité des livres, 1935.

demeure par conséquent le paradigme auquel l’esprit libre peut s’identifier.

Othmar Spann l’avait bien perçu, lui qui déclarait: «Le plus grave tort du

capitalisme n ,est pas d’avoir appauvri une partie du peuple, mais de l’avoir

déraciné». Spann considère en effet que c’est le déracinement spirituel et

culturel qui appauvrit matériellement l’homme, et non l’inverse. Il

poursuit : « Le mal est surtout grand dans la grosse industrie. Le peuple était un

« état » (stand), on en a fait une masse. On a déraciné, déclassé, désintégré le peuple

ouvrier, c’est là le tragique de fexistence de la masse ouvrière qui se trouve, de

ce fait, chaque jour plus exposée, chaque jour plus opprimée. Certes, on a déjà fait

beaucoup de ce côté … Mais l’insécurité demeure ( … )Autre vice: fimpossibilité

pour les membres de l’économie de sentir entre eux une solidarité spirituelle, de se

sentir unis aux autres économies nationales. La destruction de tous ces liens que

les anciennes corporations avaient créés, voilà le vice majeur de /1économie

capitaliste» 22• Othmar Spann ne se contente pas d’être un sociologue de

r économie de son temps tout en étant nostalgique de celui d’hier. Il propose

une alternative à la fois anthropologique, institutionnelle et plus technique

que nous faisons nôtre dans la mesure où elle s’adapte à un espace fédérée

européen garant des libertés collectives qui le compose:« Nous opposons à

l’économie individualiste-capitaliste l’économie corporative. Dans cette économie,

chaque groupement professionnel doit être organisé corporativement afin que

l’économie soit formée comme un ensemble dans un tout, un « état » {stand), qui

s’administre lui-même au sein de « f état » (Staat). Un « état » administré par des

professionnels qui organisera les branches qui lui seront subordonnées. Organiser,

c’est appeler à la vie, c’est fonder des communautés, créer des liens. Ces unions ne

doivent pas être rigides comme ces organisations centralisées que /' »État » crée parfois

avec trop de facilité. Mais il faut laisser la vie agir, il faut laisser les groupements

professionnels s’entendre entre eux. Avec une pareille organisation,

l’économie retrouvera une vie, une solidarité, un esprit inconnu. C’est l’esprit

communautaire qui régnera et qui permettra aux travailleurs de trouver leur

véritable place. Car, en livrant l’économie à une liberté sans contrôle, les théories

individualistes, libérales, capitalistes, ont entraîné d’un côté la prolétarisation des

masses, de l’autre la périodicité des crises » 23•

L’ambiguïté du mot « socialisme » doit être dissipé. Lorsque les auteurs

de l’ouvrage présent font référence au socialisme, il s’agit généralement du

socialisme marxiste transformé en socialisme étatiste ou collectiviste, ou

encore d’un socialisme qui ne mérite plus son nom : une sociale-démocratie

monétarisée qui peut aussi bien servir le libéralisme puisque leur matrice est

  1. Op. cit., p. 61.
  2. Op. cit., pp. 167-168.
  3. Ibid., p. 168.

commune: le matérialisme bourgeois. Social-libéralisme ou libéralismesocial,

l’individualisme délave le premier comme le second pour l’intégrer

au même système marchand mondialisé. Cela nous conduit tout droit à

l’existence de plusieurs variantes de libéralisme économique dont, encore

une fois, la sociale-démocratie d’aménagement du capital.

Les libéraux qui nous intéressent le plus parce qu’ils pensent et veulent

réformer la société dans un sens négatif, pouvant trouver un échos favorable

chez les « élites »aussi bien que chez quelques Français, sont les libertariens

ou anarcho-capitalistes dont le théoricien de l’économie Frédéric Bastiat est

la figure de proue, et dont les défenseurs actuels se nomment Henri Lepage,

Jacques Garello, Bertrand Lemennicier, etc. Illustration parfaite du libéralisme

intégral, leur homme politique préféré reste Alain Madelin, qu’ils

trouvent encore un peu trop dirigiste. Sans rire. En 1997, un ouvrage collectif

sous sa direction a été publié sous le titre, Aux sources du modèle libéral

.français 24• Leur souci premier : faire disparaître 1′ état. Qy’y substituer? Le

système de la main invisible dont Adam Smith parle dans La richesse des

nations (1776). Ce qu’ils appellent la « catallaxie », à la suite de Friedrich

  1. von Hayek, c’est-à-dire un système où les échanges se font spontanément

par le marché libre, offert au jeu d’une providence interindividuelle et

concurrentielle régulatrice des comportements sociaux. Une utopie dangereuse.

Pourquoi? Parce que le libéralisme, en exaltant les vertus de la liberté,

les trahit fondamentalement. En fait de liberté, le libéralisme ne fait que

légitimer le renard libre dans le poulailler libre. Le modèle idéal de ces économistes

demeure les Etats-Unis de Ronald Reagan ou l’Angleterre de

Margaret Thatcher. Deux faillites : liberté marchant avec uniformité, consommation

rimant avec exclusion, privatisation avec exploitation. Le nombre

d’heures de travail ne trouve pas de limites, mais le chômage croît. La

misère est à son comble, mais l’obésité atteint des records. L’individualisme

commande, mais les ghettos se répandent. Le puritanisme réglemente, mais

la pornographie s’alimente. La démocratie de droit prime, mais les guerres

génocidaire purifient. La morale impose, l’argent dispose. Privatisation de

la sécurité sociale, chacun peut vivre ou plutôt survivre, mais attention, à

condition d’en avoir la possibilité matérielle. Les autres? Tant pis! Ils n’ont

qu’à être plus riches. « Solidaire, si je le veux » 25 a pu écrire Alain Laurent,

un de ces économistes libertariens en vogue. La marchandisation du lien

social sous les effets d’un économisme boursouflé destitue à la société la spécificité

de chacun au profit de la ressemblance de tous. La technique étant

là pour arraisonner des individus interchangeables, atomisés. La réification

  1. Perrin, 1997.
  2. Les Belles Lettres, coll. Laisser faire, 1991.

des rapports humains est en marche. Mais, c’est sans doute, à écouter ces

économistes libéraux, qu’il s’y trouvait encore trop d’entraves étatiques.

Qyand on dit que l’homme perd sa vie à la gagner, il ne faut pas oublier que

certains la perdent plus que d’autres, mais aussi plus ou moins volontairement

selon les possibilités qu’ils ont d’user de leur prérogative. Voilà où

nous en sommes. Et maintenant que Bill Clinton, et avant lui, Georges

Bush, est au pouvoir, il est normal que les Etats-Unis se délabrent puisqu’à

entendre nos libertariens, il s’agirait d’« un bolchevik». Il faut dire qu’ils considèrent

la France comme un pays économiquement« socialiste» dans sa

version communisante depuis très longtemps. Or, l’excès de bureaucratie,

les monopoles syndicaux, le fiscalisme galopant, la mauvaise gestion de la

Sécurité sociale ne sont critiquables que dans la mesure où les« hommes de

l’État» servent le système marchand capitaliste comme ce système les alimente

à son tour. Autrement dit, ils disent que leur libéralisme n’est pas

utilitariste, mais Jérémy Bentham, père de celui-ci, fondé sur le

«téléologique» (primat du bonheur sur le juste) et Condorcet, qui prône

un libéralisme jusnaturaliste (« l’ordre naturel») fondé sur le

«déontologique» (priorité du juste sur le bien) s’appuient sur des fondements

philosophiques antithétiques pour parvenir à une relative unité quant

à leur application. Pourquoi? Parce que le libéralisme de Bentham et celui

de Condorcet sont à l’oeuvre sur la planète. L’utilitarisme foncier et pratique

du premier répond efficacement à la modernité, tandis que l’individualisme

du second lui accorde un confort moral. On peut dresser une typologie du

libéralisme, on retrouvera toujours la présence de l’individualisme et de

l’utilitarisme comme valeurs centrales et l’absence de valeurs communautaires

(chose publique) et solidaires (bien commun) que nous faisons nôtre.

Seuls dépositaires de la« vérité économique», ces intégristes du marché

affirment péremptoirement que l’humanité se divise en deux catégories:

ceux qui connaissent 1′ économie – eux, les économistes libéraux – et les

autres qui n’y comprennent rien. Leur critère de qualité d’appréciation étant

fondé sur la pure efficacité monétaire comme l’émanation pratique de la

philosophie sociale et de la science économique autonome, seuls les économistes

réellement libéraux sont à même de saisir les mécanismes de l’économie.

Toute autre perspective est dès lors jugée fausse, voire mauvaise. On

comprendra facilement alors qu’une telle introduction et un tel livre ne

pourront que leur hérisser le poil puisque nous partons d’une anthropologie

strictement inverse de la leur, investissant tous les champs du social, ayant

recours aussi bien à des historiens qu’à des philosophes, à des sociologues

qu’à des hommes de terrain (artisans et agriculteurs notamment), à des économistes

qu’à des politiques. Ces économistes n’étant jamais des économicistes,

leur capacité à percevoir la totalité et la complexité du réel s’en trouve

décuplée. Mais les libertariens dialoguent le plus souvent avec d’autres libérawc

qui se définissent comme « libéraux nationaux ». Adeptes d’un

« capitalisme national » ou « populaire », favorables au « Tous capitalistes »

selon l’expression d’une de leur figure de proue, Michel de Poncins, ils

adoptent une rhétorique hybride. En effet, si nous prenons le terme de

«capitalisme» au sens du marché extensible à tout et à tous (ce qui est sa

nature propre) et le mot« national» au sens de la centralisation étatique (ce

qui est aussi sa nature propre), comme l’a bien vu Ernst Gellner 26 – les

deux vont de paire à la fin du Moyen Âge -, alors ils sont cohérents avec

eux-mêmes. En effet, le déracinement provoqué par la mobilité des individus

et des capitaux est le fruit de la captation étatique et marchande des

communautés jusque-là constituées et ordonnées selon un axe vertical, réellement

organique et politique. En revanche, s’ils font coïncider le mot de

« nation » conjugué au « marché» avec « identités », « diversité populaire » ou

«enracinement charnel» (ce qui peut paraître contradictoire à plus d’un

titre), ces libéraux-nationaux deviennent incohérents. Pourquoi? Simplement

parce qu’ils souhaitent que l’économie soit soumise au politique, contrairement

à leurs amis libertariens, dans un système qui depuis toujours et

par principe fait primer la première sur le second. On le voit, le bricolage

théorique et économique de ces« nationaux-libéraux »ne repose sur aucune

réalité historique (c’est pourquoi malgré leurs divergences, libéraux-nationaux

et libertariens s’entendent bien). Seules les expériences thatchériennes

et reaganiennes peuvent paraître contredire notre propos. Seulement, ce

n’est qu’un apparat, parce que le nationalisme ou le patriotisme reaganothatchérien

se revêt comme bien souvent de l’habillage contractuel de la

nationalité, l’exaltant même par l’intégration au commerce. Il n’y a là rien

d’identitaire, c’est le contrat que l’individu signe avec la nation qui l’identifie

au sein d’une société commerçante. Le marché centralisé nationalement ou

décentralisé mondialement suppose toujours une logique accumulatrice et

quantitativiste. Tout au plus peut-il très ponctuellement être aménagé en

fonction des opportunités de la production, c’est-à-dire, en fin de compte,

toujours et encore dicté par l’impératif marchand.

Hors du libéralisme, point de salut! à les entendre. Marché unique,

quand tu nous tiens. A première vue, étonnant que des libéraux prennent

ce genre de position. A première vue seulement. Lorsqu’on voit les ravages

planétaires du libéralisme, on ne peut que constater qu’il fonde sa démarche

sur une entreprise totalitaire : l’uniformisation partout où cela est possible

des modes de vie différenciés sous la bénédiction du grand commerce international.

« Nomadisme permissif» avons-nous écrit, oui le« laisser faire, lais-

  1. Nations et nationalisme, Payot, 1989.

ser passer, laisser aller» contribue à créer un village sans visage, sans couleur,

sans parfum, sans rêve autre que celui de compter, d’additionner et de multiplier.

Un village globalitaire!

Le spirituel s’ordonne à l’Être. La politique s’enracine au sein du Devenir.

L’économie sert l’Avoir. Autonomisée des deux premières sphères,

r économie libérale quantifie r existence, mathématise la vie, rationalise

l’espace et le temps, bref déshumanise le réel. Fidèle à la permanence des

êtres et des choses, la pratique du développement quantifié et d’une croissance

illimitée imposée par l’idéologie libérale, déracinant les peuples à tous

les niveaux, ne peut que nous répugner. Devant cette réalité, nous devons

nous insurger. Pour que notre planète ne soit plus défigurée par la massification

productiviste qui arrache les personnes à leur héritage d’appartenance.

Pour que les rapports humains réifiés par la « Mégamachine » (Serge

Latouche) 27 technoscientifique trouve un autre échos: l’écologie. La vraie.

L’écologie radicale permet de retrouver l’harmonie avec l’univers, c’est-àdire

le Cosmos, la nature, la vie. Enraciné sur la Terre comme au Ciel,

l’homme traditionnel éprouve le sens de la permanence ontologique. C’est

pourquoi, les textes qui suivent communient soit avec Dieu soit avec la

nature, sans aucun panthéisme. « La doctrine sociale de l’Église face au

libéralisme » de l’abbé Guillaume de T anoüarn se couple avec « L’écologie et

le libéralisme : deux visions du monde irréconciliables » de Laurent Ozon. En

revanche, le texte d’Alain de Benoist « Le libéralisme contre les identités

collectives » se singularise par sa volonté de montrer en quoi le christianisme

est individualiste. Ce qui n’est pas notre position. Différents autres articles

montrent bien en quoi il est personnaliste mais pas au sens d’Emmanuel

Mounier (Alexis Arette, Claude Polin, Claude Rousseau). Recherchant son

salut personnel, le chrétien s’agrège à une communauté: l’Église qui fait

prévaloir la notion de « communion des saints » entre autre. Le salut personnel

n’est pas exclusif de la recherche du bien public. Au contraire. La

conception organique du christianisme traditionnel le démontre. Nous

souscrivons à l’idée qu’historiquement, le christianisme, notamment sous

l’influence du protestantisme, se soit sécularisé, laïcisé, modernisé et donc

individualisé, entrant ainsi de plein fouet dans la modernité; mais essentiellement,

le christianisme sous sa forme catholique est personnaliste et donc

communautaire. Un débat qu’il faudra en tout cas avoir dans d’autres lieux.

Autres textes:« Pour un nouveau protectionnisme» de Michel Sarlon-Mallasert

qui se conjugue à celui de Frédéric Valentin« Pour une Europe économique

autocentrée », insistant pour l’un à se protéger face à la mondialisation

  1. La mégamachine. Raison techno scientifique. Raison économique et mythe du progrès,
La Découverte/M.A.U.S.S.

et pour l’autre à créer une Europe unie qui n’emprunte pas nécessairement

la voie actuelle, mais au contraire réalise par le principe de subsidiarité

(Benjamin Guillemaind) une autogestion réelle Oanpier Dutrieux, JeanFrançois

Darras), c’est-à-dire un. vrai mutuellisme de type proudhonien

(Bruno Pottier) à l’échelle populaire-continentale. Joseph Fontanet écrivait

en 1977 des lignes qui résument bien notre propos d’ensemble : « Il serait

absurde de tout vouloir centraliser au niveau européen … L’Europe sera d’autant

plus fiable qu’elle sera construite selon une architecture en étages . .. L’idée de créer

de toutes pièces, par une sorte de contrat social à l’échelle du continent, une autorité

commune de style technocratique, court-circuitant les pouvoirs nationaux consacrés

par l’histoire, faisant fi des cultures et des tempéraments différents des peuples,

est un mythe dangereux, car on détruirait des communautés où les citoyens sont

fortement agrégés, avec les plus grands risques de ne pouvoir leur en substituer

une autre aussi réelle. » 28 « Les pouvoirs nationaux consacrés par /’histoire »

n’étant d’ailleurs pas moins centralistes et uniformisateurs que l’autorité

européenne. Malgré cette divergence, l’auteur montre bien la dimension

organique et non plus mécanique que l’Europe devra prendre si elle veut

assumer son destin. Un chefindien racontait en 1854 une histoire que beaucoup

de libéraux devrait méditer : « L’homme blanc traite sa mère, la Terre, et

son Frère, le Ciel, comme choses pillables, corvéables et vendables, au même titre

qu’un mouton ou de la verroterie. Son appétit dévorera le monde, ne laissant dans

son sillage qu’un désert. » C’est aussi pour cette raison que face au processus

de mondialisation capitaliste, il faut réfléchir à une vision d’ensemble permettant

de répondre au déracinement planétaire par une conscience planétaire

du déracinement. Cela doit se faire localement (proximité associative)

aussi bien qu’intellectuellement (diffusion des idées partout ou cela est possible).

L’article« du communautaire au planétaire» de Charles Champetier

illustre cet aspect des choses. Avec l’ouvrage présent, dont bien d’autres

contributions s’ajoutent à celles citées précédemment, nous espérons faire

réfléchir les lecteurs sur les ravages du libéralisme mondial.

  1. Le social et le vivant, nouvelle logique politique, Pion, 1977.

 

suite… iCi

Foi et honneur


par Ayoub Hajlaoui

lelibrepenseur.org

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« Donne-nous des mosquées, République, ô déesse,
Où nous pourrons tenir des meetings du PS ! »
Il faut des sans-honneur pour accepter l’outrage.
Honneur ? Qu’ai-je à user de propos d’un autre âge ?

 

Une dimension particulièrement négligée par les prêcheurs au sein de la communauté musulmane française est celle de l’honneur. L’on pourra faire remarquer – non sans raison – qu’une situation politique et sociale de dépendance extrême vis-à-vis de la République ne pouvait se traduire autrement que par la mise entre parenthèses d’un tel substantif. En effet, comment parler d’honneur lorsque nous sommes toujours prêts à brader notre religion pour un quelconque confort, une quelconque « nécessité » (ou « besoin », en fonction du choix de chorégraphie sémantique du locuteur) ? Comment parler d’honneur lorsque ce terme seul impliquerait une remise en cause structurelle chez le conférencier docile aussi bien que chez son public docilisé ? Comment parler d’honneur enfin, lorsque même les prêches du vendredi se sont mués en cours de civisme entrecoupés d’odes à l’amour inconditionnel ?

En toute sincérité, peu échapperaient aujourd’hui à une telle description. Je me reconnais moi-même dans la masse médiocre à laquelle des décennies de compromission ont inculqué le funeste réflexe du bradage religieux. Cependant, et j’insisterai sur ce point autant de fois qu’il le faudra, le manque d’une chose ne doit pas nous dissuader de la recouvrer. J’ai en tête cette réponse piquante d’un corsaire français à un officier anglais qui lui reprochait de se battre pour l’argent, contrairement aux Anglais qui se battraient pour l’honneur : « Chacun se bat pour ce qui lui manque ! »

L’honneur, c’est cette barrière qui vient interdire à l’Homme l’utilisation effrontée des moyens sous prétexte de viser une fin dont l’importance annulerait toute considération morale sur ces derniers. L’honneur chérit la réciproque et abhorre le parjure. Réciprocité car l’homme d’honneur, contrairement à la plupart des gauchistes musulmans, ne se permet pas de cautionner moralement l’application sur d’autres d’un procédé qu’il jugerait indigne si on le lui infligeait. Importance de la parole donnée, qu’elle soit orale ou écrite, car s’y conformer donne à la communication humaine toutes ses lettres de noblesse.

On en appelle souvent, pour contourner les rigueurs imposées par l’honneur, à la ruse guerrière. Mes amis, il faut choisir. Pensez printemps, ou pensez hiver. Et à ceux qui qui me reprocheraient une quelconque binarité, je rétorque d’avance : les cinquante nuances de gris que cette société vous a appris à considérer en toutes choses, ces nuances qui vous poussent lentement mais sûrement dans la voie du relativisme le plus absolu, tout en vous berçant dans l’agréable (mais très fausse) illusion de votre complexité intellectuelle, ces nuances-là, donc, de grâce, épargnez-les-nous lorsqu’il s’agit de guerre et de paix. Quel homme honorable passe unilatéralement de la paix à la guerre, de la guerre à la paix, au gré des humeurs et des intérêts, à l’insu même de celui contre qui il prétend guerroyer ? De grâce une fois encore, épargnez-moi vos contre-exemples de tel ou tel espion parmi les Compagnons. Oui, une tromperie a pu permettre à l’un d’entre eux de faire lever le siège des coalisés contre Médine, ces derniers le pensant dans leur camp. Mais ce qui peut valoir pour le diplomate-espion, chargé d’une mission secrète le faisant danser entre les rameaux de la paix et les couteaux de la guerre, ne saurait en aucun cas être élevé au rang de vecteur moral généralisé. Je m’attarderai une autre fois, si l’occasion m’en est donnée, sur l’instrumentalisation du contre-exemple par cet « islam des Lumières », qui s’en sert non pas pour confirmer la règle, mais pour l’abroger perfidement.

S’il se voyait réellement réintroduit parmi les thèmes de prédilection des prêcheurs musulmans, s’il était possible de lui trouver une petite place entre deux envolées droit-de-l’hommistes ou deux cours d’éducation civique, si enfin il se retrouvait sur le devant de la scène religieuse, l’honneur bouleverserait notre perception des alliances plus ou moins tacites que la communauté s’est vue nouer ces dernières années.

Votre serviteur – j’aurais bien ajouté « humble », mais l’humilité n’a pas de valeur déclarative, n’est-ce pas – est persuadé que si l’honneur devait être remis au goût du jour, la communauté préférerait l’ennemi déclaré, le Richard Cœur de Lion, à l’ami faux et corrosif, au Jacques Attali souhaitant contribuer à l’établissement d’une « bourgeoisie musulmane ». Ou le Bernard-termite, venu trouer les fragiles fondations des contrées musulmanes, au nom d’un vocable creux et faux, qui devrait faire rougir son utilisation, et blêmir ceux qui lui accordent le moindre crédit.


Y a-t-il, parmi tous les dignitaires de cet « islam de France », un seul être assez culotté pour oser prétendre que la candidature de François Hollande promettait quoi que ce soit à l’aspect spirituel de l’Islam ?


Sans aller jusqu’aux extrêmes, normalement évidents pour tout le monde – en théorie, mais on enseigne à l’IESH de Paris que George Soros est un philanthrope bienfaisant – sans aller jusqu’à déterrer ce pauvre Richard, je veux énoncer clairement que les Musulmans qui s’allient avec la gauche contre la droite ou l’ « extrême-droite » se fourvoient. Si les compromis passagers que la première semble prête à accorder à l’Islam au nom de la « tolérance » contrastent avec l’animosité apparente des deux dernières, bien fou celui qui s’imaginerait les canons de l’anticléricalisme gauchiste uniquement orientés vers la citadelle catholique. Nombre de partisans de ladite « extrême-droite » sont arrivés à le croire – ou feindre d’y croire – en pensant l’Islam à l’abri des hussards de la République, ou ménagé par ces derniers. L’heure est venue de clamer haut et fort que leur fourvoiement est plus compréhensible que le nôtre. L’heure est venue de comprendre le moins belliqueux, le plus proche de nos adversaires, contre lequel nos ennemis jurés se plaisent à nous dresser.

Pourquoi leur fourvoiement est-il plus compréhensible que le nôtre ? Parce qu’ils nous voient – nous et nos aïeuls, n’en déplaise au Sénégalais Ousmane Timera, qui se juge « plus français que Pétain » – arriver chez eux sous l’impulsion idéologique et politique de leurs ennemis de gauche. Ils voient ensuite une légion d’imams collaborer honteusement avec ladite gauche, moyennant quelques simplifications administratives relatives, entre autres, aux permis de construire des centres religieux. Enfin, ils nous voient constamment main dans la main avec cette gauche, qu’il s’agisse de voter pour le président du mariage gay, de cracher avec la meute sur le sacerdoce au sujet des cas isolés de pédophilie (en croyant suivre l’adage « attaquer pour mieux défendre », mais qui s’agit-il ici d’attaquer ou de défendre ?), ou d’adjoindre nos voix aux bêlements des européistes les plus abrutis.

Le vrai Français de droite, celui qui a vu une part de lui-même mourir en 1793 et une autre en 1905, celui-là peut en effet nous percevoir comme des collaborateurs à l’idéologie mortifère qui occupe son pays depuis plus de deux siècles. Et les alliances philosophiques contractées par nos élites ne sont pas pour le démentir. Nos prises de position personnelles non plus, en ce sens qu’elles répondent souvent à l’appel de la jouissance, de l’intérêt immédiat constituant un idéal aussi bien gauche que de gauche.

Préférons l’animosité franche, virile, affirmée, voire teinte, pourquoi pas, d’un esprit chevaleresque, d’une touche d’honneur, au coloris péripatéticien des alcôves. Et même si nous pouvons trouver, parmi les gens se disant de gauche, des personnes sincèrement convaincues par leurs idéaux droit-de-l’hommistes, sincèrement dévouées à des causes relativement nobles, le respect dû à leurs efforts ne doit en aucun cas se transformer en source de gêne lorsqu’il s’agit de contredire fermement leurs pérégrinations métaphysiques.

La dernière cartouche de cet écrit sera destinée aux curieux schizophrènes qui disent faire primer l’aspect spirituel de la religion sur son aspect extérieur (deux aspects normalement indissociables), et qui en même temps compromettent leurs voix en appelant à voter Hollande (ou Macron) sous l’unique prétexte qu’il serait « le moins pire » pour l’Islam… dans son aspect extérieur. Si mon style ampoulé a pu brouiller le message de cette dernière phrase, permettez-moi de la reformuler plus clairement, un exemple à l’appui : le sieur Ousmane Timera – encore lui – considère que nous sommes trop attachés à des signes extérieurs comme le voile, qu’il considère ne pas faire partie de la religion. Mais le sieur Timera s’est engagé en première ligne pour nous appeler à voter Hollande (certes, il reviendra sur cet appel à un moment opportun pour expliquer qu’en fait, il avait lui-même, dans le religieux secret de l’urne, voté Mélenchon ; cela lui vaut, de notre part, le doux sobriquet de tiraillé sénégalais). Y a-t-il, parmi tous les dignitaires de cet « islam de France », un seul être assez culotté pour oser prétendre que la candidature de François Hollande promettait quoi que ce soit à l’aspect spirituel de l’Islam ? Et pourtant, ils l’ont soutenue, et nous ont enjoint à la soutenir.

Vous pouvez choisir d’y voir l’expression d’une incohérence propre à l’Homme. J’y vois au contraire une cohérence parfaite. D’une part, l’appel à voter Hollande, Macron, peut-être Mélenchon la prochaine fois, et d’autre part, le fait de mettre la pratique islamique en arrière-plan de la spiritualité, se rejoignent en tant que réponses à une injonction sociétale. Les principaux concernés s’en défendront tant qu’ils le veulent, mais il ne fait pas le moindre doute pour n’importe quel esprit un tant soit peu mathématicien que leur alignement systématique sur des positions lumiéro-compatibles ne peut, en toute vraisemblance, constituer une succession d’innocents hasards. Moteur bien peu honorable que celui par lequel ils veulent régler la trajectoire de notre foi !

Ayoub Hajlaoui

 

« Nous sommes face à une forme de crime organisé »


Santé au travail par Annie Thébaud-Mony

http://i1.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2017/12/Annie-Th%C3%A9baud-Mony-directrice-de-recherches-au-CNRS.jpg?resize=610%2C214

Par Caroline Castets – Le Nouvel Économiste 

LLP
Comme l’explique parfaitement cet article, de graves problèmes concernent les salariés et leur santé au travail. Premièrement, les dirigeants des entreprises ne respectent absolument plus aucune loi, mais à la rigueur pourquoi pas, chacun à la liberté de respecter ou non les lois. Ce qui est plus inquiétant, voire même effrayant, c’est la passivité des pouvoirs publics qui ne font rien malgré des morts quotidiennes ainsi que des maladies graves du aux conditions exécrables de travail. On a vu la ministre actuel de la santé, ex salariée de Big Pharma, Madame Agnès Buzyn, remuer ciel et terre et imposée 11 vaccins à 65 millions de Français en à peine quelques jours au pouvoir, avec des conséquences financières certaines sur le budget de la Sécu, tout ceci pour quelques morts dus à la rougeole ou à la rubéole, mais dès qu’il s’agit de de 700 morts parents dus aux accidents de travail sans oublier ceux victimes de l’amiante, il n’y a plus personne pour faire quoi que ce soit de sérieux et d’efficace !

Du cynisme des industriels à l’inaction des pouvoirs publics, Annie Thébaud-Mony, directrice de recherches au CNRS, dresse un état des lieux sans concession de la santé au travail…  

Moyenâgeuse et cynique. C’est en ces termes qu’Annie Thébaud-Mony qualifie l’attitude de certains industriels vis-à-vis de la santé et de la sécurité des salariés. Attitude qui, selon elle, expliquerait que l’on déplore encore chaque jour en France deux morts par accidents du travail et plus de dix des suites d’une exposition à l’amiante.

Une situation archaïque que cette spécialiste des questions de sécurité au travail dénonce depuis près de 30 ans en parlant non pas de négligence mais d’une authentique forme de “crime organisé” de la part de certains dirigeants qui, depuis longtemps, ont appris à sous-traiter non seulement les risques qu’ils génèrent mais aussi les responsabilités qui les accompagnent.

Face à cette manifestation de « pur cynisme industriel » dont les pouvoirs publics n’ont jusqu’alors pas pris la mesure, Annie Thébaud-Mony entend opposer deux mesures : l’interdiction d’avoir recours à la sous-traitance sur tout site dangereux et l’introduction des notions de crime industriel et de désastre volontaire dans le droit pénal. Seuls moyens, selon elle, d’en finir avec une situation qui persiste à placer l’intérêt économique au-dessus de la préservation de la vie humaine.

« Je viens de refuser la Légion d’honneur parce que ce n’est tout simplement pas le type de reconnaissance que j’attends au terme de toutes ces années d’engagement et de recherche scientifique sur les questions de santé au travail et de santé environnementale. Ce que j’attends, c’est que mon travail soit pris en compte et reconnu ; autrement dit, qu’il incite les pouvoirs publics à adopter un certain nombre de dispositions, ne serait-ce que pour faire respecter la loi.

Car pour l’heure, en ce qui concerne la santé et la sécurité, le code du travail n’est pas appliqué. Il pose un certain nombre de principes qui ne sont pas respectés, à commencer par le principal : l’obligation faite depuis plus d’un siècle aux employeurs de garantir la santé de leurs salariés. Cette obligation a pourtant été rappelée à l’occasion du drame de l’amiante en 2002, l’affaire ayant débouché sur une certaine prise de conscience en montrant qu’il existait un réel problème de prévention face à un risque qui, pourtant, était identifié depuis longtemps. En prenant la mesure de cette catastrophe sanitaire, la Cours de cassation a réactivé cette obligation des employeurs d’assurer la santé des salariés au quotidien.

Or je constate chaque jour que, sur ce plan, rien n’a changé. Que nous restons face à une situation d’urgence sanitaire qui n’est absolument pas prise en compte par les politiques. Voilà pourquoi j’ai refusé la décoration qui m’a été proposée. Parce qu’elle aurait dû intervenir au terme de mon travail ; en marquer l’aboutissement. Et comment parler d’aboutissement alors que perdure cette situation d’urgence, que l’on attend encore que des décisions soient prises et des mesures adoptées ? Tant qu’il en sera ainsi, je ne pourrai ni me reposer, ni recevoir une médaille.

Sécurité versus rentabilité
Non seulement il n’y a aucune amélioration mais l’on voit s’installer chez les entreprises un discours fataliste fondé sur l’argument de la crise économique et consistant à dire : vu la situation catastrophique, nous avons d’autres priorités que d’améliorer les conditions de travail. Ce raisonnement prouve que la sécurité des salariés est perçue comme une dépense, non comme un investissement et que, dans un contexte tendu, elle devient une sorte de luxe que les entreprises estiment ne pas avoir les moyens de s’offrir.

Pire, elle est perçue comme une option alors qu’encore une fois, il s’agit d’une obligation. Résultat, ceux qui, comme moi, militent pour une autre gestion des risques sont uniquement perçus comme cherchant à alourdir les charges de l’entreprise. Pourtant on oublie une chose essentielle : c’est que l’assurance maladie – et par conséquent le contribuable – finance la négligence des industriels. Il faut savoir que dans le domaine des pathologies lourdes liées à l’environnement de travail, certains médicaments valent 1 000 euros la dose. Ce qui explique que les maladies professionnelles représentent chaque année des dépenses de plusieurs milliards d’euros.

À défaut de parvenir à se faire entendre sur l’aspect humain de la situation, je n’hésiterai pas à avancer cet argument économique auprès des pouvoirs publics pour dénoncer l’attitude moyenâgeuse de certains industriels pour qui les gains escomptés de certaines réductions de coûts d’exploitation légitiment tout, y compris la mise en danger de la vie d’autrui.

Impunité
Cette situation est d’autant plus révoltante qu’elle s’est jusqu’à maintenant accompagnée d’une impunité totale. Celle-ci vient d’être remise en question il est vrai avec le jugement rendu contre AZF mais il aura fallu une catastrophe exceptionnelle et onze années d’un procès exceptionnel pour y parvenir, alors qu’on dénombre chaque jour en France deux morts par accident du travail, une dizaine des suites d’un cancer lié à l’amiante et, chaque année, des milliers d’autres décès liés au cocktail de cancérogènes et toxiques en tous genres que les travailleurs respirent et, au-delà, les riverains des usines, des centrales nucléaires, des lignes à haute tension, etc.

Pour illustrer la dangerosité de certains lieux de travail, il y a ce cas récent de deux salariés partageant un même bureau sur le site d’une centrale nucléaire et atteints tous deux d’une tumeur au cerveau. Ce type de concordance est fréquent et lorsque l’on commence à enquêter, il n’est pas rare que l’on découvre d’autres cas atteints de la même pathologie, ce qui rend le lien avec l’environnement de travail évident. Comme c’est le cas chez les dockers. Parmi les 130 dockers du port de Nantes – qui manipulent en continu et sans protection les caisses de bois traitées aux pesticides, les bananes traitées au chlore et la ferraille qui dégage de l’oxyde de fer – 35 cas de cancers du rein ont été dénombrés. Je ne vois pas comment, avec une telle proportion, on peut encore parler de hasard.

Travail de lobbying
Pour établir des liens entre environnement de travail et cancers, nous avons mené un travail dit de systématisation face à l’exposition, en nous appuyant sur des données chiffrées. C’est essentiel pour établir ce qu’on appelle des présomptions d’imputabilité permettant au salarié qui développe une pathologie correspondant à une exposition propre à l’entreprise dans laquelle il travaille de la voir instantanément reconnue comme maladie du travail. Notre retard dans ce domaine s’explique par le fait que, pour établir ce type de tableau des maladies professionnelles, il faut un accord entre patronat et syndicat, ce à quoi, en France, un conflit d’intérêts évident nous empêche de parvenir.

Et pour cause : les experts du patronat emploient toute leur énergie à nier l’évidence. Exemple : on n’a toujours pas pu faire inscrire le cancer du larynx dans le tableau des maladies professionnelles alors qu’on le sait directement lié à une exposition à l’amiante et qu’il a été reconnu comme tel par d’autres organisations sanitaires il y a dix ans déjà. Dans ce domaine, nous nous heurtons à un véritable travail de lobbying qui, pour moi, justifie de parler de crime organisé de la part des grands industriels et des experts, doublé d’une situation de non-assistance à personne en danger.

L’amiante
Le traitement de l’amiante, qui est le plus connu des cancérigènes, est révélateur de cet état de fait. Les premiers cas sont identifiés à la fin du XIXe siècle et, dès 1930, les industriels disposent de toutes les données scientifiques attestant de sa dangerosité. Trente ans plus tard, un chercheur américain rend ces données publiques et en 1971 les entreprises du secteur s’organisent pour entreprendre une véritable campagne de désinformation sur les effets sanitaires de l’amiante, le tabac devenant un formidable alibi invoqué pour expliquer les maladies contractées par les salariés et la notion d’“usage sécuritaire” de l’amiante étant avancée pour empêcher une réglementation sévère de son usage, ce qui n’est rien de plus qu’un slogan de propagande industrielle puisqu’il a été établi qu’une fois l’amiante extraite de la mine et réduite en poudre, il n’existait aucune possibilité de limiter sa dangerosité.

Et le déni continue. Pour preuve, cette véritable bataille judiciaire qui, de 1997 à 2012, a opposé mouvements associatifs et pouvoirs publics dans une affaire de déconstruction d’une ancienne usine de transformation d’amiante, à Aulnay-sous-Bois. Tout ce que demandaient les associations, c’était l’application stricte de la réglementation de 1993 sur l’enlèvement d’amiante, à savoir : le confinement total du site durant les travaux afin de limiter la poussière au maximum et donc, les risques de contamination. Pour obtenir qu’il en soit ainsi, autrement dit pour que la loi soit respectée et appliquée, il a fallu plusieurs procédures judiciaires et surtout, il a fallu que la société civile se mobilise. Sans cela, on aurait démonté l’usine sans aucune précaution, ce qui aurait mené à une contamination des populations environnantes.

La sous-traitance du risque
Les secteurs présentant le plus de risques pour la santé des salariés sont connus. Il s’agit de la chimie et du nucléaire, bien sûr, mais aussi du BTP, de la réparation automobile, du travail des métaux, de l’imprimerie et de toutes les formes de maintenance industrielle. Le point commun étant que, dans l’ensemble de ces secteurs, on sous-traite les risques. La situation est simple : les entreprises considèrent que, à partir du moment où une activité est sous-traitée, la gestion des risques qui y est liée ne relève plus de leur responsabilité mais de celle de l’entreprise sous-traitante.

Et c’est là que l’on se heurte à un vide juridique. Le travail étant prescrit aux employés d’une autre entreprise avec laquelle le donneur d’ordres entretient une relation client-fournisseur, cela modifie les relations de travail entre le dirigeant de la première entreprise et les salariés de la seconde et, de ce fait, déplace les responsabilités. A cette situation déjà pernicieuse s’ajoute le fait que, bien évidemment, le sous-traitant en charge de cette activité de maintenance aura obtenu le marché parce qu’il aura répondu à un appel d’offres qui, au final, privilégiera toujours l’entreprise pratiquant les tarifs les plus avantageux. Et où les entreprises qui pratiquent ces tarifs avantageux parviennent-elles à faire des économies pour réduire leurs coûts d’exploitation ? Toujours sur les mêmes postes : la prévention et la sécurité des salariés.

AZF
Le drame d’AZF est un parfait exemple des situations parfois hallucinantes que l’on peut rencontrer dans l’univers de la maintenance industrielle. Le site utilisait des dérivés chlorés après avoir eu recours, des années plus tôt, à des engrais. Or il existe une incompatibilité totale et bien connue entre les nitrates contenus dans les engrais et le chlore. Ces produits n’auraient donc jamais dû être en contact. Mais l’entreprise ayant sous-traité la gestion de ses déchets sans alerter les personnes en charge sur la nature des produits et résidus qu’elles manipulaient, nitrates et chlore ont fini par se retrouver dans un même hangar, ce qui a abouti à l’explosion dans les minutes qui ont suivi.

On sait que, au cours de l’enquête, Total a tout fait pour éviter que cette piste chimique soit retenue ; c’est pourquoi le fait que le procès ait finalement abouti à la condamnation de l’industriel pour ne pas avoir géré les risques liés à ses activités de maintenance – activités qu’il a sous-traitées sans donner aucune consigne de sécurité ni même aucune information – est essentiel.

Pour moi, cela fait d’AZF le premier procès de la sous-traitance qui, j’espère, servira d’avertissement à tous les industriels qui se montrent totalement irresponsables dès lors qu’il s’agit de gérer leurs déchets. Tant qu’on est dans la production, ils s’en tiennent à leurs obligations légales : ils protègent leurs salariés et leur outil de travail. Mais dès lors qu’il est question de déchets, ils ne veulent plus dépenser un euro en prévention et gestion du risque car pour eux, la gestion des déchets, c’est typiquement ce qui coûte et ne rapporte pas. Résultat : 80 % de la dose collective d’irradiation, en France, sont supportés par des salariés du secteur de la sous-traitance.

C’est pourquoi je m’apprête à présenter à Mme Duflot un cahier intitulé “Etat des lieux et propositions” dans lequel figure, entre autres, une demande de voir interdire le recours à la sous-traitance sur tout site dangereux, afin que le risque ne soit plus sous-traité mais géré en interne.

Stratégie de contournement
Chaque grande filière industrielle – la chimie, le nucléaire, la métallurgie… – a développé sur la gestion des risques une même stratégie de contournement par la sous-traitance, laquelle se traduit par une délégation du danger et de la responsabilité. Ceci, tout en incitant les entreprises de sous-traitance à réduire leurs coûts – et donc, à rogner sur la sécurité – afin de remporter leurs appels d’offres. Ce qui prouve que, pour l’heure, l’intérêt économique l’emporte sur la préservation de la vie humaine et confirme qu’en matière de santé et sécurité des salariés, nous sommes face à une forme de crime organisé.

Prenons l’exemple des centrales nucléaires qui sous-traitent des opérations à très hauts risques comme la décontamination des piscines où l’on refroidit les réacteurs – piscines qui, une fois vidées, restent tapissées de poussières radioactives. Il existe des robots capables de retirer une partie importante de ces poussières mais ils coûtent cher et c’est pourquoi beaucoup de responsables du secteur refusent de les utiliser, préférant sous-traiter ce travail à des ouvriers qui se retrouvent à genoux au fond de la piscine avec un chiffon ! Bien sûr ils portent une combinaison mais la combinaison protège contre l’inhalation de la poussière.

Pas contre l’irradiation. Même chose chez France Telecom qui, durant des années, a installé un peu partout – sur les lignes, les poteaux, chez les abonnés… – des millions de parasurtenseurs contenant des sources radioactives. Lorsque l’utilisation des sources radioactives a été interdite, en 1978, rien n’a été fait pour les retirer et les salariés n’ont pas été avertis de leur dangerosité, si bien que beaucoup ont été irradiés. La situation a été dénoncée à plusieurs reprises et à plusieurs reprises France Télécom est parvenu à étouffer l’affaire.

Cynisme
Lorsque j’ai été auditionnée au comité sur la transparence du nucléaire sur la question de la sous-traitance, j’ai livré toutes ces informations en m’appuyant sur les différentes études attestant de l’exposition des travailleurs de ce secteur à un risque avéré. A la fin de la séance, les industriels ont expliqué que, si tout allait bien, ils seraient en mesure de réduire la sous-traitance dans quelques années ; ce qui n’est rien d’autre que la manifestation d’un cynisme intolérable. La preuve qu’une fois de plus, ils pensent et agissent dans un sentiment d’impunité total. Paradoxalement, ils sont plus prudents sur les questions environnementales – sans doute parce que plusieurs cas récents, comme le procès de l’Erika, ont prouvé qu’ils s’exposaient dans ce domaine à un véritable effet boomerang – que sur celles de la préservation de vies humaines et même de la protection de certaines populations. Le comble étant que, pour économiser sur la prévention et la sécurité, ils sont prêts à engager des sommes folles dans des études scientifiques censées apporter la preuve qu’il ne se passe rien.

Crime industriel et désastre volontaire
Le fait que les industriels soient conscients des risques liés à leur activité et qu’en toute connaissance de cause ils y exposent certains salariés fait qu’il ne s’agit plus seulement de négligence mais d’une véritable organisation de la déresponsabilisation. Cela fait trente ans que je cherche à dénoncer cette réalité ; à rendre visible une situation que, côté industriels, tout le monde s’emploie à dissimuler et dont, de toute évidence, les pouvoirs publics n’ont toujours pas pris la mesure. C’est pourquoi je m’apprête à adresser au gouvernement des propositions très concrètes dont une visant à modifier le code pénal pour y introduire les notions de crimes industriels et de désastre volontaire sur lesquelles un tribunal italien a récemment condamné deux industriels de l’amiante, non seulement à verser de fortes indemnités mais aussi à des peines de prison fermes.

Introduire ces deux notions dans le code pénal français, voire européen, impliquerait que, dès lors qu’un risque est connu, y exposer qui que ce soit fasse l’objet de sanctions pénales. Cela permettrait d’aller au-delà de la notion déjà existante de mise en danger de la vie d’autrui – qui doit être démontrée pour chaque plaignant – en plaçant d’emblée la plainte sur un niveau collectif. Comme cela a été le cas en Italie où la notion de désastre volontaire a été instruite pour quelque 6 000 parties civiles et où le procureur en personne a ouvert l’instruction, permettant à la justice italienne de s’autosaisir de ce drame de l’amiante. Alors qu’en France, cela fait quinze ans que le procès contre les industriels de l’amiante attend d’être ouvert.»


Bio express
La militanteSociologue du travail et chercheuse à l’Inserm, Annie Thébaut–Mony se spécialise dans les maladies professionnelles et la sécurité des salariés dès le début de sa carrière. Trente ans plus tard, elle continue à dénoncer, en bloc, les effets de l’amiante et de la radioactivité, l’inertie des pouvoirs publics et l’impunité des industriels dans un engagement sans faille qui, le 31 juillet dernier, la poussera même à refuser la Légion d’honneur.Directrice du Giscop (Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle), responsable d’un programme d’études comparées en santé du travail et membre de l’IRI (Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux) elle est, en outre, présidente de l’association Henri Pézerat sur les liens entre santé, travail et environnement, porte-parole de BAN Asbestos France, un réseau international de lutte contre l’utilisation de l’amiante et auteure de plusieurs ouvrages sur la santé au travail dont L’Industrie nucléaire, sous-traitance et servitude paru en 2000 et, 7 ans plus tard, Travailler peut nuire gravement à la santé.


Par Caroline Castets – Le Nouvel Économiste 

Noureddine Boukrouh : « L’Algérie se trouve actuellement à la croisée des chemins » — Algérie Résistance


Noureddine Boukrouh. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Votre livre « L’islam sans l’islamisme : vie et pensée de […]

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