Stan Maillaud et Janett Seemann – Entrevue Choc et explosive


Absolument terrifiant ; le jour où les peuples se réveilleront face à ces ignominies,

je ne donne pas chère à leur petite vie de déchéance.

Pensent-ils peut-être, que leur pseudo pouvoir les protégeras

Réveillez-vous !

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Stan maillaud et Janett Seemann sont certainement le couple d’activistes le plus actif concernant la lutte contre la pédocriminalité.
Après un long silence, ils reviennent sur leur histoire sans concession ni tabou.
Une entrevue choc et explosive qui remet toutes les pendules à l’heure.

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L’Holocauste des âmes – Relation inopportune d’un crime contre l’humanité



Auteur : Dumitresco Grégoire
Ouvrage : L’Holocauste des âmes Relation inopportune d’un crime contre l’humanité
Année : 1997

La ville de Patesti, en Roumanie, a abrité, entre 1949 et 1953, un de ces laboratoires de cauchemar, ou des spécialistes expérimenterent un procédé de destruction intégrale de l’homme… Gregoire Dumitresco, né a Cépale (Valachie) en 1923, emprisonne par la Securitate de 1948 a 1951, mort a Munich en 1983, fut l’une des victimes choisie pour cette entreprise de robotisation. Son courage et sa foi lui permirent de surmonter l’épreuve.

A la mémoire de Dumitru Bacou qui le premier fit la lumière
sur l’horreur ici décrite.

Préface de l’éditeur
Il ne s’agit pas de fiction. Encore moins de science. De technique, assurément.
La ville de Pitesti, en Roumanie, a abrité, entre 1949 et 1953, un de ces laboratoires
de cauchemar, mais, hélas, trop réels, où des spécialistes expérimentèrent un procédé
de destruction intégrale de l’homme. Les résultats obtenus prouvent que la
transformation de l’homme en robot, plus décisive que la désormais banale
domination de l’homme par le robot, peut s’obtenir assez vite si l’on exploite toutes les
ressources de la souffrance simultanément infligée et subie.
Le témoignage dont nous présentons la traduction française n’a pas pour seul mérite la
tenue littéraire qui en souligne la véracité. A coup sûr, l’auteur construit et conduit son
récit de manière intensément dramatique, par son art d’intégrer le dialogue à la
narration, de mettre en perspective le vécu personnel avec l’histoire ou de traiter le
rapport entre spéculation et sensation. Mais l’opportunité de le faire connaître au
public français, après l’original roumain paru à compte d’auteur en Allemagne, et
après d’autres publications touchant le même sujet, vient de ce qu’il dénonce par
anticipation posthume, pourrait-on dire, une entreprise très actuelle d’étouffement de
la mémoire.
Il est, en effet, nécessaire, il est urgent, de combattre l’étrange séduction que le pire
des extrémismes exerce présentement sur nos compatriotes. Et, pour cela, de faire
entendre la voix de l’étranger, un étranger en l’espèce trop souvent négligé, sinon
méprisé. A en croire certain sondage, un Français sur trois – proportion jugée
révélatrice par un ci-devant Président de la République – voit d’un bon oeil la
réinstallation du Parti Communiste dans la vie politique, tandis que l’actuel Premier
Ministre renforce sa cote de popularité en se disant fier de compter des communistes
dans son gouvernement. Par ailleurs, le Secrétaire Général du même Parti
Communiste choisit le moment pour reconnaître qu’il aurait fallu prendre ses
distances avec Moscou « à partir de 1956 »; ce qui comporte l’idée que l’asservissement
à l’URSS du communisme français se justifiait avant cette date; ce qui inclut
l’approbation d’un extrémisme consistant à pousser à l’extrême limite le crime et le
mensonge.
Les entreprises criminelles n’ont pas manqué, sous divers étendards, tantôt associés,
tantôt en lutte, avant 1956, date de l’écrasement de la révolte hongroise, avant même
1945, année qui marque la fin du nazisme en Allemagne et l’extension du
communisme hors de l’URSS, en Roumanie notamment. On a tué des millions d’êtres
humains dans les camps ou chez eux. Mais seul le communisme a cherché, et
partiellement réussi, à détruire l’humanité de l’homme. A consumer totalement,

quoique souvent à petit feu, ce qui constitue l’être humain en tant que tel. A fabriquer,
moyennant terreur et désespoir, le robot humain, golem d’un genre inédit.

* * * * *

L’originalité du texte de Grégoire Dumitresco, en fin de compte son intérêt majeur, si
on le compare avec d’autres évocations du phénomène Pitesti, lequel ne fut pas une
horreur unique, plutôt une horreur spécifique sous l’angle de la mise au point et du
perfectionnement, réside dans l’explication qu’en donne l’auteur, peu enclin à se
satisfaire de la simple description ou à cultiver avec complaisance le détail sadique.
Le fonctionnement du laboratoire, c’est-à-dire de la fameuse « chambre-hopital No 4 »,
est mis en rapport avec ce qui, implacablement, le produit après l’avoir décidé et
programmé dans le cadre, bien défini, de la transformation de l’humanité, et par cet
exercice totalitaire du pouvoir qui reste inhérent à l’utopie révolutionnaire en général,
à sa variante communiste-léniniste en particulier. Car il est dans la nature de l’appareil
communiste de faire souffrir en vue de produire un nouvel homme. C’est là, à n’en pas
douter, un caractère sacrificiel, donc religieux, mais d’une religion radicalement
pervertie, et concernant un sacrifice total.
Ainsi le lecteur verra-t-il, avec une éclairante précision, se mettre en place les
dispositifs, s’engager les manoeuvres, intervenir à tel moment tel personnage. Au long
de ce texte, où il est si fréquemment question de masques arrachés, se découvre le
secret d’une mécanique funeste, qui ne fonctionne qu’à l’instigation de ceux qu’elle est
destinée à broyer, la finalité ultime consistant à faire en sorte que bourreau et victime
ne fassent qu’un. Le cercle, à l’évidence infernal, de la Révolution se parachève en
devenant son propre court-circuit.
Grégoire Dumitresco est de confession orthodoxe et, par surcroît, d’une exemplaire
piété. Néanmoins, nous ne jugerons pas outrecuidant, au nom d’une aspiration
commune au sauvetage des valeurs, plutôt que d’un oecuménisme convenu, de citer
des propos récents de Jean-Paul II: « Il ne faut pas oublier qu’il y a eu dans ce monde
plusieurs holocaustes ». Pour notre part, chrétiens que nous sommes et attachés au plus
éminent des droits de l’homme qui est le droit à la vérité de son destin, nous ne
l’oublions pas. Soixante ans après le jugement d’un autre Pape sur l’intrinsèque
perversité du communisme, nous croyons, nous aussi, au devoir de mémoire. Nous y
croyons avec plus de conviction, sans doute, que ceux pour lesquels il ne saurait y
avoir de mémoire que sélective et orientée. Non, nous n’oublions pas qu’à Pitesti a
fonctionné, avant 1956, un institut de déshumanisation par la souffrance, la terreur et
le désespoir, dont les techniciens parlaient d’arrachage de masques, sans peut-être se
souvenir qu’en latin masque se dit persona. Imaginerait-on un crime contre l’humanité
plus avéré que celui qui consiste à faire méthodiquement disparaître toute trace
d’humanité en l’homme? A vouloir détruire la personne jusqu’à l’âme?

* * * * *

La vie entière de Grégoire Dumitresco s’accomplit sous les signes conjugués de la
rectitude et du sacrifice. Aucun élément, pour infime qu’il paraisse, n’est, dès lors, à
négliger. Le fait qu’il s’oriente vers des études de Droit, par exemple, reste, avec la
sincérité de sa foi chrétienne, le moteur autant que la pierre de touche de son action.
C’est au cours de sa deuxième année universitaire que la Securitate l’arrête. Il n’a

strictement rien à se reprocher, même du simple point de vue de la légalité définie par
les communistes, qui venaient de prendre le pouvoir. A croire qu’il représente à leurs
yeux la proie idéale. Libéré sous conditions, après les effroyables épreuves dont ce
livre se fait l’écho, il montre le même souci d’obéir, quoi qu’il en coûte, aux exigences
d’une justice supérieure. Il lui en coûtera, malgré l’apaisement tout relatif d’un exil
laborieux, la santé et, en fin de compte, la vie. A cet égard, une remarque s’impose
tout de suite concernant une particularité du texte et sa résonance, rendue ainsi plus
douloureuse. Le lecteur ne manquera pas d’être frappé par les multiples allusions que
fait Grégoire Dumitresco à l’état de son coeur: palpitations, battements accélérés,
défaillance. Nous sommes aux antipodes du cliché. Ce coeur, déjà fragile, et soumis à
un traitement ravageur, le harcèlera constamment, jusqu’à se rompre, alors que réfugié
depuis vingt-cinq ans en Allemagne, le rescapé de Pitesti venait d’exorciser le
souvenir de son calvaire. Discret par nature, maintenant silencieux, il nous laisse peu
d’informations sur lui-même. Celles qui suivent nous viennent de sa veuve à qui nous
exprimons notre vive gratitude.
Fils d’officier, Grégoire Dumitresco est né le 24 mai 1923 à Cepale, dans le
département de Curtea de Arges. Mais Pitesti ne tarde pas à le happer, d’abord sous un
jour paisible, puisqu’il y suit les cours du lycée I. C. Bratiano. En 1946, il s’inscrit à
l’Université de Bucarest, comme étudiant en droit. Le 7 février 1948, moins de deux
mois après l’abolition de la monarchie, il est arrêté pour activité anticommuniste et
nationale-royaliste. On sait ce que représente ce genre d’imputation. Il connaît alors
l’horreur des geôles de Pitesti, de Jilava, de Pitesti à nouveau, pour y subir le
tristement célèbre arrachage des masques, enfin du mortifère Canal Danube-Mer
Noire. Libéré en août 1951, il va résider à Curtea de Arges, en relégation à domicile.
C’est là qu’un membre de l’organisation locale du P.C.R., cherchant à l’enferrer par
quelque compromission, le contacte en ces termes: « Cher camarade, comme tu es un
peu plus propre que d’autres, je te propose d’être nommé Président de l’A.R.L.U.S.
(Association roumaine pour le rapprochement avec l’Union Soviétique, antenne de
Curtea de Arges) ». La réponse mérite, elle aussi, de s’inscrire dans notre mémoire:  »
D’abord, ne m’appelez pas camarade, mais Monsieur Grégoire, ou, simplement
Grégoire. Je ne suis pas votre camarade. Ensuite, je ne peux pas être nommé président
de votre association: j’ai été prisonnier politique, et, à ce titre, on ne peut pas me faire
confiance. Enfin, je ne tiens pas du tout à votre sinécure ».
Mais le système concentrationnaire porte bien son nom: les degrés de liberté de plus
en plus restreinte dont jouit l’individu constituent autant de prisons concentriques,
depuis le pays lui-même, devenu un immense pénitencier, jusqu’à la plus petite cellule
de souffrance. Le couple Dumitresco veut en finir avec ce régime carcéral. Laissant
tout derrière eux, Grégoire et son épouse s’évadent dans des conditions aussi dures
que risquées. Grégoire travaillait dans une scierie. Le premier mars 1957, les deux
époux se glissent dans une niche pratiquée au milieu d’un tas de planches, sur un
wagon-tombereau à destination de la R.F.A. Le voyage durera neuf jours. Neuf jours
d’angoisse, de froid, de faim, et, surtout de soif. « Nous prenions l’air, raconte Madame
Dumitresco, par une petite ouverture, tentant d’attraper quelques flocons de neige.
Nous avions emporté des pommes et des oranges, mais la soif nous empêchait d’avaler
quoi que ce soit. A plusieurs reprises nous sommes restés sur une voie de garage en
Hongrie. Le moindre mouvement aurait pu alors signaler notre présence. Mais Dieu
nous a protégés. En Tchécoslovaquie, un soldat est monté sur le tas de planches. S’il

avait fait un pas de plus, il serait tombé dans notre refuge. Mais ce pas, il ne l’a pas
fait. Notre ange gardien nous a sauvés ».
De 1959 à 1968, Grégoire Dumitresco travaille à la Station de Radio Europe Libre, à
Munich, d’où Noël Bernard le chasse pour cause d’excès d’intégrité morale. S’en suit
un procès de deux ans. De 1970 à 1983, on le retrouve à la compagnie d’assurance
Deutsche Lloyd. Il meurt subitement le 20 juin 1983, à peine âgé de 60 ans. Le 10 mai
précédent, jour anniversaire de la Déclaration d’Indépendance et de l’avènement de la
Royauté, il récitait le célèbre poème de Radu Gyr, Lève-toi, Jean! Lève-toi, Georges!
devant une assistance prise par les larmes. Dans son oraison funèbre, Mgr. Bârlea
devait rappeler ce moment. Il dit, s’adressant au défunt: « Voici peu de temps, tu as
récité un poème que nous avons tous écouté avec ferveur. Personne au monde n’aurait
pu l’interpréter comme tu le fis alors. Aujourd’hui, sur le chemin de ta dernière
demeure, nous avons le devoir de te le rappeler à toi-même: Lève-toi, Grégoire, au
ciel, et prie pour ton pays auquel tu as sacrifié ta vie ».
Quant à nous, Français, nous ne croyons pas qu’il y ait rien à ajouter après cette
évocation, sinon de la crier à la face des repus qui par leur souci de défendre le
communisme et de ne défendre que lui, avec tant d’acharnement et de méticulosité,
nous rappellent la campagne haineuse lancée voici 50 ans – encore un anniversaire,
les communistes y tiennent beaucoup – contre Kravchenko. Ce sont les mêmes
méthodes, les mêmes calomnies, et presque les mêmes mots. Prétendre changer le
monde, tout en se montrant incapable de changer les vieilles formules, telle est sans
doute la fonction assignée au nouvel homme. Assurément, l’obligation constante de
tourmenter soi-même un être cher, parent, ami, compagnon de lutte ou d’infortune,
constitue-t-elle une nouveauté, voire un progrès dans l’évolution de l’espèce humaine.
Mais la rigueur des temps nous incline à croire que l’Occident n’aura plus besoin des
tortionnaires de Pitesti pour se muer en monde de robots.

AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR
Les pages qui suivent dévoilent (1) la terreur déclenchée par le régime communiste en
Roumanie, dans les années 1949-1951, notamment à la prison de Pitesti, ainsi que
mes pensées et mes sentiments durant la période où j’y fus détenu.
A Pitesti il était question de se démasquer car, selon les dirigeants du parti, tous les
prisonniers politiques portaient un masque, qu’ils devaient, coûte que coûte, arracher.
Le lecteur jugera peut-être certains faits incroyables. Mais, si jamais lumière est faite
sur le crime contre l’humanité perpétré à Pitesti, on devra convenir que mes paroles
sont loin d’exprimer toute la torture physique et morale à laquelle furent soumis les
quelque mille détenus politiques de ce pénitencier.
Il a bien fallu que la terreur décrite au long de ces pages, et sa méthode diabolique,
eussent un commencement; les mystérieuses prisons communistes de la première
vague de terreur n’y sont évidemment pas étrangères. La rééducation pratiquée au
Pénitencier de Pitesti constitue sans nul doute une nouvelle édition, trente ans après,
de la première rééducation soviétique par le fer et par le feu, une nouvelle version
encore plus élaborée de crime contre l’humanité: un crime dont le mobile était
l’anéantissement de la personnalité humaine.
Ce qui s’est passé à Pitesti devait être étendu à l’ensemble du vaste système carcéral
roumain. Dieu nous a cependant épargnés. Alors que la terreur touchait à son apogée,
et que Pitesti était devenu un enfer, l’ordre arriva de tout faire cesser. Comment cela
s’explique-t-il? Quelles forces secrètes sont intervenues? La réponse est beaucoup plus
complexe qu’il n’y paraît.
J’ai tâché de rendre le plus fidèlement possible l’inhumanité criminelle manifestée
sous des formes bestiales à Pitesti. J’ai dû certes la revivre, tout revivre, mais je me
suis efforcé d’oublier les sentiments épouvantables que j’avais éprouvés, pour ne rien
exagérer, pas même le moindre détail. Peine inutile, dira-t-on. Quelle folie maladive,
en effet, pourrait imaginer une chose plus épouvantable encore?
Bien entendu, les noms des prisonniers encore vivants ou que je tenais pour tels, ont
été changés.
Munich, février 1978

Chapitre I

suite…

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LE COMPLOT MONDIALISTE


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Auteur : Ploncard D’Assac Phillipe
Ouvrage : Le complot mondialiste
Année : 2007

« On ira ensemble vers ce Nouvel Ordre
Mondial ».
« Et Personne, je dis bien personne, ne
pourra s’y opposer ».
Nicolas Sarkozy
Discours du 16 janvier 2009

I – INTRODUCTION
Notre époque apparaît dominée par ce que l’on appelle la
mondialisation.
Elle tend vers l’imbrication de toutes les économies en même
temps que tout est fait pour faire disparaître les nations, obstacles au
vieux rêve messianique de la République Universelle, à l’aide de
l’immigration-invasion issue de la décolonisation.
Livrés au néo-colonialisme mercantile qui a pris notre place,
confrontés à la paupérisation, aux guerres tribales et au retour des
épidémies, les peuples décolonisés ne voient d’autre espoir de survie
que dans l’immigration vers nos pays européens.
Par les législations antinatalistes et l’immigration imposée, le
mondialisme tend à faire disparaître tout sentiment d’appartenance
sous l’avalanche de l’immigration et le métissage qui en découle, faisant
des immigrés des déracinés, agressifs et revendicateurs qui, par
leur masse, appauvrissent les pays qui les accueillent.
Si l’on veut réagir et se prémunir contre la dictature mondialiste
qui s’installe, il faut d’une part savoir ce que l’on a à défendre,
au nom de quels principes et d’autre part, connaître les buts et les
méthodes du complot mondialiste.

De même, si l’on veut combattre le mondialisme, il faut commencer
par définir ce qu’est la nation, ce qu’elle représente comme
soutien et protection du citoyen en société, ce qui va par là même,
nous amener à comprendre les raisons des attaques contre sa souveraineté.
Sans ce travail de formation préalable, les Français, comme
les autres peuples soumis aux mêmes attaques, seront la proie facile
des manipulateurs de !’Histoire et ne sauront réagir à la diabolisation
des idées qui seules peuvent sauver les nations du mondialisme.
Ce travail de formation passe par la révision de toutes les
idées enseignées par l’école de la République sur les évènements
clés de notre Histoire depuis la Révolution dite française jusqu’à la
IIème guerre mondiale, qui expliquent ceux que nous subissons
aujourd’hui.
Sans la connaissance des forces qui tendent à détruire les
nations, à asservir et à métisser les peuples pour n’en faire que de
simples consommateurs sans sentiment d’appartenance, aucune
réaction n’est possible.

II – AUX ORIGINES DE LA FRANCE
La France ne naît pas en 1789 comme l’affirmait naguère
Robert Badinter en 1995 (1).
Pas plus que comme l’affirmait Henry de Lesquen du Plessis
Casso, le président du très libéral, républicain, gaulliste et maçonnique
Club de l’Horloge (2), ce qui faisait réagir Arnaud de Lassus,
dans sa Note sur le Club de !’Horloge (3) :
« Le Club de !’Horloge ne serait-il pas une sorte de relais de
la franc-maçonnerie pour gens de droite » ?
Ce que Robert Badinter et Henry de Lesquen définissent là,
ce n’est plus la France, mais une construction idéologique abstraite
qui nie l’héritage légué et cherche à le détruire.

—————————

(1) Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux : « La Nation française est née
avec la déclaration des droits de l’homme », Var Matin, 1.12.1995.
(2) Henry de Lesquen, président du Club de /’Horloge, de La Voix des Français
et du Mouvement Associatif pour l’Union des Droites, (MAUD) initiales reprises
du nom de sa femme Maud, Lettre d’information du Club de /’Horloge, N°40 :
« La déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 est
l’acte de baptême de la Nation française « .
 » En gestation depuis des siècles, celle-ci n’était pas pleinement constituée
tant qu’on n’avait pas consacré son existence en reconnaissant sa souveraineté « .
(3) Action Familiale et Scolaire, 31, rue Rennequin, 75017 Paris

—————————

Si cela peut se comprendre de la part du néo-Français Robert
Badinter dont la communauté a été émancipée par la Révolution,
cela se comprend moins de la part d’un descendant d’une aristocratie
créée pour services rendus au Roi et au pays, non à la Révolution.
Elle ne naît pas non plus comme le voudrait la Nouvelle
Droite, athée (4) dans les chênes, sous la faucille des druides cueillant
le gui, ni d’une prétendue civilisation hyperboréenne ( 5), pas
plus que d’un mythique dieu Thor .
Qu’est-ce donc que la France ?
La France, la plus ancienne nation constituée, naît en 496
avec le baptême de Clovis par St. Rémi.
Grâce à l’influence de sa femme Clotilde, « brûlant ce qu’il
avait adoré, et adorant ce qu’il avait brûlé » ce nouveau Constantin
devient le protecteur du catholicisme.
Le meilleur exemple de ce rôle, est son action contre l’arianisme,
hérésie diffusée par le moine Arius, qui infestait jusqu’aux
plus hautes sphères de l’Église.
Ainsi se réalise l’alliance entre un dessein politique et un
plan divin, qui commence avec la promesse de Tolbiac, se concrétise
par le baptême de Clovis et se perpétuera par le sacre des rois de
France à Reims, confirmé par la consécration de la France au Sacré
Coeur par Louis XIII en 1682.
Ses successeurs croiront pouvoir s’en passer et à partir de là,
la chute sera rapide.

—————————

(4) Tel le GRECE d’Alain de Benoist, (alias Fabrice Laroche, alias Robert de
Herte), athée, européiste et ésotérico-gnostique, crypta-maçonnique, aux nostalgies
homophiles de Sparte et d1Alexandre, pour certains de ses membres.
(5) Thèse défendue par Dominique Venner. Histoire et traditions des
Européens, Édit. du Rocher.

—————————

On peut ainsi voir une mission divine de la France monarchique,
France, Fille aînée de l’Église; France, Nouvel Israël du
Nouveau Testament, de la Nouvelle Alliance (6) qui l’a protégée tant
qu’elle est restée fidèle à l’engagement de Clovis.
C’est dans ce contexte de son émergence et du rôle qu’elle va
être amenée à jouer, qu’il faut voir et comprendre le complot qui
allait aboutir à la Révolution dite française et, au delà, au mondialisme
destructeur de notre entité nationale.
Il apparaît ainsi, que tant que la monarchie française est restée
fidèle aux principes constitutifs qui l’avaient créée, elle s’est
développée, devenant la première puissance au monde.
À partir du moment où la société monarchique cesse de
défendre ses principes constitutifs, cesse d’être fidèle à sa mission, la
France entre en décadence.
C’est l’évolution fatale et logique de toutes les structures
humaines qui s’abandonnent :
Familles, nations, empires, mais aussi journaux, partis,
jusqu’à la partie humaine de l’Église.
Dès lors qu’elles cessent de défendre les principes qui les ont
fait naître, cessent d’être fidèles à leur mission, elles périclitent.
Ainsi, s’il ne faut pas croire au prétendu « sens de !’Histoire »
invoqué par nos adversaires pour donner l’impression de la fatalité
de l’évolution du monde afin de décourager toutes réactions, par
contre il y a une logique de !’Histoire, par logique des principes.
En effet, à partir du moment où certaines idées sont au pouvoir,
elles vont dérouler logiquement leurs conséquences, bonnes ou
mauvaises, selon l’adéquation ou non des principes qui les inspirent
avec l’ordre naturel.

—————————

(6) Saint-Pie X, 29.11.1911 : « France fille aînée de l’Église, nation prédestinée,
vase d’élection « .

—————————

C’est pour cela que l’on peut dire avec le président Salazar
que « la politique est une philosophie en action ».
Voilà pourquoi il faut être très attentif aux principes qui inspirent
l’État.
Dans notre combat contre le complot mondialiste, maçonnique
et cosmopolite, il faut bien voir que derrière l’apparence de
 »patriotisme » des conjurés de la Révolution, vont transparaître les
véritables buts des hauts initiés :
Détruire la France monarchique et catholique, condamnée
pour ce qu’elle représentait et prôner la République universelle,
athée, avec entre autres, les juifs et francs-maçons Adam Weishaupt
et Anarcharsis Kloots (7), (8).
Cette démarche devait fatalement aboutir à ce que nous
vivons aujourd’hui, dernière étape du complot mondialiste :
La disparition des nations en tant qu’entités souveraines,
remplacées par un gouvernement mondial de plus en plus éloigné du
citoyen, livré sans recours à cette dictature anonyme, cosmopolite.
Derrière le pseudo patriotisme invoqué par les conjurés
appelant les citoyens à défendre, comme ils disaient, « la Patrie en
danger » (7), ce n’est pas la Patrie qui était en danger, mais la
Révolution, d’où le mot révélateur de Robespierre au procès de
Louis XVI:
« Si Louis est innocent, ç’en est fait de la Révolution ».
Pour éliminer leurs adversaires, les révolutionnaires avaient
besoin de les faire haïr du peuple en les présentant selon leur logomachie,
comme des « ennemis du peuple » ou des « traîtres » à la
Nation.
Cela justifiait leur massacre.

—————————

(7) P. P. d’Assac. Le Nationalisme français. Édit. S.P.P.
(8) P. P. d’Assac. La Maçonnerie. Édit. S.P.P.

—————————

Près de 150 ans plus tard, l’Épuration gaullo-communiste
allait reprendre la même recette, pour les mêmes raisons, avec la
même efficacité, avec les mêmes forces sous-jacentes.

III – FACE À LA RÉVOLUTION,
LA RÉACTION NATIONALISTE

suite…

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La révolution européenne


par Delaisi Francis

Année : 1942

Son père est républicain, il est envoyé à l’école communale, puis entre comme pensionnaire au Lycée de Laval en octobre 1885. Il effectue un parcours scolaire brillant. Il quitte le lycée de Laval, en 1895, pour poursuivre des études à Rennes. Il est parmi les étudiants dreyfusard, dans la ville où s’instruit le deuxième procès d’Alfred Dreyfus. Il est licencié ès lettres. En 1898, il est révoqué de sa bourse, et quitte Rennes pour venir poursuivre ses études comme étudiant libre à Paris. Pourvu de son diplôme d’études supérieures d’histoire, il entre dans le journalisme. Il se marie en 1902 à Anna-Eugène Le Rest de Rennes.

Il fait une brillante carrière de journaliste entre les deux guerres; par l’étendue de ses connaissances, son besoin d’apprendre, son talent d’orateur, et d’écrivain. Ses préférences politiques vont vers le socialisme. Il participe au premier numéro, le 18 décembre 1906, du journal La Guerre sociale, de Gustave Hervé, à La Vie ouvrière, organe de la CGT. Il est membre du comité central de la Ligue des droits de l’homme en 1935, membre directeur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes jusqu’en 1939.

De 1927 à 1932, il tient le Secrétariat général de l’Union pan-européenne, sous la présidence d’Aristide Briand, dont il est proche, et qui lui confie des missions à l’étranger (Belgique, Allemagne, Pologne, Autriche…). Il a repris le slogan du « Trust des deux cents familles » lancé par Édouard Daladier en 1934, qui fut le mot d’ordre de la campagne électorale du Front Populaire en 1936.

Économiste reconnu, il fut reçu par le roi des Belges Albert 1er, et éprouve une amitié réelle avec Anatole France, qui le reçoit souvent.

Chargé officiellement en 1931, aux États-Unis, d’une enquête qui lui avait permis de comparer les méthodes financières américaines aux européennes, il publie en 1933 La Bataille de l’Or, un livre qui eut un grand retentissement, et auquel se réfèrent les auteurs français et belges qui cherchent à s’opposer, même pendant l’occupation allemande aux inspirations hitlériennes du docteur Hjalmar Schacht.

Cet ouvrage, et les nombreux articles parus sous son nom dans la revue hebdomadaire L’Opinion, lui assure une réputation d’économiste, et à la veille de la guerre, il a une vie active et bénéficie d’une enviable considération dans les milieux politiques de gauche.

Il collabore à la revue Le Crapouillot de Jean Galtier-Boissière dans les années 1930. Il habite près de Saint-Germain-des-Prés, dont la bibliothèque est la pièce essentielle, et où se rencontre bon nombre d’hommes politiques, d’hommes de lettres, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des artistes de théâtre… En 1939, sa femme décède à Arcachon.

A l’été 1940, fidèle à l’idéal d’Aristide Briand, il persiste à croire et, par conséquent, à dire que l’Europe ne pourra jamais connaître une paix durable qu’en englobant une France et une Allemagne « rapprochées » dans une union qui reposera sur le principe « de la liberté à chacun d’être ou non fasciste ou démocrate, antisémite ou philosémite ». Avec cette profession de foi, il est avec son briandisme incorporé au groupe « collaboration ».

Chargé d’établir des cartes et des graphiques économiques à l’Exposition de la France européenne au Grand Palais, il est envoyé à la foire de Leipzig en 1941. Il voyage par train spécial avec quelque 600 industriels et intellectuels. À son retour, il écrit un article par semaine dans le journal Aujourd’hui. Il est classé comme « collaborateur douteux », par l’ambassadeur Otto Abetz et interdit d’antenne pour la radiodiffusion d’une conférence que l’institut franco-allemand Epting lui demande sur le blocus de l’Europe.

Il découvre en même temps le double jeu du régime de Vichy, sur les trusts, et désabusé, vend sa bibliothèque pour se procurer quelques ressources, quitte son appartement de Paris sans esprit de retour et se retire en octobre 1941 à Laval.

En 1942, il est membre du comité directeur de la Ligue de la pensée française, située dans la mouvance du Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat.

Pour contribuer à ses propres dépenses, il passe un contrat avec l’éditeur nazi Édouard Didier des Éditions de la Toison d’Or de Bruxelles qui publie fin de 1942 La Révolution européenne. Il s’agit d’une description, probablement écrite avant la guerre, du nouveau système monétaire qui avait été mis en place par les Allemands en 1933 et qui n’était plus fondé sur l’étalon-or ou le dollar, mais sur le capital-travail, afin de rendre l’économie allemande indépendante de tout le système spéculatif boursier des Anglo-Américains de Londres et de Wall-Street. Ces mesures avaient déclenché à l’époque dans la presse internationale une campagne très vive de protestations, avec un boycott des productions allemandes.

Il retrouve son appartement parisien pillé et se retrouve, à 79 ans, dans l’obligation de recommencer à gagner sa vie à Laval.

Ses anciens collègues de la Ligue des droits de l’homme et de la Confédération générale du travail lui ouvrent les colonnes de la France socialiste où il signe un article hebdomadaire économique. Aussitôt, le Bulletin d’information anti-maçonnique, aux ordres de la Propaganda Staffel, organise une vive campagne de presse contre lui et l’accuse de franc-maçonnerie. Les autorités allemandes exercent sur lui ensuite des sanctions jusqu’à la Libération.

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LA VÉRITÉ sur la Famille Impériale Russe et les Influences occultes


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par Roudnieff Vladimir Michaïlovitch

Substitut au Procureur du Tribunal d’arrondissement d’Ekaterinoslaff, détaché par ordre du Ministre de la justice Kerensky à la commission d’instruction extraordinaire pour enquêter sur les abus commis par les ex-ministres, les chefs supérieurs et les autres hauts fonctionnaires.

 

avec un Avant-Propos et une Introduction de
M. D. NETCHVOLODOFF
Général-Major ancien Commandant du Ier régiment spécial
de l’armée Impériale russe sur le front français.

 

avant-propos
Le 15 mars 1917, dans toute la Russie et dans l’univers se répandait la
nouvelle de l’abdication du Tzar et, quelques jours après, l’on apprenait
que le prince Lvoff venait de former un gouvernement provisoire. Il y a
déjà de cela près de deux ans et demi.
Le 16 juillet 1918, c’était tout un drame de sang et de carnage qui avait
lieu dans la cave d’une maison d’Ekaterinbourg. Le matin de ce jour-là,
sans jugement aucun, après une délibération qui prit la plus grande partie
de la nuit, le Soviet local ordonnait l’assassinat de la famille impériale. Il y
a déjà un peu plus d’un an que cette scène d’horreur se passait.
Longtemps avant ces événements, et depuis, et aujourd’hui même
pouvons-nous dire, les pires calomnies, calomnies odieuses, calomnies
sans nombre, couraient dans le public sur la famille impériale. La presse,
faisant sa partie dans ce concert, les colportait partout. Il eut été inutile
de chercher, dans tous ces écrits, la moindre preuve pouvant établir la réalité
de ces accusations. Ceux qui les répandaient n’étaient pas embarrassés
de pareils scrupules et d’en fournir le plus petit témoignage, aucun n’avait
cure. Tout au plus se contentait-on d’assurer, en toute circonstance, qu’il
était impossible de dévoiler les noms des personnes compétentes dont
on tenait ces renseignements. Et pourtant, que pouvaient-elles craindre,
celles-là, à l’heure présente ? Le règne de l’absolutisme n’était-il pas fini ?
L’ère de la liberté, assurant l’impunité à tout délateur du régime déchu, ne
venait-elle pas de s’ouvrir ?
Quant à nous n’étions-nous pas certains qu’un jour viendrait où la
justice aurait, elle aussi, son tour ?
Aussi, jusqu’ici nous sommes-nous tus, ne voulant pas, comme l’ont
fait tous les calomniateurs de la famille impériale, citer le moindre fait,
apporter la plus petite affirmation sans en administrer immédiatement
les preuves.

En 1793, la France vécut de pareilles horreurs.
Louis XVI et Marie‑Antoinette avaient porté leurs têtes sur l’échafaud
et le même cortège de calomnies avait précédé le supplice de la reine.
Ce n’est guère que de notre temps, après plus d’un siècle écoulé, que la
vérité commence à se faire jour sur le tissu de mensonges dont la vie de
l’infortunée reine avait été enveloppée.
A notre époque, les événements vont vite, et il n’est plus nécessaire
de laisser l’histoire poursuivre la marche lente et majestueuse qui lui est
habituelle.
Il ne nous est pas possible, d’ailleurs, d’attendre de si longues années
pour faire éclater la justice. Aussi croyons-nous de notre devoir, sans plus
attendre, de livrer au grand jour les documents qui tombent entre nos
mains et qui peuvent aider à manifester la vérité. Percer à jour là calomnie
et montrer tels qu’ils furent toujours notre auguste maître et son illustre
compagne, tel est le seul but que nous poursuivions.
En prenant le pouvoir, le premier soin du gouvernement provisoire du
prince Lvoff avait été de nommer une commission d’enquête qui serait
chargée d’étudier les faits et gestes de la famille impériale, des personnages
de la Cour et de la politique, en un mot de mettre en lumière toutes
les influences, plus ou moins occultes, qui avaient pu s’exercer autour de
l’Empereur et diriger sa politique. On espérait bien, par ce moyen, arriver
à découvrir les preuves, qui jusqu’ici manquaient, de la véracité des
accusations portées par la Révolution contre Nicolas II et l’Impératrice.
Kerensky, ministre de la justice et qui devait, trois mois plus tard,
prendre en main le pouvoir, nomma donc une commission extraordinaire
d’enquête, sous la présidence de l’avocat Mouravieff et lui adjoignit, pour
enquêter spécialement sur les « forces occultes », le substitut au Procureur
d’arrondissement d’Ekaterinoslaff, Vladimir Roudnieff.
Le fait qu’il fut choisi par Kerensky marque assez qu’on le jugeait,
pour le moins, être un libéral, un homme ayant le même état d’esprit que
ceux qui avaient fait la Révolution, qu’il était, en un mot, de ceux sur lesquels
on croyait pouvoir compter.

En fait, on était tombé sur un honnête homme. Son enquête, Vladimir
Roudnieff devait la diriger avec soin, la mener avec une attention scrupuleuse.
Il lut tout, il interrogea tous les témoins utiles, il n’hésita pas à
procédez lui-même à toutes les perquisitions nécessaires, il ne négligea
aucun détail.
Cet homme était fortement prévenu, il nous le dit lui-même, contre
ceux qu’il devait enquêter. Il eut cependant le mérite d’être avant tout un
homme d’honneur : il ne ferma pas les yeux à la lumière. Aussi, lorsque
Mouravieff, président de la Commission, voulut l’obliger à agir contre sa
conscience, il s’y refusa et ne crut pas devoir déguiser la vérité.
Le document que nous présentons aujourd’hui au public est un mémoire
écrit tout entier de la main de Vladimir Roudnieff. C’est un cri
qui s’échappe du coeur d’un honnête homme qui, se voyant entraîné dans
une affairé malpropre, n’a pas cru pouvoir se taire plus longtemps. Et cela
d’autant plus que sur l’affaire on cherchait à faire le silence. Il y a consigné
en détail tous les résultats acquis et les constatations auxquelles l’enquête
avait abouti. Et ce n’est pas sans stupeur, en lisant ce travail, que
l’on constate que cette longue instruction, qui devait, dans l’esprit de ceux
qui l’ordonnaient, noyer la famille impériale dans un océan de boue et
d’abjections, arrive, en fait, à justifier celle-ci et de toutes les accusations
lancées contre elle ne laisse rien subsister.
Cette enquête, jusqu’ici, n’a jamais été publiée. C’est la première fois
que le résultat en est livré au public.
Avant de parler au peuple russe, nous avons tenu à nous adresser au
public français qui, en toutes circonstances, a donné tant de témoignages
de sympathie à Leurs Majestés l’Empereur et l’Impératrice de Russie et
dont on a cherché parfois à tromper la bonne foi. Nous tenions à montrer
à la France que nos augustes souverains n’avaient jamais cessé d’être
fidèles à l’alliance et à l’assurer de notre propre fidélité.
M. Netchvolodoff.
Paris, décembre 1919.

 

introduction
En présentant au public français le mémoire de V. M. Roudnieff, « La
Vérité sur la Famille impériale russe et les influences occultes », nous croyons
utile de rappeler au lecteur la série de calomnies répandues par les révolutionnaires
et propagées dans le monde entier sur la famille impériale et
sur les autres personnages dont il est question dans ce mémoire.
Le temps efface les détails des faits lus et entendus ; l’impression générale
seule subsiste ; aussi recommandons-nous instamment au lecteur,
avant de consulter le mémoire de V. M. Roudnieff, de prendre connaissance
de notre introduction, que nous nous sommes efforcés de rendre
succincte.
En étudiant ensuite le mémoire, le lecteur pourra comparer impartialement
les faits réels et les dires mensongers. D’abord, les calomnies.
Voici en traits sommaires les calomnies répandues depuis le début de la
guerre, tant en Russie qu’à l’étranger
On a prétendu que l’Impératrice Alexandra Feodorovna, n’ayant
jamais oublié son origine allemande et n’aimant guère sa nouvelle patrie,
était durant la guerre de tout coeur avec l’ennemi. Lorsque la défaite finale
de l’Allemagne devint évidente, elle aurait usé de toute son influence
sur l’Empereur, afin de le contraindre A signer la paix avec l’Allemagne.
Raspoutine et Mme Viroubova auraient secondé ses efforts et les ministres
Protopopoff et Sturmer auraient été ses collaborateurs zélés.
Dans la politique intérieure, dit-on, l’Impératrice servait de rempart
à la réaction ; c’est elle qui s’opposait à la nomination d’un ministère responsable.
Extrêmement ambitieuse, elle rêvait de devenir une nouvelle
Catherine II. Dans ce but elle ourdit un complot, afin d’enlever le pouvoir
au Tzar et de prendre en main la régence de l’Empire.

La calomnie ne s’en tint pas là ; elle tenta de jeter une ombre malpropre
sur les rapports entre l’impératrice et Raspoutine.
On a dit que Grégoire Raspoutine gagna la confiance de la famille
impériale, notamment de l’Impératrice, en exploitant sa prétendue sainteté
et en usant de sa force hypnotique indéniable.
Il fut, dit-on, un ennemi de la Douma de l’Empire, un réactionnaire
extrême et un agent secret de l’Allemagne. De connivence avec l’Impératrice,
il employait son pouvoir sur l’Empereur, afin d’accélérer la signature
d’une paix séparée.
Dans ce but, toujours de connivence avec l’Impératrice, Raspoutine
proposait à l’Empereur, pour les postes les plus élevés, des germanophiles
avérés.
Raspoutine menait une vie de débauches, et avait des liaisons avec
maintes dames de la haute société.
On a dit qu’Anna Alexandrowna Viroubova était la favorite et
l’amie intime de l’Impératrice. Au début, les calomniateurs tentèrent d’expliquer
salement leurs rapports mutuels ; ensuite, ils trouvèrent plus d’intérêt
à faire de Viroubova la maîtresse de Raspoutine. L’agent secret de
l’Allemagne utilisait cette liaison amoureuse pour grandir son influence
sur le couple impérial et atteindre ainsi son but criminel (paix séparée).
On a dit que le docteur en médecine thibétaine Badmaeff,
ami de Raspoutine, empoisonnait systématiquement avec diverses drogues
l’Empereur et lui enlevait ainsi la volonté. Par l’usage des drogues,
Badmaeff entretenait le mal du souffreteux Tzarevitch, ouvrant par là le
champ d’action à Raspoutine, qui exerçait une influence bienfaisante sur
la santé du Tzarevitch. Badmaeff favorisait ainsi l’intrigue générale.
Enfin, les personnages les plus en vue ont eu également leur part de calomnies.
Le Ministre des Affaires intérieures Protopopoff, protégé
de Raspoutine, était germanophile et réactionnaire convaincu. D’accord
avec Sturmer, il employait toute son influence sur l’Empereur pour l’amener
à signer nue paix séparée immédiate et Protopopoff orientait dans ce
sens toute la politique intérieure du pays.

Partisan de l’Impératrice, il complotait avec elle, afin d’enlever le pouvoir
au Tzar.
Le Président du Conseil et Ministre des Affaires Etrangères
Sturmer, ami et protégé de Raspoutine, était lui aussi rallié au germanisme.
Le but de sa politique était la paix avec l’Allemagne à n’importe
quel prix.
Le Commandant du palais général Voeikoff avait des opinions
extrêmement réactionnaires sur la politique intérieure et une influence
semblable sur l’Empereur.
Enfin au fonctionnaire du Saint-Synode Prince Andronikoff,
l’opinion publique attribuait une influence prépondérante sur les affaires
de la politique intérieure et le considérait comme un des familiers de la
Cour Impériale.
Et maintenant que nous avons exposé les calomnies, passons à la lecture
du mémoire de M. Roudnieff.
M. Netchvolodoff.

 

La Vérité
sur la Famille Impériale Russe
et les Influences occultes
Me trouvant adjoint au procureur du Tribunal d’arrondissement
d’Ekaterinoslaff, je fus appelé, à la date du 11 mars, par ordre du ministre
de la Justice Kerensky, à Pétrograd, à la Commission d’enquête extraordinaire,
chargée de rechercher les abus commis par les anciens ministres, les
chefs supérieurs et les hauts fonctionnaires de l’administration.
A Pétrograd, travaillant dans cette commission, je fus spécialement
chargé de rechercher les sources des influences irresponsables près de la
Cour Impériale. Cette section de la commission était nommée : Enquête
sur le groupe de faits dits : « Influences occultes ».
Les travaux de la commission se prolongèrent jusqu’à fin d’août 1917. A
ce moment, j’adressai un rapport en fin duquel je donnais ma démission ;
le motif en était les tentatives du président de la commission, l’avocat
Mouravieff, pour me faire agir d’une façon criminelle.
Ma qualité de délégué, muni des pouvoirs de commissaire d’enquête,
me donnait le droit de faire toute descente sur les lieux, d’interroger tous
les coupables, etc.
Dans le but de faire une lumière complète et impartiale sur les agissements
de toutes les personnes désignées, soit par la presse, soit par la
rumeur publique, comme ayant eu une influence déterminante sur la direction
de ,la politique tant intérieure qu’extérieure ; je compulsai toutes
les archives du Palais d’Hiver, des palais de Tsarskoé-Selo et de Peterhof,
ainsi que la correspondance personnelle du Tzar, de l’Impératrice, des
Grands-Ducs et les papiers trouvés lors des perquisitions faites chez

l’évêque Barnabé, la comtesse C. C. Ignatieff, le docteur Badmaeff, B. R.
Voeikoff et autres dignitaires de la Cour.
Au cours de l’enquête, une attention toute spéciale fut apportée aux
personnalités et agissements de G. E. Raspoutine et Mme A. A. Viroubova,
ainsi que sur les rapports existant entre la famille impériale et la Cour de
Berlin.
Considérant que le résultat de mon enquête avait une importance
considérable, puisqu’elle apportait la lumière sur les événements d’avant
et pendant la Révolution, j’ai pris la copie de tous les procès-verbaux,
comptes rendus d’enquêtes ayant passé par mes mains, de tous les documents,
ainsi que de tous les témoignages.
En quittant Pétrograd, j’emportai toutes ces copies à Ekaterinoslaff où
elles furent conservées dans mon appartement. Depuis, elles ont dû être
volées lors du pillage de ma maison par les Bolcheviks. Si, contrairement
à toute attente, ces documents n’ont pas été détruits (et, si je vis jusqu’au
moment où il rentreront en ma possession), je me propose de les publier
intégralement sans le moindre commentaire.
Toutefois, je considère comme indispensable de présenter, dès à présent,
une esquisse rapide du caractère des principaux personnages de ce
règne que l’opinion publique et la presse ont surnommé : « le règne des
influences occultes ».’
Cette esquisse étant faite de mémoire, nombre de traits intéressants
m’échapperont peut-être.
Arrivé à Pétrograd à la Commission d’enquête, je commençai ma
tâche avec un sentiment de prévention irréfléchie relativement aux causes
de l’influence de Raspoutine, et ceci, en raison de brochures, d’articles
de journaux lus par moi ainsi que des bruits circulant dans le public.
Une enquête minutieuse et impartiale m’obligea à reconnaître combien
ces bruits et les informations des journaux étaient loin de la vérité.
La figure la plus intéressante à laquelle on attribuait une influence
décisive sur la politique intérieure était Grégoire Raspoutine. Ce personnage
fut naturellement le centre de mes recherches au cours de l’accomplissement
des fonctions qui m’incombaient.

L’un des documents les plus importants qui mit en lumière la personnalité
de Raspoutine me fut fourni par le journal de la surveillance
exercée par la police secrète, surveillance qui se maintint jusqu’à la mort
de ce dernier. Cette surveillance était d’un double caractère : extérieure et
intérieure. A l’extérieur, par une filature minutieuse lors de ses sorties, à
son domicile par les agents spéciaux qui remplissaient, auprès de lui, les
fonctions de gardes et de laquais.
Le journal de cette surveillance fut tenu avec une exactitude merveilleuse,
mentionnant jour par jour ses démarches au dehors, même très
courtes, l’heure des sorties et des rentrées, ainsi que toutes ses rencontres
en cours de route. Quant à la surveillance établie à son domicile, les noms
des personnes visitant Raspoutine étaient mentionnés et inscrits régulièrement
dans ce journal. Lorsque le nom de certains visiteurs était inconnu
des agents, leur signalement était minutieusement décrit.
Après avoir pris connaissance de ces documents et entendu les témoins
dont les noms figuraient sur ces listes et en comparant toutes ces
données, j’arrivai à la conclusion que la personnalité de Raspoutine, du
point de vue psychologique, ne fut pas aussi simple qu’on l’avait prétendu
et écrit.
Etudiant le caractère moral de Raspoutine, je portai mon attention
sur la succession historique des événements qui lui ouvrirent enfin les
portes de la Cour et je constatai que la première étape de sa fortune fut
ses relations avec les archevêques Théophane et Hermogène, bien connus
pour leurs sentiments profondément religieux et leur haute intelligence.
Je fus convaincu à la suite de la lecture de ces mêmes documents, que
Raspoutine joua un rôle fatal dans la vie de ces piliers de l’Eglise orthodoxe.
Il fut la cause de l’internement de Hermogène dans l’un des monastères
du diocèse de Saratoff et aussi de la disgrâce de Théophane, rétrogradé
au rang d’évêque provincial. Ces évêques vraiment pieux avaient
discerné les bas instincts de Raspoutine et étaient entrés en lutte ouverte
avec lui.
J’arrivai ainsi à cette conclusion que certainement il y avait eu, dans
la vie de Raspoutine, simple paysan de la province de Tobolsk, quelque

épreuve, grande et profonde, transformant complètement son âme et
l’amenant à se tourner vers le Christ. C’est seulement en vertu de cette
sincère recherche de Dieu chez Raspoutine, à cette époque, que peut-être
expliquée son entrée en relation avec ces pasteurs éminents.
Cette hypothèse basée sur la convergence des faits, se trouve confirmée
par les récits de ses pèlerinages, écrits par lui dans une langue incorrecte,
et qui respirent une simplicité naïve et une sincérité attendrie.
Fort de l’autorité des deux archevêques déjà nommés, appuyé par
eux, Raspoutine fut reçu à la Cour des grandes-duchesses Anastasie et
Militza (1). Chez elles, il fit la connaissance de Mlle Taneïeva, plus tard
Mme Viroubova, alors demoiselle d’honneur de l’Impératrice. Il fit sur
cette personne profondément religieuse une très vive impression. Il fut
enfin reçu à la Cour et c’est alors que se réveillèrent, chez lui, les bas instincts,
assoupis pour un temps. Il devint un exploiteur rusé de Leurs
Majestés, confiantes en sa sainteté.
Il faut remarquer qu’il joua son rôle avec une persévérance minutieusement
calculée. Ainsi que l’a démontré toute la correspondance à ce sujet
et comme l’ont, dans la suite, affirmé les témoins, Raspoutine refusa catégoriquement
tous subsides en argent, récompenses et honneurs, nonobstant
toutes les propositions faites par Leurs Majestés voulant démontrer
par là son désintéressement et son profond dévouement au Trône. Il déclarait
en même temps à la famille impériale qu’il était son unique intercesseur
auprès de Dieu, que tous jalousaient sa situation, intriguaient
contre lui, le calomniaient et que, pour toutes ces raisons il fallait rejeter
toute dénonciation. La seule chose qu’autorise Raspoutine c’est que l’on
paie son logement sur les fonds de la chancellerie privée de l’Empereur et
qu’on lui donne en cadeau des ouvrages faits par les personnes appartenant
à la famille impériale, comme chemises, ceintures, etc.

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1 – Les Grandes-Duchesses Anastasie Nicolaëvna et Militza Nicolaevna,
soeurs, sont filles du roi Nicolas de Monténégro. La première avait épousé le
Grand-Duc Nicolas Nicolalevitch, généralissime, la seconde est femme du
Grand-Duc Pierre Nicolaievitch, frère du précédent.

—————————————————-

Raspoutine n’entrait dans les appartements impériaux qu’avec une
prière sur les lèvres, il tutoyait le Tzar et l’Impératrice et les embrassait
trois fois, suivant la coutume sibérienne. Il est, en outre, établi qu’il disait
au Tzar : « Ma mort sera la tienne » et qu’à la Cour il jouissait de la
réputation d’un homme ayant le don de prédire les événements sous des
formules mystérieuses, à l’instar de la pythonisse antique.
La source des revenus de Raspoutine résidait dans les pétitions rédigées
par diverses gens sollicitant un changement, une nomination, une
grâce, adressées à l’Empereur et qu’il lui remettait de ses mains. Pour
donner plus d’autorité à sa recommandation, en appuyant de telles demandes,
dans ses entretiens avec Leurs Majestés, Raspoutine les enveloppait
de corollaires prophétiques, affirmant que leur donner satisfaction
c’était attirer du bonheur sur la famille impériale et sur le pays.
Ajoutons que Raspoutine possédait, sans nul doute, un pouvoir
très puissant et inexplicable, en ce sens qu’il exerçait sur l’esprit d’autrui
comme une sorte d’hypnotisme.
J’ai pu, entre autres, me rendre compte, par moi-même, d’un cas de
guérison de la danse de Saint-Guy chez le fils d’un ami de Raspoutine,
Simonovitch, étudiant de l’Institut commercial. Les symptômes de cette
maladie disparurent pour toujours après deux séances où Raspoutine endormit
le malade.
Une autre manifestation de cette puissance psychique arriva au
cours de l’hiver 1914-1915. Il fut appelé dans la guérite d’une garde-barrière.
Anna Alexandrowna Viroubova était étendue sans connaissance,
les jambes fracturées, la tête fendue. A côté d’elle se trouvaient l’Empereur
et l’Impératrice. Raspoutine levant les mains vers le ciel s’adressa à
Viroubova en ces termes : « Annouchka, ouvre les yeux ! » De suite, elle
ouvrit les yeux et jeta un regard circulaire autour de la chambre où elle
reposait. Cela produisit naturellement une grande impression sur les assistants
et particulièrement sur Leurs Majestés, fortifiant ainsi l’autorité
de Raspoutine.
En résumé, on peut dire que Raspoutine, malgré son peu d’instruction,
ne fut pas un homme ordinaire. Il se distinguait par une intelligence

très vive, une grande présence d’esprit, une faculté d’observation et une
justesse d’expression extraordinaires, surtout lorsqu’il avait à caractériser
quelqu’un.
Sa grossièreté apparente et sa façon familière de s’adresser aux autres,
rappelant parfois certains « innocents », étaient sans aucun doute calculées
en vue de souligner son origine plébéienne et son ignorance.
Etant donné que la presse périodique s’était beaucoup occupée du
tempérament sexuel de Raspoutine, dont le nom était devenu synonyme
de débauché, les enquêteurs apportèrent la plus grande attention sur ce
point. Nous trouvâmes une mine des plus riches pour éclairer sa personnalité
de ce côté, dans les indications de ces agents secrets que la police
avait placés autour de lui. Il en ressort que les aventures amoureuses
de Raspoutine ne dépassèrent pas le cadre d’orgies nocturnes avec des
femmes légères et des chanteuses et, parfois, avec telle ou telle de ses quémanderesses.
De ses rapports intimes avec les dames de la haute société, il n’y a aucun
fait positif, aucune remarque, aucune trace à la suite de notre enquête
ou antérieurement. Par contre, il y a des preuves que, étant ivre, il s’efforçait
de donner illusion sur son intimité avec les personnes de la haute
société, surtout devant ceux avec qui il se trouvait en relations intimes et
auxquels il était redevable de son élévation.
Ainsi, par exemple, lors des perquisitions faites chez l’évêque Barnabé,
on trouva un télégramme de Raspoutine ainsi conçu : « Mon cher, je ne
peux pas venir, mes folles pleurent et ne me laissent pas partir. »
Quant au fait que Raspoutine, en Sibérie, se lavait aux bains en
compagnie des femmes, on en conclut qu’il appartenait à la secte des
« Flagellants ».
Afin de résoudre cette question, la Haute Commission d’enquête
convoqua le professeur à la chaire des Sectes religieuses de l’Académie
théologique de Moscou, Gromoglassoff. Celui-ci, connaissance prise
des pièces de l’enquête, déclara que les bains en commun des hommes
et des femmes paraissait être, en certains endroits de la Sibérie, une coutume
admise ; mais il ne trouva pas la moindre preuve que Raspoutine

appartint à la secte des « Flagellants ». Ayant même pris connaissance de
ses écrits religeux, Gromoglassoff n’y releva aucun indice de la secte des
« Flagellants ».
En somme, Raspoutine apparaît de son naturel un homme aux gestes
larges. Les portes de sa maison étaient toujours ouvertes, il s’y trouvait
sans cesse une foule de gens de toutes sortes, mangeant à ses dépens. En
vue de se créer une auréole de bienfaiteur, suivant la parole de l’Evangile
« la main de celui qui donne ne s’appauvrit pas », Raspoutine, qui recevait
constamment de l’argent de solliciteurs pour appuyer leurs demandes, le
distribuait largement aux indigents et, en général, aux gens des classes
pauvres qui recouraient à lui pour des besoins n’ayant pas toujours un
caractère matériel.
Il se créa ainsi un renom de bienfaiteur et d’homme désintéressé. En
outre, Raspoutine dépensa follement de grosses sommes dans les restaurants
et les jardins-concerts, de sorte qu’après sa mort, sa famille, en
Sibérie, ne reçut rien.
Des matériaux importants furent rassemblés au sujet des demandes
que Raspoutine présentait à la Cour. Toutes ces demandes, ainsi qu’il a
été dit plus haut, avaient trait à des changements, des nominations, des
grâces, des concessions de chemins de fer et autres affaires, mais rien ne
fut trouvé relativement à l’immixtion de Raspoutine clans la politique,
bien que son influence h la Cour ait été énorme.
Les exemples de cette influence sont nombreux. C’est ainsi qu’au
cours des perquisitions faites à la chancellerie du commandant du Palais,
le général Voeikoff,on trouva quelques lettres adressées à celui-ci ainsi
conçues : « Au général Faveik : cher ami, procure-lui une place ». Sur des
lettres semblables se trouvèrent des annotations, écrites de la main de
Voeikoff, qui se bornaient à indiquer les noms des quémandeurs, leur
lieu de résidence, ce que contenait leur demande, des annotations donnant
satisfaction avec avertissement aux quémandeurs.
Quelques lettres analogues ont été trouvées chez l’ex-ministre
Sturmer, ainsi que chez d’autres personnages haut placés. Mais toutes
ces lettres n’avaient trait qu’a des demandes de protection privée, pour

des cas déterminés, et concernant les personnes auxquelles s’intéressait
Raspoutine.
Raspoutine donnait des sobriquets à tous ceux avec qui il était en
contact plus ou moins étroit. Quelques-uns de ceux-ci reçurent droit de
cité à la Cour. Ainsi il appelait Sturmer « le vieux », l’archevêque Barnabé
« le papillon », l’Empereur « Papa », l’Impératrice « Maman ». Le sobriquet
de Barnabé, « papillon », fut trouvé dans une lettre de l’Impératrice
à Mme Viroubova.
Reconnaissons-le, d’après tous les documents examinés, il est certain
qu’il exerça une très grande influence sur la famille impériale et que la
cause première de l’influence de Raspoutine à la Cour fut le profond sentiment
religieux de Leurs Majestés et leur sincère conviction de la sainteté
de Raspoutine, l’unique avocat du Tzar, de sa famille et de la Russie
devant Dieu.
La démonstration de cette sainteté ressortit pour la famille impériale,
de certains faits particuliers où s’avéra l’influence extraordinaire de
Raspoutine sur l’esprit de quelques personnes de la Cour. Par exemple,
lorsque Mme Viroubova s’évanouit ainsi que nous l’avons mentionné plus
haut, et qu’il la tira de cet évanouissement. De même son influence salutaire
sur la santé de l’héritier du trône et une série de prédictions heureuses.
Son influence psychique s’explique par la présence chez Raspoutine
d’une force magnétique extraordinaire et la véracité de ses prédictions
par sa connaissance approfondie de la vie de la. Cour et son grand sens
pratique.
De cette influence sur la famille impériale, des gens habiles s’efforcèrent
de se servir, en aidant par là même au développement des bas instincts
qui se trouvaient en lui. Cette tactique se manifesta surtout dans
les agissements de l’ancien ministre de l’Intérieur, Kvostoff, et du directeur
du département de police, Biéletzky. Pour consolider leur situation à
la Cour, ils entrèrent en accord avec Raspoutine et lui offrirent les avantages
suivants : ils lui donneraient, tous les mois, prélevée sur les fonds
secrets du département de police, une somme de trois mille roubles, et

en cas de nécessité, des subsides supplémentaires, de quotité variable ; en
échange, Raspoutine placerait à la Cour les candidats indiqués par eux, à
des postes désignés par eux.
Raspoutine accepta cette proposition et les deux ou trois premiers
mois, il exécuta les engagements pris. S’étant ensuite rendu compte
qu’un accord semblable n’était pas avantageux pour lui, car il rétrécissait
le cercle de sa clientèle, sans prévenir Kvostoff ni Biéletzky il commença
à agir, à ses risques et périls, pour son propre compte. Kvostoff
ayant découvert son manque de loyauté et craignant que, dans la suite,
Raspoutine pût agir contre lui, résolut de le combattre ouvertement. Il
comptait d’un côté, sur la bonne disposition en sa faveur de la famille
impériale et, d’un autre côté, sur l’appui de, la Douma dont il était l’un des
membres ; celle-ci avait pour Raspoutine une haine extrême. Biéletzky
qui, lui, ne croyait pas à l’influence de Kvostoff à la Cour, mais appréciait
le pouvoir prépondérant de Raspoutine sur la famille impériale, se trouva
dans une position difficile. Il réfléchit, et résolut de trahir son chef et protecteur
Kvostoff en se rangeant du côté de Raspoutine. En prenant cette
position, selon l’expression de Raspoutine, il se donna comme tâche de
« culbuter le ministre Kvostoff ».
Le résultat final de la lutte de Raspoutine et Biéletzky contre Kvostoff,
fut le complot organisé contre la vie du « vieillard » qu’ont relaté tous les
journaux. La mise en scène en fut organisé par Biéletzky de la façon suivante
:
Il engagea pour cette affaire un déclassé, l’ingénieur Heine, tenancier
de maison de jeu à Pétrograd, et l’envoya en secret à Christiania chez
un autre déclassé, moine défroqué, le célèbre Iliodore Serge Troufanoff,
ex-ami de Raspoutine. Le résultat de ce voyage fut l’expédition, sous la
signature d’Iliodore, d’une série de dépêches de Christiania à Heine, à
Pétrograd, dans lesquelles on parlait d’une façon très claire d’un attentat
qui se préparait contre la vie de Raspoutine.
Dans l’une de ces dépêches d’Iliodore à Heine fut mentionné presque
littéralement ce qui suit : « Quarante hommes engagés attendent, réclament
; envoyez trente mille. » Tous ces télégrammes, comme venant d’un

pays neutre, avant d’être remis au destinataire étaient communiqués au
département de la police secrète et après, avec enquête, ainsi qu’il était de
coutume pendant la guerre, ils étaient remis à Heine.
Un beau jour enfin, ayant en main ces télégrammes, Heine se présenta
en coupable repentant chez Raspoutine, et, présentant comme preuves
les dépêches apportées, avoua franchement au « vieillard » qu’il prenait
part à un complot contre sa vie. Il en rapporta tous les détails et finit par
déclarer qu’à la tête de ce complot était le ministre de l’Intérieur Kvostoff.
Tout ceci fut communiqué à la famille impériale par Raspoutine et la
disgrâce de Kvostoff s’ensuivit.
Comme détails de la mise en scène de ce complot, le fait suivant est
très suggestif : parmi les dépêches que Heine recevait de Christiania, l’une
relatait une série de noms de personnes se trouvant à Tzaritzine et soi-disant
en relation avec Iliodore et, même, faisant le voyage de Christania
en vue de la réalisation de ce complot. L’enquête immédiate ouverte à
ce sujet par la police non seulement ne put confirmer la véracité de ces
indications, mais démontra, sans contestation possible, que les personnes
désignées n’avaient jamais quitté Tzaritzine. De ce fait témoignèrent le
livre de maison et d’autres registres.
Il faut mentionner que Kvostoff était très estimé et très apprécié par
l’Empereur et tout particulièrement par l’ Impératrice qui, d’après les témoignages
des personnages approchant. la Cour, le tenaient pour très
religieux et dévoué au plus haut degré à la famille impériale, ainsi qu’au
pays le fait suivant, cependant, montre combien Kvostoff prenait soin,
avant tout, d’éclairer ses propres entreprises.
Il invita un jour le commandant de la gendarmerie, le général
Kommissaroff, et lui proposa de se mettre en civil et d’aller immédiatement
chez Raspoutine pour l’amener chez le métropolite Pitirime, ce
que fit celui-ci. Exécutant l’ordre de Kvostoff, Kommissaroff vint avec
Raspoutine chez Pitirime où, dans l’une des pièces, il rencontra le valet de
chambre qui, après les avoir reçus, alla annoncer leur arrivée à sa Sainteté.
Bientôt après arriva Pitirime et lorsque Raspoutine lui présenta le général
Kommissaroff, ce dernier remarqua que la présence dans ses appartements

d’un général de gendarmerie fut à ce moment désagréable au
métropolite qui les invita néanmoins à le suivre au salon où ils trouvèrent
Kvostoff assis sur un divan. A la vue de Raspoutine, Kvostoff se mit à
rire nerveusement et à chuchoter avec Pitirime, après quoi étant resté
très peu de temps, il pria Kommissaroff de l’accompagner jusque chez lui.
Kommissaroff se trouvait dans une situation très gênante et ne comprenait
rien à ce qui se passait. Pendant le trajet en auto Kvostoff demanda
à Kommissaroff : « Comprenez-vous quelque chose, général ? » Et, ayant
reçu une réponse négative, il ajouta : « Nous savons maintenant quels rapports
existent entre Pitirime et Raspoutine, car lorsque vous êtes arrivés dans
les appartements du métropolite et que le laquais lui annonça votre visite,
cet homme qui n’avait, selon lui, rien de commun avec Raspoutine, m’a dit :
Permettez-moi de m’absenter pour quelques instants car je viens de recevoir la
visite d’un notable Géorgien, et maintenant nous savons quel Géorgien vient
chez sa Sainteté. »
Cet épisode fut connu lors de l’interrogatoire du général Kommissaroff.
De tous les hommes politiques, Kvostoff fut celui qui approcha
Raspoutine de plus près.
En ce qui concerne les relations de Raspoutine avec Sturmer, qui ont
fait tant de bruit, elles se bornèrent en réalité à de simples échanges de
politesses. Tenant compte de l’influence de Raspoutine, Sturmer faisait
droit à ses demandes concernant les différentes personnes qu’il avait à
placer. Il lui envoyait quelquefois du vin, des fruits, etc… Mais il ne fut
révélé par l’enquête aucun fait prouvant une influence de Raspoutine sur
la direction de la politique étrangère de Sturmer.
Les relations de Raspoutine et du ministre de l’Intérieur Protopopoff,
que Raspoutine appelait, on ne sait pourquoi, « Kalinine » ne furent pas
beaucoup plus intimes. Il convient de dire que Raspoutine avait beaucoup
de sympathie pour Protopopoff, le défendait de son mieux et le
louait devant l’Empereur chaque fois que la situation de Protopopoff
était chancelante. Raspoutine procédait toujours à cette défense lorsque
l’Empereur était absent de Tsarskoe-Selo, sous forme de prédictions à

l’Impératrice ; ces prédictions revêtaient la forme des oracles de la pythie.
Il y parlait d’abord d’autres gens pour ensuite vanter la personnalité de
Protopopoff comme d’un homme dévoué et fidèle à la famille impériale.
Cette conduite de Raspoutine à l’égard de Protopopoff valut à celui-ci la
bienveillance de l’Impératrice. A l’examen des papiers de Protopopoff, on
trouva quelques lettres typiques de Raspoutine qui commençaient par
« mon cher » mais où il n’était question que des intérêts de personnes
privées recommandées par Raspoutine.
Dans les papiers de Protopopoff ou de tous autres personnages importants,
on ne trouva aucun document indiquant une influence de
Raspoutine sur la politique intérieure ou extérieure.
Protopopoff se distinguait par une faiblesse extraordinaire de caractère,
bien que, pendant toute sa longue carrière jusqu’au poste de ministre,
il ait été choisi comme représentant de différents groupes jusqu’à
être vice-président de la Douma.
La presse périodique attribua à Protopopoff la cruelle tentative
d’étouffement de l’agitation populaire dans les premiers jours de la
Révolution. Cette tentative se manifesta, soi-disant, par le placement sur
les toits des maisons de mitrailleuses pour tirer sur la foule des manifestants
désarmés.
Lors de l’enquête préalable, l’attention du président de la Commission,
Mouravieff, fut tout particulièrement attirée sur ce fait, il en confia l’examen
à un spécialiste, louvjik Kompanectz. Celui-ci établit, après avoir
interrogé plusieurs centaines de personnes et après avoir vérifié la provenance
des mitrailleuses trouvées dans les rues de Pétrograd, que celles-ci
appartenaient à diverses unités de l’armée et que pas une mitrailleuse de
police ne se trouvait sur les toits des maisons, si ce n’est un petit nombre
placées dès le début de la guerre sur des maisons très hautes pour la défense
contre avions.
En résumé l’on peut dire que, dans les jours critiques de février 1917,
Protopopoff montra un manque absolu d’initiative et une faiblesse que la
loi d’alors eût traitée de criminelle.

Dans la presse et dans le public, à Pétrograd, l’opinion crut naturellement
aux relations étroites de Raspoutine avec les deux aventuriers politiques,
le docteur Badmaeff et le prince Andronikoff qui, soi-disant, tenaient
de lui leur influence en politique. Par l’enquête la parfaite fausseté
de ces rumeurs apparut. On peut seulement dire que ces deux individus
s’efforcèrent d’être de la suite de Raspoutine, en profitant des miettes qui
tombaient de sa table et en essayant d’exagérer, auprès de leurs clients,
leur influence sur lui, influence qu’ils n’avaient pas, afin de garder ainsi
dans l’opinion publique leur réputation usurpée d’influence à la Cour, par
l’intermédiaire de Raspoutine.
De ces deux individus, le plus intéressant, à notre point de vue, fut le
prince Andronikoff, parce que les relations, tant soit peu importantes, de
Badmaeff avec les cercles dirigeants se rapportent au règne de l’empereur
Alexandre III.
Le caractère et la qualité des agissements du prince Andronikoff
apparurent clairement à l’enquête, par la lecture de la grande quantité de
documents recueillis par moi lors de la perquisition faite chez lui en mars
1917 ; cette perquisition m’occupa deux jours entiers. Du logement d’Andronikoff,
j’ai amené dans le Palais d’Hiver, au bureau de la commission,
sur deux autos, des archives considérables.
Il faut rendre cette justice à Andronikoff que ses papiers se trouvaient
rangés dans un ordre impeccable. Toutes ses affaires étaient classées dans
des chemises par ministère et, par département avec des en-têtes appropriés,
cousues, numérotées, et, témoignaient de l’intérêt minutieux apporté
par lui à leur bonne marche.
En prenant connaissance de ces papiers, il fut prouvé que le prince,
pour un pot-de-vin assuré, ne dédaignait de faire aucune démarche. C’est
ainsi que, simultanément, il s’efforçait de faire obtenir une pension à une
veuve de fonctionnaire n’y ayant pas droit, et qu’il faisait passer par le
ministère des Finances et celui de l’Agriculture un projet, très complexe,
d’une société par actions dans laquelle, d’après le contrat, il jouait personnellement
un très grand rôle. Il s’agissait, si je me rappelle bien, de travaux
d’irrigation des steppes de Mourgabe.

Le système adopté par le prince Andronikoff, qui occupait un simple
poste de fonctionnaire des missions spéciales auprès du Saint-Synode,
pour faire aboutir ses démarches, était des plus simple.
D’après son propre aveu, ayant eu connaissance de la nomination
d’une personne, qui lui était d’ailleurs complètement inconnue, au poste
de directeur du département dans un ministère quelconque, il lui envoyait
une lettre de félicitations. Celle-ci commençait invariablement
ainsi : « Enfin le soleil brille sur la Russie et un poste élevé et important est
enfin confié à Votre Excellence. » Suivaient ensuite les épithètes les plus
flatteuses qui décoraient ce personnage de talents et de vertus, et même
parfois, le prince joignait une sainte image avec sa bénédiction. La réception
d’une semblable missive obligeait naturellement le dit personnage,
par délicatesse et pour remercier, à répondre au prince et le résultat était
la visite de ce dernier au dit fonctionnaire, dans son bureau, d’où premiers
rapports établis.
Ces visites du prince, aux personnages administratifs, d’un assez haut
rang, persuadaient les employés qui servaient dans les bureaux des bonnes
relations du prince avec leur chef. La conséquence en était que l’on apportait
une plus grande attention aux dossiers transmis par le prince dans ces
départements.
Le prince Andronikoff, dans son désir de faire croire davantage à son
influence fictive à la Cour, ne dédaignait aucun moyen et allait jusqu’à se
familiariser avec les messagers de la Cour qui, en transmettant les prikazes
du Tzar relatifs à des grâces, ne manquaient jamais de s’arrêter chez
leur ami le prince. Celui-ci les gorgeait de vin et de mangeaille et, pendant
ce temps, ouvrait les plis, et, ayant ainsi connu leur teneur relative à
quelque faveur inattendue, gardait le messager ivre dans sa salle à manger,
courait au téléphone féliciter le bénéficiaire qui attendait ou n’attendait
pas cette haute distinction, lui faisait comprendre que la chose lui était
communiquée directement par la source suprême. Il créait ainsi chez le
haut dignitaire, lorsqu’il apprenait plus tard sa nomination par le messager,
une conviction des liens étroits qui existaient entre Andronikoff et
la Cour.

Tout en flattant les hauts fonctionnaires de Pétrograd, le prince
Andronikoff faisait ce qu’il pouvait pour contenter Raspoutine. Ainsi,
il est établi par les dires du domestique d’Andronikoff, qu’il prêtait son
logement pour les rendez-vous secrets de Raspoutine avec Kvostoff et
Biéletzky, ainsi qu’avec l’évêque Barnabé. En même temps, désirant se
hausser au ton mystique de la Cour et faire naître une légende favorable
de ses sentiments religieux, il installa dans sa chambre à coucher, derrière
un paravent, un oratoire, y plaçait un grand crucifix, un autel, une petite
table avec un bénitier, un goupillon, une série d’images saintes, des candélabres,
des ornements sacerdotaux, une couronne d’épines qu’il enfermait
dans le tiroir de la table-autel, etc…
Il est à remarquer, ainsi que je l’ai constaté lors de la perquisition faite
à son domicile et comme cela a été confirmé par les dépositions de ses
domestiques, que dans cette même chambre à coucher, de l’autre côté du
paravent, sur son lit à deux places le prince se livrait aux plus abjects………
avec des jeunes gens qui le gratifiaient de leurs faveurs dans l’espoir de
bénéficier de sa protection.
Ces derniers faits ont trouvé leur confirmation dans une série de
lettres que j’ai saisies au cours de la perquisition. Ces lettres émanaient
de jeunes gens, séduits par le prince et qui se plaignaient de ce qu’il les
avait trompés.
Lors de l’interrogatoire que je fis subir au prince Andronikoff, il s’efforça
de garder le silence sur plusieurs choses, mais pris en flagrant délit
de mensonge, il me dit : « Vous êtes ma conscience ! » Ayant fait serment de
ne plus mentir par la suite, il fut bientôt convaincu par moi de dénaturer
à nouveau la vérité. Il se tourna alors vers moi et me pria de lui dire mon
prénom. J’agréai à sa demande et il me déclara qu’il faisait cette question
pour inscrire mon nom sur les tablettes de l’Eglise et prier pour moi
comme pour un saint homme.
D’après l’interrogatoire de personnes de la Cour, comme par exemple,
la famille de Taniéeff, Voeikoff, et d’autres, ‘ai su que le prince Andronikoff,
non seulement ne jouissait d’aucun crédit auprès de la famille impériale,
mais que celle-ci le traitait d’une façon méprisante.

Le docteur en médecine thibétaine Badmaeff était en relations avec
Raspoutine, mais ces relations se bornaient de menus services pour satisfaire
les rares demandes de Badmaeff qui, étant Bouriate, composait
des brochures sur son pays et, pour cette raison, obtint de l’empereur
quelques audiences, mais sans aucun caractère intime. Bien que Badmaeff
fut le médecin du ministre Protopopoff, la famille impériale était à son
égard assez sceptique. Raspoutine n’était pas un partisan des méthodes
radicales thibétaines de Badmaeff et, d’après les interrogatoires des serviteurs
de la famille impériale, il fut établi que Badmaeff n’a jamais et été
appelé comme médecin auprès des enfants de la famille impériale.
Le Commandant du palais Voeikoff fut interrogé par moi à différentes
reprises, à la forteresse de Petropawlowsk où il était interné. D’après la
correspondance saisie chez lui, lors de la perquisition, et composée principalement
de lettres de sa femme, fille du ministre de la Cour, comte
Fredericks, datées de 1914, 1915 et 1916, il ne jouissait pas d’une autorité
et d’une influence spéciales à la Cour. II était estimé comme un homme
dévoué, du moins la famille impériale le comptait pour tel, quoique, après
de nombreux entretiens avec lui, je n’aie point conservé cette impression.
Les rapports de Voeikoff avec Raspoutine, d’après ces lettres, furent
négatifs. Dans quelques-unes d’entre elles, Voeikoff l’appelle le mauvais
génie de la famille impériale et de la Russie, trouvant que cet homme,
par ses affinités avec la Cour, jetait un discrédit sur le Trône et donnait
une base apparente aux suppositions malveillantes des partis anti-impérialistes.
En même temps, tenant compte de l’influence indiscutable de
Raspoutine sur la famille impériale, il n’avait pas assez de courage pour
refuser satisfaction aux demandes que Raspoutine lui adressait de promotions,
subsides, etc. Les nombreuses annotations de Voeikoff sur les
demandes adressées par Raspoutine le prouvent.
En somme, Voeikoff me fit l’impression d’un arriviste, tenant à sa place,
et incapable d’apprécier l’attention et l’inclination véritables qu’avaient
pour lui le Tzar et l’Impératrice.
Dans les lettres que sa femme lui adressait en 1915, elle le suppliait
de quitter le service et, vu l’agitation révolutionnaire, elle avertissait son

mari qu’à la chute de l’empire un sort terrible lui était réservé. Toutes ces
lettres de madame Voeikoff sont empreinte d’une haine maladive envers
Raspoutine qu’elle considérait comme la cause de catastrophes imminentes.
Tout en partageant l’opinion de sa femme à l’égard de Raspoutine,
Voeikoff restait à son poste. Il ne fit rien pour démasquer Raspoutine et
le montrer sous son véritable jour à la famille impériale.
Ayant beaucoup entendu parler de l’influence particulière de
Mme Viroubova à la Cour, de ses relations avec Raspoutine, étant imprégné
des insinuations répandues par la presse sur cette femme et des
bruits publics, je me trouvais très mal disposé à son égard lorsque j’allai
interroger Mme Viroubova dans la forteresse de Pierre et Paul. Ce sentiment
d’hostilité ne m’a pas quitté, même dans la chancellerie de la forteresse,
jusqu’au moment où Mme Viroubova m’apparut escortée de deux
soldats. Mais, quand elle entra, je fus frappé par l’expression toute particulière
de ses yeux ; ils exprimaient une douceur céleste.
Cette première impression favorable ne fit que se confirmer dans mes
entretiens avec elle. Dès le premier et court entretien que nous eûmes
ensemble, je fus persuadé qu’elle ne pouvait avoir, étant donné sa mentalité,
aucune influence non seulement sur la politique extérieure, mais aussi
sur la politique intérieure du gouvernement. Sa façon toute féminine
d’envisager les événements politiques dont nous parlâmes, sa volubilité et
son incapacité de garder le moindre secret, même des faits qui pouvaient
à première vue jeter du discrédit sur elle-même, la rendaient incapable
de toute influence. Dans ces conversations, je me suis rendu compte que
demander à Mme Viroubova de garder un secret, c’était nécessairement
sortir sur la place publique et proclamer ce secret. Elle divulguait en effet,
ce qui lui paraissait important,non seulement à ses proches, mais même
à des inconnus.
Après m’être rendu compte de cet état d’esprit particulier de Mme
Viroubova, j’ai porté mon attention sur deux points principaux :
1° Les causes de son rapprochement moral avec Raspoutine ;
2° Les causes de son intimité avec la famille impériale.

En voulant résoudre la première question et en causant avec ses parents
(le secrétaire d’Etat S. Taniéeff, chef de la chancellerie de Sa Majesté,
marié à la comtesse Tolstoï), je me suis arrêté à un épisode survenu dans
la vie de leur fille et qui, d’après moi, a joué un rôle fatal quant à la subordination
de sa volonté à l’influence de Raspoutine.
Mme Viroubova, étant encore une fillette de 16 ans, fut atteinte d’une
fièvre typhoïde très aiguë. Cette maladie dégénéra bientôt en péritonite
et les médecins déclarèrent son état sans espoir. Les Taniéeff, grands
admirateurs de l’archiprêtre Jean de Cronstadt, dont la réputation était
considérable dans toute la Russie, lui demandèrent de dire des prières au
chevet, de leur fille malade. Après ces prières, la malade eut une crise heureuse
et se rétablit. Ce fait impressionna fortement l’esprit de cette jeune
fille très religieuse et, à partir de ce moment, ses sentiments religieux devinrent
prédominants dans la solution de tous les problèmes de la vie.
Mme Viroubova fit la connaissance de Raspoutine dans les salons de
la grande-duchesse Militza Nikolaievna et elle n’eut pas un caractère imprévu.
La grande-duchesse prépara, en effet, cette entrevue par des causeries
sur des thèmes religieux, lui prêtant en même temps des livres de la
littérature occultiste française.
La grande duchesse invita alors Mme Viroubova, en l’avertissant qu’elle
rencontrerait un grand intercesseur du peuple russe, doué d’un don de
divination et de la faculté de guérir.
Cette première rencontre de Mme Viroubova, à cette époque encore
Mlle Taniéeff, produisit sur elle une grande impression, d’autant plus forte
qu’elle pensait alors épouser le lieutenant de vaisseau Virouboff.
A cette première rencontre, Raspoutine parla beaucoup sur des
thèmes religieux, et ensuite, à la question de son interlocutrice : « lui donnera-
t-il sa bénédiction pour son mariage ? », Il lui répondit allégoriquement,
en objectant que « le chemin de la vie était semé non de roses mais
d’épines, qu’il était très pénible, que l’homme se perfectionne dans les épreuves
et les revers de la fortune ».
Ce mariage ne tarda pas à être des plus malheureux. D’après les dires
de Mme Taniéeva, le mari de sa fille était complètement impuissant et

de plus un perverti sexuel. Cette perversion se manifestait sous diverses
formes de sadisme, de sorte qu’il causa à sa femme d’indescriptibles tortures
morales et qu’elle éprouvait, à son égard, un profond dégoût. Mme
Viroubova, cependant, se souvenant des paroles de l’Evangile : « Que
l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni », cacha longtemps ses souffrances
morales et ce ne fut seulement que lorsqu’elle manqua de mourir,
à la suite d’un excès sadique de son mari, qu’elle se résolut à révéler à sa
mère ce terrible drame de famille. D’où divorce légal.
Par la suite, les explications de Mme Taniéeva, en ce qui concernait la
maladie de sa fille, trouvèrent une confirmation complète. En mai 1917, la
Haute Cour d’enquête ordonna un examen médical dont le résultat fut la
constatation irréfragable que Mme Viroubova était restée vierge.
La conséquence de ce mariage mal assorti fut l’exaltation du sentiment
religieux chez Mme Viroubova et sa transformation en manie religieuse.
Les prédictions de Raspoutine, au sujet des ronces de la vie, lui apparaissaient
comme une prophétie. Aussi devint-elle la plus sincère adepte de
Raspoutine qui, jusqu’au dernier jour de sa vie, se présenta à elle comme
un saint homme désintéressé et faiseur de miracles.
En ce qui concerne la seconde question mentionnée plus haut : ayant
expliqué la personnalité morale de Viroubova, ayant pris connaissance,
au cours de l’enquête, des conditions de vie de la famille impériale et de
la personnalité morale de l’Impératrice, je me suis appuyé sur ce fait, admis
en psychologie, que les extrêmes se touchent et en se complétant l’un
l’autre se font un équilibre mutuel.
L’esprit peu profond de Mme Viroubova et la façon de penser purement
philosophique de l’Impératrice, constituaient deux extrêmes qui se
complétaient l’un l’autre.
La vie brisée de Mme Viroubova la força à rechercher une satisfaction
morale au sein de la famille impériale qui menait une vie si idéalement
unie et calme. La nature sociable et naïve de Mme Viroubova apportait
ce dévouement sincère et cette affabilité douce venue du dehors qui ne
se manifestait que rarement au foyer impérial, assez fermé, de la part de
l’entourage.

Ces deux femmes, totalement différentes, avaient le même amour de
la musique. L’impératrice avait un soprano agréable, Mme Viroubova un
bon contralto et, dans leurs loisirs, elles chantaient souvent des duos.
Voici les faits qui devaient faire naître, chez ceux qui ignoraient le
motif secret des relations amicales entre l’impératrice et Mme Viroubova,
les bruits de l’influence exclusive de cette dernière sur la famille impériale.
En fait, ainsi que nous l’avons dit précédemment, Mme Viroubova
ne jouissait d’aucune influence à la Cour. Et cela, parce que l’intelligence
et la volonté de l’Impératrice étaient trop supérieures à la faiblesse de caractère
et à la simplicité d’esprit de Mme Viroubova. Celle-ci ne fut jamais
qu’une dévouée et sincère dame d’honneur, devenue enfin une intime de
la famille impériale. On peut définir les sentiments de l’Impératrice à
l’égard de Mme Viroubova comme ceux d’une mère pour sa fille. Un autre
lien qui les unissait était le sentiment, religieux, développé à l’excès chez
l’une et l’autre, qui les amena à l’idolâtrie tragique de Raspoutine.
En ce qui concerne les qualités morales de Mme Viroubova, au cours
des longues conversations que nous eûmes ensemble, soit dans la forteresse
de Pétrograd où elle était aux arrêts, soit au Palais d’Hiver où elle
venait sur mon ordre, mes suppositions se confirmèrent pleinement en
voyant sa miséricorde tout à fait chrétienne vis-à-vis de ceux dont elle
avait tant à souffrir dans les murs de la forteresse.
Les outrages auxquels elle était en butte de la part de la garde de la
forteresse m’ont été révélés non par elle, mais par Mme Taniéeva. Ce ne fut
qu’après, que Mme Viroubova me confirma ce qu’avait dit sa mère. Elle le
fit avec calme et sans colère, en disant : « Ils ne sont pas coupables, car ils ne
savent pas ce qu’ils font. »
Ses gardiens lui crachaient à la figure, la dépouillaient de ses vêtements,
flagellaient le corps de cette femme malade marchant avec des
béquilles et la menaçaient de mort comme l’ex-maîtresse du Tzar et de
Raspoutine. Tous ces sévices dont elle était l’objet obligèrent la commission
d’enquête à mettre Mme Viroubova aux arrêts à l’ancienne direction
de la gendarmerie en vue de lui épargner, à l’avenir, ces tortures auxquelles
elle était exposée à la forteresse.

Mme Viroubova apparaît à nos yeux comme l’opposé du prince
Andronikoff. Toutes ses explications, pendant l’enquête, ont toujours été
confirmées et reconnues vraies. Le seul défaut de ses déclarations était
l’exagération de ses paroles, sa volubilité, et aussi de sauter d’un sujet à
l’autre sans s’en rendre compte. Ce qui prouve, encore une fois, qu’elle
était incapable d’être une figure politique.
Mme Viroubova intervenait pour tout le monde auprès de la famille
impériale ; aussi ses demandes étaient-elles accueillies avec circonspection,
car on exploitait sa candeur.
La figure morale de l’Impératrice Alexandra Féodorovna m’apparut
clairement dans sa correspondance avec le Tzar et Mme Viroubova.
Cette correspondance, en français et en anglais, était empreinte d’un
grand amour pour son mari et ses enfants.
L’Impératrice s’occupait personnellement de l’éducation et de l’instruction
de ses enfants, à l’exception des branches tout à fait spéciales.
Dans cette correspondance, l’Impératrice mentionne que l’on ne doit pas
gâter les enfants par des cadeaux, ni exciter chez eux la passion du luxe.
La correspondance est, en même temps, imprégnée d’un grand sentiment,
religieux, Souvent, dans ses lettres à son mari l’Impératrice décrit
les impressions qu’elle ressent, au cours des services religieux auxquels
elle assiste et parle fréquemment de l’entière satisfaction et du repos moral
qu’elle goûte après une ardente prière.
Il est à remarquer dans toute cette volumineuse correspondance il n’y
a presque pas d’allusion à la politique. Cette correspondance avait un caractère
intime et familial.
Les passages de ces lettres dans lesquels on parle de Raspoutine, qu’on
appelle le vieillard, éclairent suffisamment les rapports de l’Impératrice
avec cet homme. Elle le considère comme un prédicateur, apportant, la
parole de Dieu, comme un prophète priait sincèrement pour la famille
impériale.
Dans toute cette correspondance, qui s’étend sur un espace de près de
dix années, je n’ai trouvé aucune lettre écrite en allemand. Je sus d’autre

part, en interrogeant les personnes admises à la Cour, que, longtemps
déjà avant cette guerre, la langue allemande ne s’employait pas.
Relativement aux bruits qui ont couru au sujet de la sympathie exclusive
pour les Allemands et de la présence dans les appartements impériaux
de la télégraphie sans fil avec Berlin, j’ai moi-même perquisitionné
très minutieusement dans les appartements de la famille impériale, et n’y
ai rien trouvé de semblable pas plus qu’aucune trace de rapports avec les
Allemands.
Quant aux bruits concernant sa bienveillance exclusive à l’égard des
blessés allemands, j’ai constaté que l’accueil fait par l’Impératrice aux
blessés allemands prisonniers n’était pas plus bienveillant que celui fait
aux blessés russes. Au chevet des uns et des autres elle se souvenait simplement
de la parole du Sauveur que « visiter un malade, c’était visiter
Dieu lui-même ».
En raison des circonstances et de la maladie de coeur de l’Impératrice,
la famille du Tzar menait une vie très retirée. Ceci devait nécessairement
développer chez l’Impératrice le sentiment religieux et la vie intérieure.
Cela finit par devenir chez elle prédominant. Sur ce terrain, l’impératrice
Alexandra Feodorovna introduisait les règles monacales dans le service
des églises de la Cour. C’est avec délices, en dépit de son état maladif,
qu’elle restait debout pendant les longues heures que durait ces offices
solennels.
Cette inclination, toute religieuse, de l’Impératrice, fut la cause unique
de sa vénération pour Raspoutine qui, sans conteste, ainsi que nous
l’avons dit précédemment, était doué d’une force magnétique qui influença,
en certains cas, l’état de santé de l’héritier du trône, gravement malade.
Dans tout cela, étant donné son mysticisme, l’Impératrice considérait
que la source de cette influence heureuse de Raspoutine sur la santé de
l’héritier du trône provenait uniquement, non d’une source purement extérieure
(magnétisme), mais d’une source céleste. Raspoutine tenait ces
pouvoirs de sa sainteté.
Un an et demi avant les troubles de 1917, l’ancien et fameux moine
Iliodore Troufanoff envoya sa femme, de Christiania à Pétrograd, avec

mission de proposer à la famille impériale de lui vendre un manuscrit
édité plus tard sous le titre : « Le Diable Saint ». Il y décrit les rapports de
Raspoutine, avec la famille impériale, sous des couleurs scabreuses.
Le rapport intéressa le département de la police qui, spontanément,
entra en relation avec la femme d’Iliodore en vue d’acquérir le manuscrit,
dont il demandait, je crois bien, 60.000 roubles.
Cette affaire fut soumise, finalement, à l’Impératrice. Alexandra
Féodorovna. Elle repoussa avec dédain l’ignoble proposition d’Iliodore
en disant : « Le blanc ne deviendra pas noir et l’homme honnête ne peut être
noirci. »
Je trouve nécessaire, en finissant cette étude, de noter que l’introduction
de Raspoutine à la Cour eut lieu grâce à la chaleureuse intervention
des personnes suivantes : les grandes-duchesses Anastasie et Militza
Nikolaievna, le confesseur de Leurs Majestés, l’évêque Théophane et
l’évêque Hermogène. Ceci explique pourquoi l’accueil de Raspoutine par
l’Impératrice fut d’abord confiant et comment, avec le temps, cette bienveillance
de l’Impératrice s’accrut en raison des faits que nous venons de raconter.
Vladimir Michaïlovitch Roudnieff.

Substitut au Procureur du Tribunal d’Arrondissement d’Ekaterinoslaff,
détaché pour l’enquête sur les abus commis par les ex-ministres,
les chefs supérieurs et autres fonctionnaires,
avec droit d’instruction.

Ekaterinodar, 28 mars 1919.

 

 

 

 

DISCOURS SUR L’ORIGINE ET LES FONDEMENTS DE L’INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES


    

par Jean-Jacques Rousseau

Année : 1755 – 1762 – 1765

À LA RÉPUBLIQUE DE GENÈVE.
MAGNIFIQUES, TRÈS HONORÉS, ET SOUVERAINS SEIGNEURS,

Convaincu qu’il n’appartient qu’au citoyen vertueux de rendre à sa patrie des honneurs
qu’elle puisse avouer, il y a trente ans que je travaille à mériter de vous offrir un
hommage public; et cette heureuse occasion suppléant en partie à ce que mes efforts
n’ont pu faire, j’ai cru qu’il me serait permis de consulter ici le zèle qui m’anime, plus
que le droit qui devrait m’autoriser. Ayant eu le bonheur de naître parmi vous, comment
pourrais-je méditer sur l’inégalité que la nature a mise entre les hommes et sur
l’inégalité qu’ils ont instituée, sans penser à la profonde sagesse avec laquelle l’une et
l’autre, heureusement combinées dans cet État, concourent de la manière la plus
approchante de la loi naturelle et la plus favorable à la société, au maintient de l’ordre
public et au bonheur des particuliers? En recherchant les meilleures maximes que le
bon sens puisse dicter sur la constitution d’un gouvernement, j’ai été si frappé de les
voir toutes en exécution dans le vôtre que même sans être né dans vos murs, j’aurais cru
ne pouvoir me dispenser d’offrir ce tableau de la société humaine à celui de tous les
peuples qui me paraît en posséder les plus grands avantages, et en avoir le mieux
prévenu les abus.
Si j’avais eu à choisir le lieu de ma naissance, j’aurais choisi une société d’une grandeur
bornée par l’étendue des facultés humaines, c’est-à-dire par la possibilité d’être bien
gouvernée, et où chacun suffisant à son emploi, nul n’eût été contraint de commettre à
d’autres les fonctions dont il était chargé: un État où tous les particuliers se connaissant
entre eux, les manœuvres obscures du vice ni la modestie de la vertu n’eussent pu se
dérober aux regards et au jugement du public, et où cette douce habitude de se voir et
de se connaître, fît de l’amour de la patrie l’amour des citoyens plutôt que celui de la
terre.
J’aurais voulu naître dans un pays où le souverain et le peuple ne pussent avoir qu’un
seul et même intérêt, afin que tous les mouvements de la machine ne tendissent jamais
qu’au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et le
souverain ne soient une même personne, il s’ensuit que j’aurais voulu naître sous un
gouvernement démocratique, sagement tempéré.
J’aurais voulu vivre et mourir libre, c’est-à-dire tellement soumis aux lois que ni moi ni
personne n’en pût secouer l’honorable joug; ce joug salutaire et doux, que les têtes les
plus fières portent d’autant plus docilement qu’elles sont faites pour n’en porter aucun
autre.
J’aurais donc voulu que personne dans l’État n’eût pu se dire au-dessus de la loi, et que

personne au-dehors n’en pût imposer que l’État fût obligé de reconnaître. Car quelle
que puisse être la constitution d’un gouvernement, s’il s’y trouve un seul homme qui ne
soit pas soumis à la loi, tous les autres sont nécessairement à la discrétion de celui-là1;
et s’il y a un chef national, et un autre chef étranger, quelque partage d’autorité qu’ils
puissent faire, il est impossible que l’un et l’autre soient bien obéis et que l’État soit
bien gouverné.
Je n’aurais point voulu habiter une République de nouvelle institution, quelques bonnes
lois qu’elle pût avoir; de peur que le gouvernement autrement constitué peut-être qu’il
ne faudrait pour le moment, ne convenant pas aux nouveaux citoyens, ou les citoyens
au nouveau gouvernement, l’État ne fût sujet à être ébranlé et détruit presque dès sa
naissance. Car il en est de la liberté comme de ces aliments solides et succulents, ou de
ces vins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéraments robustes qui en ont
l’habitude, mais qui accablent, ruinent et enivrent les faibles et délicats qui n’y sont
point faits. Les peuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état de s’en
passer. S’ils tentent de secouer le joug, ils s’éloignent d’autant plus de la liberté que
prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent
presque toujours à des séducteurs qui ne font qu’aggraver leurs chaînes. Le peuple
romain lui-même, ce modèle de tous les peuples libres, ne fut point en état de se
gouverner en sortant de l’oppression des Tarquins. Avili par l’esclavage et les travaux
ignominieux qu’ils lui avaient imposés, ce n’était d’abord qu’une stupide populace qu’il
fallut ménager et gouverner avec la plus grande sagesse, afin que s’accoutumant peu à
peu à respirer l’air salutaire de la liberté, ces âmes énervées ou plutôt abruties sous la
tyrannie, acquissent par degrés cette sévérité de mœurs et cette fierté de courage qui en
firent enfin le plus respectable de tous les peuples. J’aurais donc cherché pour ma patrie
une heureuse et tranquille république dont l’ancienneté se perdît en quelque sorte dans
la nuit des temps; qui n’eût éprouvé que des atteintes propres à manifester et affermir
dans ses habitants le courage et l’amour de la patrie, et où les citoyens, accoutumés de
longue main à une sage indépendance, fussent, non seulement libres, mais dignes de
l’être.
J’aurais voulu me choisir une patrie, détournée par une heureuse impuissance du féroce
amour des conquêtes, et garantie par une position encore plus heureuse de la crainte de
devenir elle-même la conquête d’un autre État: une ville libre placée entre plusieurs
peuples dont aucun n’eût intérêt à l’envahir, et dont chacun eût intérêt d’empêcher les
autres de l’envahir eux-mêmes, une république, en un mot, qui ne tentât point
l’ambition de ses voisins et qui pût raisonnablement compter sur leur secours au
besoin. Il s’ensuit que dans une position si heureuse, elle n’aurait rien eu à craindre que
d’elle-même, et que si ses citoyens s’étaient exercés aux armes, c’eût été plutôt pour
entretenir chez eux cette ardeur guerrière et cette fierté de courage qui sied si bien à la
liberté et qui en nourrit le goût que par la nécessité de pourvoir à leur propre défense.
J’aurais cherché un pays où le droit de législation fût commun à tous les citoyens; car
qui peut mieux savoir qu’eux sous quelles conditions il leur convient de vivre ensemble
dans une même société? Mais je n’aurais pas approuvé des plébiscites semblables à
ceux des Romains où les chefs de l’État et les plus intéressés à sa conservation étaient
exclus des délibérations dont souvent dépendait son salut, et où par une absurde
inconséquence les magistrats étaient privés des droits dont jouissaient les simples
citoyens.
Au contraire, j’aurais désiré que pour arrêter les projets intéressés et mal conçus, et les
innovations dangereuses qui perdirent enfin les Athéniens, chacun n’eût pas le pouvoir
de proposer de nouvelles lois à sa fantaisie; que ce droit appartînt aux seuls magistrats;
qu’ils en usassent même avec tant de circonspection, que le peuple de son côté fût si
réservé à donner son consentement à ces lois, et que la promulgation ne pût s’en faire
qu’avec tant de solennité, qu’avant que la constitution fût ébranlée on eût le temps de
se convaincre que c’est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et

vénérables, que le peuple méprise bientôt celles qu’il voit changer tous les jours, et
qu’en s’accoutumant à négliger les anciens usages sous prétexte de faire mieux, on
introduit souvent de grands maux pour en corriger de moindres.
J’aurais fui surtout, comme nécessairement mal gouvernée, une république où le
peuple, croyant pouvoir se passer de ses magistrats ou ne leur laisser qu’une autorité
précaire, aurait imprudemment gardé l’administration des affaires civiles et l’exécution
de ses propres lois; telle dut être la grossière constitution des premiers gouvernements
sortant immédiatement de l’état de nature, et tel fut encore un des vices qui perdirent la
république d’Athènes.
Mais j’aurais choisi celle où les particuliers se contentant de donner la sanction aux
lois, et de décider en corps et sur le rapport des chefs les plus importantes affaires
publiques, établiraient des tribunaux respectés, en distingueraient avec soin les divers
départements; éliraient d’année en année les plus capables et les plus intègres de leurs
concitoyens pour administrer la justice et gouverner l’État; et où la vertu des magistrats
portant ainsi témoignage de la sagesse du peuple, les uns et les autres s’honoreraient
mutuellement. De sorte que si jamais de funestes malentendus venaient à troubler la
concorde publique, ces temps mêmes d’aveuglement et d’erreurs fussent marqués par
des témoignages de modération, d’estime réciproque, et d’un commun respect pour les
lois; présages et garants d’une réconciliation sincère et perpétuelle.
Tels sont, MAGNIFIQUES, TRÈS HONORÉS, ET SOUVERAINS SEIGNEURS, les
avantages que j’aurais recherchés dans la patrie que je me serais choisie. Que si la
providence y avait ajouté de plus une situation charmante, un climat tempéré, un pays
fertile, et l’aspect le plus délicieux qui soit sous le ciel, je n’aurais désiré pour combler
mon bonheur que de jouir de tous ces biens dans le sein de cette heureuse patrie, vivant
paisiblement dans une douce société avec mes concitoyens, exerçant envers eux, et à
leur exemple, l’humanité, l’amitié et toutes les vertus, et laissant après moi l’honorable
mémoire d’un homme de bien, et d’un honnête et vertueux patriote.
Si, moins heureux ou trop tard sage, je m’étais vu réduit à finir en d’autres climats une
infirme et languissante carrière, regrettant inutilement le repos et la paix dont une
jeunesse imprudente m’aurait privé; j’aurais du moins nourri dans mon âme ces mêmes
sentiments dont je n’aurais pu faire usage dans mon pays, et pénétré d’une affection
tendre et désintéressée pour mes concitoyens éloignés, je leur aurais adressé du fond de
mon cœur à peu près le discours suivant.
Mes chers concitoyens ou plutôt mes frères, puisque les liens du sang ainsi que les lois
nous unissent presque tous, il m’est doux de ne pouvoir penser à vous, sans penser en
même temps à tous les biens dont vous jouissez et dont nul de vous peut-être ne sent
mieux le prix que moi qui les ai perdus. Plus je réfléchis sur votre situation politique et
civile, et moins je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en
comporter une meilleure. Dans tous les autres gouvernements, quand il est question
d’assurer le plus grand bien de l’État, tout se borne toujours à des projets en idées, et
tout au plus à de simples possibilités. Pour vous, votre bonheur est tout fait, il ne faut
qu’en jouir, et vous n’avez plus besoin pour devenir parfaitement heureux que de savoir
vous contenter de l’être. Votre souveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de l’épée,
et conservée durant deux siècles à force de valeur et de sagesse, est enfin pleinement et
universellement reconnue. Des traités honorables fixent vos limites, assurent vos droits,
et affermissent votre repos. Votre constitution est excellente, dictée par la plus sublime
raison, et garantie par des puissances amies et respectables; votre État est tranquille,
vous n’avez ni guerres ni conquérants à craindre; vous n’avez point d’autres maîtres que
de sages lois que vous avez faites, administrées par des magistrats intègres qui sont de
votre choix; vous n’êtes ni assez riches pour vous énerver par la mollesse et perdre dans
de vaines délices le goût du vrai bonheur et des solides vertus, ni assez pauvres pour
avoir besoin de plus de secours étrangers que ne vous en procure votre industrie; et
cette liberté précieuse qu’on ne maintient chez les grandes nations qu’avec des impôts

exorbitants, ne vous coûte presque rien à conserver.
Puisse durer toujours pour le bonheur de ses citoyens et l’exemple des peuples une
république si sagement et si heureusement constituée! Voilà le seul vœu qui vous reste à
faire, et le seul soin qui vous reste à prendre. C’est à vous seuls désormais, non à faire
votre bonheur, vos ancêtres vous en ont évité la peine, mais à le rendre durable par la
sagesse d’en bien user. C’est de votre union perpétuelle, de votre obéissance aux lois;
de votre respect pour leurs ministres que dépend votre conservation. S’il reste parmi
vous le moindre germe d’aigreur ou de défiance, hâtez-vous de le détruire comme un
levain funeste d’où résulteraient tôt ou tard vos malheurs et la ruine de l’État. Je vous
conjure de rentrer tous au fond de votre cœur et de consulter la voix secrète de votre
conscience. Quelqu’un parmi vous connaît-il dans l’univers un corps plus intègre, plus
éclairé, plus respectable que celui de votre magistrature? Tous ses membres ne vous
donnent-ils pas l’exemple de la modération, de la simplicité de mœurs, du respect pour
les lois et de la plus sincère réconciliation: rendez donc sans réserve à de si sages chefs
cette salutaire confiance que la raison doit à la vertu; songez qu’ils sont de votre choix,
qu’ils le justifient, et que les honneurs dus à ceux que vous avez constitués en dignité
retombent nécessairement sur vous-mêmes. Nul de vous n’est assez peu éclairé pour
ignorer qu’où cessent la vigueur des lois et l’autorité de leurs défenseurs, il ne peut y
avoir ni sûreté ni liberté pour personne. De quoi s’agit-il donc entre vous que de faire
de bon cœur et avec une juste confiance ce que vous seriez toujours obligés de faire par
un véritable intérêt, par devoir, et pour la raison? Qu’une coupable et funeste
indifférence pour le maintien de la constitution, ne vous fasse jamais négliger au besoin
les sages avis des plus éclairés et des plus zélés d’entre vous. Mais que l’équité, la
modération, la plus respectueuse fermeté, continuent de régler toutes vos démarches et
de montrer en vous à tout l’univers l’exemple d’un peuple fier et modeste, aussi jaloux
de sa gloire que de sa liberté. Gardez-vous, surtout et ce sera mon dernier conseil,
d’écouter jamais des interprétations sinistres et des discours envenimés dont les motifs
secrets sont souvent plus dangereux que les actions qui en sont l’objet. Toute une
maison s’éveille et se tient en alarme aux premiers cris d’un bon et fidèle gardien qui
n’aboie jamais qu’à l’approche des voleurs; mais on hait l’importunité de ces animaux
bruyants qui troublent sans cesse le repos public, et dont les avertissements continuels
et déplacés ne se font pas même écouter au moment qu’ils sont nécessaires.
Et vous MAGNIFIQUES ET TRÈS HONORÉS SEIGNEURS; vous dignes et
respectables magistrats d’un peuple libre; permettez-moi de vous offrir en particulier
mes hommages et mes devoirs. S’il y a dans le monde un rang propre à illustrer ceux
qui l’occupent, c’est sans doute celui que donnent les talents et la vertu, celui dont vous
vous êtes rendus dignes, et auquel vos concitoyens vous ont élevés. Leur propre mérite
ajoute encore au vôtre un nouvel éclat, et choisis par des hommes capables d’en
gouverner d’autres, pour les gouverner eux-mêmes, je vous trouve autant au-dessus des
autres magistrats qu’un peuple libre, et surtout celui que vous avez l’honneur de
conduire, est par ses lumières et par sa raison au-dessus de la populace des autres
États.
Qu’il me soit permis de citer un exemple dont il devrait rester de meilleures traces, et
qui sera toujours présent à mon cœur. Je ne me rappelle point sans la plus douce
émotion la mémoire du vertueux citoyen de qui j’ai reçu le jour, et qui souvent entretint
mon enfance du respect qui vous était dû. Je le vois encore vivant du travail de ses
mains, et nourrissant son âme des vérité les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et
Grotius, mêlés devant lui avec les instruments de son métier. Je vois à ses côtés un fils
chéri recevant avec trop peu de fruit les tendres instructions du meilleur des pères. Mais
si les égarements d’une folle jeunesse me firent oublier durant un temps de si sages
leçons, j’ai le bonheur d’éprouver enfin que, quelque penchant qu’on ait vers le vice, il
est difficile qu’une éducation dont le cœur se mêle reste perdue pour toujours.
Tels sont, MAGNIFIQUES ET TRÈS HONORÉS SEIGNEURS, les citoyens et même

les simples habitants nés dans l’État que vous gouvernez; tels sont ces hommes
instruits et sensés dont, sous le nom d’ouvriers et de peuple, on a chez les autres
nations des idées si basses et si fausses. Mon père, je l’avoue avec joie, n’était point
distingué parmi ses concitoyens; il n’était que ce qu’ils sont tous, et tel qu’il était, il n’y
a point de pays où sa société n’eût été recherchée, cultivée, et même avec fruit, par les
plus honnêtes gens. Il ne m’appartient pas, et grâce au ciel, il n’est pas nécessaire de
vous parler des égards que peuvent attendre de vous des hommes de cette trempe, vos
égaux par l’éducation, ainsi que par les droits de la nature et de la naissance; vos
inférieurs par leur volonté, par la préférence qu’ils devaient à votre mérite, qu’ils lui ont
accordée, et pour laquelle vous leur devez à votre tour une sorte de reconnaissance.
J’apprends avec une vive satisfaction de combien de douceur et de condescendance
vous tempérez avec eux la gravité convenable aux ministres des lois, combien vous leur
rendez en estime et en attentions ce qu’ils vous doivent d’obéissance et de respects;
conduite pleine de justice et de sagesse, propre à éloigner de plus en plus la mémoire
des événements malheureux qu’il faut oublier pour ne les revoir jamais: conduite
d’autant plus judicieuse que ce peuple équitable et généreux se fait un plaisir de son
devoir, qu’il aime naturellement à vous honorer, et que les plus ardents à soutenir leurs
droits sont les plus portés à respecter les vôtres.
Il ne doit pas être étonnant que les chefs d’une société civile en aiment la gloire et le
bonheur, mais il l’est trop pour le repos des hommes que ceux qui se regardent comme
les magistrats, ou plutôt comme les maîtres d’une patrie plus sainte et plus sublime,
témoignent quelque amour pour la patrie terrestre qui les nourrit. Qu’il m’est doux de
pouvoir faire en notre faveur une exception si rare, et placer au rang de nos meilleurs
citoyens ces zélés, dépositaires des dogmes sacrés autorisés par les lois, ces vénérables
pasteurs des âmes, dont la vive et douce éloquence porte d’autant mieux dans les cœurs
les maximes de l’Évangile qu’ils commencent toujours par les pratiquer eux-mêmes!
Tout le monde sait avec quel succès le grand art de la chaire est cultivé à Genève; mais,
trop accoutumés à voir dire d’une manière et faire d’une autre, peu de gens savent
jusqu’à quel point l’esprit du christianisme, la sainteté des mœurs, la sévérité pour soi-même
et la douceur pour autrui, règnent dans le corps de nos ministres. Peut-être
appartient-il à la seule ville de Genève de montrer l’exemple édifiant d’une aussi
parfaite union entre une société de théologiens et de gens de lettres. C’est en grande
partie sur leur sagesse et leur modération reconnues, c’est sur leur zèle pour la
prospérité de l’État que je fonde l’espoir de son éternelle tranquillité; et je remarque
avec un plaisir mêlé d’étonnement et de respect combien ils ont horreur pour les
affreuses maximes de ces hommes sacrés et barbares dont l’Histoire fournit plus d’un
exemple, et qui, pour soutenir les prétendus droits de Dieu, c’est-à-dire leurs intérêts,
étaient d’autant moins avares du sang humain qu’ils se flattaient que le leur serait
toujours respecté.
Pourrais-je oublier cette précieuse moitié de la république qui fait le bonheur de l’autre,
et dont la douceur et la sagesse y maintiennent la paix et les bonnes mœurs? Aimables
et vertueuses citoyennes, le sort de votre sexe sera toujours de gouverner le nôtre.
Heureux! quand votre chaste pouvoir, exercé seulement dans l’union conjugale, ne se
fait sentir que pour la gloire de l’État et le bonheur public. C’est ainsi que les femmes
commandaient à Sparte, et c’est ainsi que vous méritez de commander à Genève. Quel
homme barbare pourrait résister à la voix de l’honneur et de la raison dans la bouche
d’une tendre épouse; et qui ne mépriserait un vain luxe, en voyant votre simple et
modeste parure, qui par l’éclat qu’elle tient de vous semble être la plus favorable à la
beauté? C’est à vous de maintenir toujours par votre aimable et innocent empire et par
votre esprit insinuant l’amour des lois dans l’État et la concorde parmi les citoyens; de
réunir par d’heureux mariages les familles divisées; et surtout de corriger par la
persuasive douceur de vos leçons et par les grâces modestes de votre entretien, les
travers que nos jeunes gens vont prendre en d’autres pays, d’où, au lieu de tant de

choses utiles dont ils pourraient profiter, ils ne rapportent, avec un ton puéril et des airs
ridicules pris parmi des femmes perdues, que de l’admiration de je ne sais quelles
prétendues grandeurs, frivoles dédommagements de la servitude, qui ne vaudront
jamais l’auguste liberté. Soyez donc toujours ce que vous êtes, les chastes gardiennes
des mœurs et les doux liens de la paix, et continuez de faire valoir en toute occasion les
droits du cœur et de la nature au profit du devoir et de la vertu.
Je me flatte de n’être point démenti par l’événement, en fondant sur de tels garants
l’espoir du bonheur commun des citoyens et de la gloire de la république. J’avoue
qu’avec tous ces avantages, elle ne brillera pas de cet éclat dont la plupart des yeux sont
éblouis et dont le puéril et funeste goût est le plus mortel ennemi du bonheur et de la
liberté. Qu’une jeunesse dissolue aille chercher ailleurs des plaisirs faciles et de longs
repentirs. Que les prétendus gens de goût admirent en d’autres lieux la grandeur des
palais, la beauté des équipages, les superbes ameublements, la pompe des spectacles,
tous les raffinements de la mollesse et du luxe. A Genève, on ne trouvera que des
hommes, mais pourtant un tel spectacle a bien son prix, et ceux qui le rechercheront
vaudront bien les admirateurs du reste.
Daignez MAGNIFIQUES, TRÈS HONORÉS et SOUVERAINS SEIGNEURS,
recevoir tous avec la même bonté les respectueux témoignages de l’intérêt que je
prends à votre prospérité commune. Si j’étais assez malheureux pour être coupable de
quelque transport indiscret dans cette vive effusion de mon cœur, je vous supplie de le
pardonner à la tendre affection d’un vrai patriote, et au zèle ardent et légitime d’un
homme qui n’envisage point de plus grand bonheur pour lui-même que de vous voir
tous heureux.
Je suis avec le plus profond respect
MAGNIFIQUES, TRÈS HONORÉS ET SOUVERAINS SEIGNEURS,
Votre très humble et très obéissant serviteur et concitoyen.
A Chambéry, le 12 juin 1754.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

PRÉFACE
La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être
celle de l’homme2 et j’ose dire que la seule inscription du temple de Delphes contenait
un précepte plus important et plus difficile que tous les gros livres des moralistes. Aussi
je regarde le sujet de ce Discours comme une des questions les plus intéressantes que la
philosophie puisse proposer, et malheureusement pour nous comme une des plus
épineuses que les philosophes puissent résoudre. Car comment connaître la source de
l’inégalité parmi les hommes, si l’on ne commence par les connaître eux-mêmes? et
comment l’homme viendra-t-il à bout de se voir tel que l’a formé la nature, à travers
tous les changements que la succession des temps et des choses a dû produire dans sa
constitution originelle, et de démêler ce qu’il tient de son propre fonds d’avec ce que les
circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif ? Semblable à la
statue de Glaucus que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée qu’elle
ressemblait moins à un dieu qu’à une bête féroce, l’âme humaine altérée au sein de la
société par mille causes sans cesse renaissantes, par l’acquisition d’une multitude de
connaissances et d’erreurs, par les changements arrivés à la constitution des corps, et
par le choc continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé d’apparence au point
d’être presque méconnaissable; et l’on n’y retrouve plus, au lieu d’un être agissant
toujours par des principes certains et invariables, au lieu de cette céleste et majestueuse
simplicité dont son auteur l’avait empreinte, que le difforme contraste de la passion qui
croit raisonner et de l’entendement en délire.
Ce qu’il y a de plus cruel encore, c’est que tous les progrès de l’espèce humaine
l’éloignant sans cesse de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles
connaissances, et plus nous nous ôtons les moyens d’acquérir la plus importante de
toutes, et que c’est en un sens à force d’étudier l’homme que nous nous sommes mis

hors d’état de le connaître.
Il est aisé de voir que c’est dans ces changements successifs de la constitution humaine
qu’il faut chercher la première origine des différences qui distinguent les hommes,
lesquels d’un commun aveu sont naturellement aussi égaux entre eux que l’étaient les
animaux de chaque espèce, avant que diverses causes physiques eussent introduit dans
quelques-unes les variétés que nous y remarquons. En effet, il n’est pas concevable que
ces premiers changements, par quelque moyen qu’ils soient arrivés, aient altéré tout à
la fois et de la même manière tous les individus de l’espèce; mais les uns s’étant
perfectionnés ou détériorés, et ayant acquis diverses qualités bonnes ou mauvaises qui
n’étaient point inhérentes à leur nature, les autres restèrent plus longtemps dans leur
état originel; et telle fut parmi les hommes la première source de l’inégalité, qu’il est
plus aisé de démontrer ainsi en général que d’en assigner avec précision les véritables
causes.
Que mes lecteurs ne s’imaginent donc pas que j’ose me flatter d’avoir vu ce qui me
paraît si difficile à voir. J’ai commencé quelques raisonnements; j’ai hasardé quelques
conjectures, moins dans l’espoir de résoudre la question que dans l’intention de
l’éclaircir et de la réduire à son véritable état. D’autres pourront aisément aller plus loin
dans la même route, sans qu’il soit facile à personne d’arriver au terme. Car ce n’est pas
une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature
actuelle de l’homme, et de bien connaître un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être
point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire
d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent. Il faudrait même plus
de philosophie qu’on ne pense à celui qui entreprendrait de déterminer exactement les
précautions à prendre pour faire sur ce sujet de solides observations; et une bonne
solution du problème suivant ne me paraîtrait pas indigne des Aristotes et des Plines de
notre siècle. Quelles expériences seraient nécessaires pour parvenir à connaître
l’homme naturel; et quels sont les moyens de faire ces expériences au sein de la
société? Loin d’entreprendre de résoudre ce problème, je crois en avoir assez médité le
sujet, pour oser répondre d’avance que les plus grands philosophes ne seront pas trop
bons pour diriger ces expériences, ni les plus puissants souverains pour les faire;
concours auquel il n’est guère raisonnable de s’attendre surtout avec la persévérance ou
plutôt la succession de lumières et de bonne volonté nécessaire de part et d’autre pour
arriver au succès.
Ces recherches si difficiles à faire, et auxquelles on a si peu songé jusqu’ici, sont
pourtant les seuls moyens qui nous restent de lever une multitude de difficultés qui
nous dérobent la connaissance des fondements réels de la société humaine. C’est cette
ignorance de la nature de l’homme qui jette tant d’incertitude et d’obscurité sur la
véritable définition du droit naturel: car l’idée du droit, dit M. Burlamaqui, et plus
encore celle du droit naturel, sont manifestement des idées relatives à la nature de
l’homme. C’est donc de cette nature même de l’homme, continue-t-il, de sa
constitution et de son état qu’il faut déduire les principes de cette science.
Ce n’est point sans surprise et sans scandale qu’on remarque le peu d’accord qui règne
sur cette importante matière entre les divers auteurs qui en ont traité. Parmi les plus
graves écrivains à peine en trouve-t-on deux qui soient du même avis sur ce point. Sans
parler des anciens philosophes qui semblent avoir pris à tâche de se contredire entre
eux sur les principes les plus fondamentaux, les jurisconsultes romains assujettissent
indifféremment l’homme et tous les autres animaux à la même loi naturelle, parce qu’ils
considèrent plutôt sous ce nom la loi que la nature s’impose à elle-même que celle
qu’elle prescrit; ou plutôt, à cause de l’acception particulière selon laquelle ces
jurisconsultes entendent le mot de loi qu’ils semblent n’avoir pris en cette occasion que
pour l’expression des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres
animés, pour leur commune conservation. Les modernes ne reconnaissant sous le nom
de loi qu’une règle prescrite à un être moral, c’est-à-dire intelligent, libre, et considéré

dans ses rapports avec d’autres êtres, bornent conséquemment au seul animal doué de
raison, c’est-à-dire à l’homme, la compétence de la loi naturelle; mais définissant cette
loi chacun à sa mode, ils l’établissent tous sur des principes si métaphysiques qu’il y a,
même parmi nous, bien peu de gens en état de comprendre ces principes, loin de
pouvoir les trouver d’eux-mêmes. De sorte que toutes les définitions de ces savants
hommes, d’ailleurs en perpétuelle contradiction entre elles, s’accordent seulement en
ceci, qu’il est impossible d’entendre la loi de nature et par conséquent d’y obéir, sans
être un très grand raisonneur et un profond métaphysicien. Ce qui signifie précisément
que les hommes ont dû employer pour l’établissement de la société des lumières qui ne
se développent qu’avec beaucoup de peine et pour fort peu de gens dans le sein de la
société même.
Connaissant si peu la nature et s’accordant si mal sur le sens du mot loi, il serait bien
difficile de convenir d’une bonne définition de la loi naturelle. Aussi toutes celles qu’on
trouve dans les livres, outre le défaut de n’être point uniformes, ont-elles encore celui
d’être tirées de plusieurs connaissances que les hommes n’ont point naturellement, et
des avantages dont ils ne peuvent concevoir l’idée qu’après être sortis de l’état de
nature. On commence par rechercher les règles dont, pour l’utilité commune, il serait à
propos que les hommes convinssent entre eux; et puis on donne le nom de loi naturelle
à la collection de ces règles, sans autre preuve que le bien qu’on trouve qui résulterait
de leur pratique universelle. Voilà assurément une manière très commode de composer
des définitions, et d’expliquer la nature des choses par des convenances presque
arbitraires.
Mais tant que nous ne connaîtrons point l’homme naturel, c’est en vain que nous
voudrons déterminer la loi qu’il a reçue ou celle qui convient le mieux à sa constitution.
Tout ce que nous pouvons voir très clairement au sujet de cette loi, c’est que non
seulement pour qu’elle soit loi il faut que la volonté de celui qu’elle oblige puisse s’y
soumettre avec connaissance, mais qu’il faut encore pour qu’elle soit naturelle qu’elle
parle immédiatement par la voix de la nature.
Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu’à voir les hommes
tels qu’ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de
l’âme humaine, j’y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l’un nous
intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l’autre
nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et
principalement nos semblables. C’est du concours et de la combinaison que notre
esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer
celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel;
règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d’autres fondements, quand par ses
développements successifs elle est venue à bout d’étouffer la nature.
De cette manière, on n’est point obligé de faire de l’homme un philosophe avant que
d’en faire un homme; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par
les tardives leçons de la sagesse; et tant qu’il ne résistera point à l’impulsion intérieure
de la commisération, il ne fera jamais du mal à un autre homme ni même à aucun être
sensible, excepté dans le cas légitime où sa conservation se trouvant intéressée, il est
obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les
anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle. Car il est clair
que, dépourvus de lumière et de liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi; mais,
tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera
qu’ils doivent aussi participer au droit naturel, et que l’homme est assujetti envers eux à
quelque espèce de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun
mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est
un être sensible; qualité qui, étant commune à la bête et à l’homme, doit au moins
donner à l’une le droit de n’être point maltraitée inutilement par l’autre.
Cette même étude de l’homme originel, de ses vrais besoins, et des principes

fondamentaux de ses devoirs, est encore le seul bon moyen qu’on puisse employer pour
lever ces foules de difficultés qui se présentent sur l’origine de l’inégalité morale, sur les
vrais fondements du corps politique, sur les droits réciproques de ses membres, et sur
mille autres questions semblables, aussi importantes que mal éclaircies.
En considérant la société humaine d’un regard tranquille et désintéressé, elle ne semble
montrer d’abord que la violence des hommes puissants et l’oppression des faibles;
l’esprit se révolte contre la dureté des uns; on est porté à déplorer l’aveuglement des
autres; et comme rien n’est moins stable parmi les hommes que ces relations
extérieures que le hasard produit plus souvent que la sagesse, et qu’on appelle faiblesse
ou puissance, richesse ou pauvreté, les établissements humains paraissent au premier
coup d’œil fondés sur des monceaux de sable mouvant; ce n’est qu’en les examinant de
près, ce n’est qu’après avoir écarté la poussière et le sable qui environnent l’édifice,
qu’on aperçoit la base inébranlable sur laquelle il est élevé, et qu’on apprend à en
respecter les fondements. Or sans l’étude sérieuse de l’homme, de ses facultés
naturelles, et de leurs développements successifs, on ne viendra jamais à bout de faire
ces distinctions, et de séparer dans l’actuelle constitution des choses ce qu’a fait la
volonté divine d’avec ce que l’art humain a prétendu faire. Les recherches politiques et
morales auxquelles donne lieu l’importante question que j’examine sont donc utiles de
toute manière; et l’histoire hypothétique des gouvernements est pour l’homme une
leçon instructive à tous égards. En considérant ce que nous serions devenus,
abandonnés à nous-mêmes, nous devons apprendre à bénir celui dont la main
bienfaisante, corrigeant nos institutions et leur donnant une assiette inébranlable, a
prévenu les désordres qui devraient en résulter, et fait naître notre bonheur des moyens
qui semblaient devoir combler notre misère.
Quem te Deus esse
Jussit, et humana qua parte locatus es in re,
Disce.

QUESTION
proposée par l’Académie de Dijon
Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi
naturelle.

AVERTISSEMENT sur les notes
J’ai ajouté quelques notes à cet ouvrage selon ma coutume paresseuse de travailler à
bâtons rompus. Ces notes s’écartent quelquefois assez du sujet pour n’être pas bonnes
à lire avec le texte. Je les ai donc rejetées à la fin du Discours, dans lequel j’ai tâché de
suivre de mon mieux le plus droit chemin. Ceux qui auront le courage de recommencer
pourront s’amuser la seconde fois à battre les buissons, et tenter de parcourir les notes;
il y aura peu de mal que les autres ne les lisent point du tout.

DISCOURS SUR L’ORIGINE ET LES FONDEMENTS DE L’INÉGALITÉ PARMI
LES HOMMES
C’est de l’homme que j’ai à parler, et la question que j’examine m’apprend que je vais
parler à des hommes; car on n’en propose point de semblables quand on craint
d’honorer la vérité. Je défendrai donc avec confiance la cause de l’humanité devant les
sages qui m’y invitent, et je ne serai pas mécontent de moi-même si je me rends digne
de mon sujet et de mes juges.
Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalité, l’une, que j’appelle naturelle
ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence
d’âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l’esprit, ou de l’âme, l’autre,
qu’on peut appeler inégalité morale ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de
convention, et qu’elle est établie, ou du moins autorisée, par le consentement des
hommes. Celle-ci consiste dans les différents privilèges, dont quelques-uns jouissent,
au préjudice des autres; comme d’être plus riches, plus honorés, plus puissants qu’eux,
ou même de s’en faire obéir.

On ne peut pas demander quelle est la source de l’inégalité naturelle, parce que la
réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins
chercher s’il n’y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités; car ce
serait demander, en d’autres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement
mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l’esprit, la sagesse ou la
vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus, en proportion de la puissance, ou
de la richesse: question bonne peut-être à agiter entre des esclaves entendus de leurs
maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la
vérité.
De quoi s’agit-il donc précisément dans ce Discours? De marquer dans le progrès des
choses le moment où, le droit succédant à la violence, la nature fut soumise à la loi;
d’expliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à servir le faible,
et le peuple à acheter un repos en idée, au prix d’une félicité réelle.
Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous senti la nécessité
de remonter jusqu’à l’état de nature, mais aucun d’eux n’y est arrivé. Les uns n’ont
point balancé à supposer à l’homme dans cet état la notion du juste et de l’injuste, sans
se soucier de montrer qu’il dût avoir cette notion, ni même qu’elle lui fût utile. D’autres
ont parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient, sans
expliquer ce qu’ils entendaient par appartenir; d’autres donnant d’abord au plus fort de
l’autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le gouvernement, sans songer au
temps qui dut s’écouler avant que le sens des mots d’autorité et de gouvernement pût
exister parmi les hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d’avidité,
d’oppression, de désirs et d’orgueil, ont transporté à l’état de nature des idées qu’ils
avaient prises dans la société. Ils parlaient de l’homme sauvage, et ils peignaient
l’homme civil. Il n’est pas même venu dans l’esprit de la plupart des nôtres de douter
que l’état de nature eût existé, tandis qu’il est évident, par la lecture des Livres Sacrés,
que le premier homme, ayant reçu immédiatement de Dieu des lumières et des
préceptes, n’était point lui-même dans cet état, et qu’en ajoutant aux écrits de Moïse la
foi que leur doit tout philosophe chrétien, il faut nier que, même avant le déluge, les
hommes se soient jamais trouvés dans le pur état de nature, à moins qu’ils n’y soient
retombés par quelque événement extraordinaire. Paradoxe fort embarrassant à
défendre, et tout à fait impossible à prouver.
Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il
ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des
vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et
conditionnels; plus propres à éclaircir la nature des choses qu’à en montrer la véritable
origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du
monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes
de l’état de nature, immédiatement après la création, ils sont inégaux parce qu’il a
voulu qu’ils le fussent; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de
la seule nature de l’homme et des êtres qui l’environnent, sur ce qu’aurait pu devenir le
genre humain, s’il fût resté abandonné à lui-même. Voilà ce qu’on me demande, et ce
que je me propose d’examiner dans ce Discours. Mon sujet intéressant l’homme en
général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations; ou plutôt,
oubliant les temps et les lieux pour ne songer qu’aux hommes à qui je parle, je me
supposerai dans le lycée d’Athènes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les
Platons et les Xénocrates pour juges, et le genre humain pour auditeur.
Ô homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute. Voici
ton histoire, telle que j’ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont
menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d’elle sera vrai. Il
n’y aura de faux que ce que j’y aurai mêlé du mien, sans le vouloir. Les temps dont je
vais parler sont bien éloignés. Combien tu as changé de ce que tu étais! C’est pour ainsi
dire la vie de ton espèce que je te vais décrire d’après les qualités que tu as reçues, que

ton éducation et tes habitudes ont pu dépraver, mais qu’elles n’ont pu détruire. Il y a, je
le sens, un âge auquel l’homme individuel voudrait s’arrêter; tu chercheras l’âge auquel
tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent, par des
raisons qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus grands mécontentements
encore, peut-être voudrais-tu pouvoir rétrograder; et ce sentiment doit faire l’éloge de
tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains, et l’effroi de ceux qui auront le
malheur de vivre après toi.

PREMIÈRE PARTIE
Quelque important qu’il soit, pour bien juger de l’état naturel de l’homme, de le
considérer dès son origine, et de l’examiner, pour ainsi dire, dans le premier embryon
de l’espèce; je ne suivrai point son organisation à travers ses développements successifs.
Je ne m’arrêterai pas à rechercher dans le système animal ce qu’il put être au
commencement, pour devenir enfin ce qu’il est; je n’examinerai pas si, comme le pense
Aristote, ses ongles allongés ne furent point d’abord des griffes crochues; s’il n’était
point velu comme un ours, et si marchant à quatre pieds3, ses regards dirigés vers la
terre, et bornés à un horizon de quelques pas, ne marquaient point à la fois le caractère,
et les limites de ses idées. Je ne pourrais former sur ce sujet que des conjectures vagues,
et presque imaginaires. L’anatomie comparée a fait encore trop peu de progrès, les
observations des naturalistes sont encore trop incertaines, pour qu’on puisse établir sur
de pareils fondements la base d’un raisonnement solide; ainsi, sans avoir recours aux
connaissances surnaturelles que nous avons sur ce point, et sans avoir égard aux
changements qui ont dû survenir dans la conformation, tant intérieure qu’extérieure, de
l’homme, à mesure qu’il appliquait ses membres à de nouveaux usages, et qu’il se
nourrissait de nouveaux aliments, je le supposerai conforme de tous temps, comme je le
vois aujourd’hui, marchant à deux pieds, se servant de ses mains comme nous faisons
des nôtres, portant ses regards sur toute la nature, et mesurant des yeux la vaste
étendue du ciel.
En dépouillant cet être, ainsi constitué, de tous les dons surnaturels qu’il a pu recevoir,
et de toutes les facultés artificielles qu’il n’a pu recevoir, et de toutes les facultés
artificielles qu’il n’a pu acquérir que par de longs progrès, en le considérant, en un mot,
tel qu’il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns,
moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de
tous. Je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant
son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits.
La terre abandonnée à sa fertilité naturelle4, et couverte de forêts immenses que la
cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins et des retraites aux animaux
de toute espèce. Les hommes dispersés parmi eux observent, imitent leur industrie, et
s’élèvent ainsi jusqu’à l’instinct des bêtes, avec cet avantage que chaque espèce n’a que
le sien propre, et que l’homme n’en ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les
approprie tous, se nourrit également de la plupart des aliments divers5 que les autres
animaux se partagent, et trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne
peut faire aucun d’eux.
Accoutumés dès l’enfance aux intempéries de l’air, et à la rigueur des saisons, exercés,
à la fatigue, et forcés de défendre nus et sans armes leur vie et leur proie contre les
autres bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment un
tempérament robuste et presque inaltérable. Les enfants, apportant au monde
l’excellente constitution de leurs pères, et la fortifiant par les mêmes exercices qui l’ont
produite, acquièrent ainsi toute la vigueur dont l’espèce humaine est capable. La nature
en use précisément avec eux comme la loi de Sparte avec les enfants des citoyens; elle
rend forts et robustes ceux qui sont bien constitués et fait périr tous les autres;
différente en cela de nos sociétés, où l’État, en rendant les enfants onéreux aux pères,
les tue indistinctement avant leur naissance.
Le corps de l’homme sauvage étant le seul instrument qu’il connaisse, il l’emploie à

divers usages, dont, par le défaut d’exercice, les nôtres sont incapables, et c’est notre
industrie qui nous ôte la force et l’agilité que la nécessité l’oblige d’acquérir. S’il avait
eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches? S’il avait eu une fronde,
lancerait-il de la main une pierre avec tant de raideur? S’il avait eu une échelle,
grimperait-il si légèrement sur un arbre? S’il avait eu un cheval, serait-il si vite à la
course? Laissez à l’homme civilisé le temps de rassembler toutes ses machines autour
de lui, on ne peut douter qu’il ne surmonte facilement l’homme sauvage; mais si vous
voulez voir un combat plus inégal encore, mettez-les nus et désarmés vis-à-vis l’un de
l’autre, et vous reconnaîtrez bientôt quel est l’avantage d’avoir sans cesse toutes ses
forces à sa disposition, d’être toujours prêt à tout événement, et de se porter, pour ainsi
dire, toujours tout entier avec soi6.
Hobbes prétend que l’homme est naturellement intrépide, et ne cherche qu’à attaquer,
et combattre. Un philosophe illustre pense au contraire, et Cumberland et Pufendorff
l’assurent aussi, que rien n’est si timide que l’homme dans l’état de nature, et qu’il est
toujours tremblant, et prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe, au moindre
mouvement qu’il aperçoit. Cela peut être ainsi pour les objets qu’il ne connait pas, et je
ne doute point qu’il ne soit effrayé par tous les nouveaux spectacles qui s’offrent à lui,
toutes les fois qu’il ne peut distinguer le bien et le mal physiques qu’il en doit attendre,
ni comparer ses forces avec les dangers qu’il a à courir; circonstances rares dans l’état
de nature, où toutes choses marchent d’une manière si uniforme, et où la face de la
terre n’est point sujette à ces changements brusques et continuels, qu’y causent les
passions et l’inconstance des peuples réunis. Mais l’homme sauvage vivant dispersé
parmi les animaux, et se trouvant de bonne heure dans le cas de se mesurer avec eux, il
en fait bientôt la comparaison, et sentant qu’il les surpasse plus en adresse qu’ils ne le
surpassent en force, il apprend à ne les plus craindre. Mettez un ours, ou un loup aux
prises avec un sauvage robuste; agile, courageux comme ils sont tous, armé de pierres,
et d’un bon bâton, et vous verrez que le péril sera tout au moins réciproque, et qu’après
plusieurs expériences pareilles, les bêtes féroces, qui n’aiment point à s’attaquer l’une à
l’autre, s’attaqueront peu volontiers à l’homme, qu’elles auront trouvé tout aussi féroce
qu’elles. A l’égard des animaux qui ont réellement plus de force qu’il n’a d’adresse, il
est vis-à-vis d’eux dans le cas des autres espèces plus faibles, qui ne laissent pas de
subsister; avec cet avantage pour l’homme, que non moins dispos qu’eux à la course, et
trouvant sur les arbres un refuge presque assuré, il a partout le prendre et le laisser dans
la rencontre, et le choix de la fuite ou du combat. Ajoutons qu’il ne paraît pas qu’aucun
animal fasse naturellement la guerre à l’homme, hors le cas de sa propre défense ou
d’une extrême faim, ni témoigne contre lui de ces violentes antipathies qui semblent
annoncer qu’une espèce est destinée par la nature à servir de pâture à l’autre.
D’autres ennemis plus redoutables, et dont l’homme n’a pas les mêmes moyens de se
défendre, sont les infirmités naturelles, l’enfance, la vieillesse, et les maladies de toute
espèce; tristes signes de notre faiblesse, dont les deux premiers sont communs à tous
les animaux, et dont le dernier appartient principalement à l’homme vivant en société.
J’observe même, au sujet de l’enfance, que la mère, portant partout son enfant avec elle,
a beaucoup plus de facilité à le nourrir que n’ont les femelles de plusieurs animaux, qui
sont forcées d’aller et venir sans cesse avec beaucoup de fatigue, d’un côté pour
chercher leur pâture, et de l’autre pour allaiter ou nourrir leurs petits. Il est vrai que si la
femme vient à périr l’enfant risque fort de périr avec elle; mais ce danger est commun à
cent autres espèces, dont les petits ne sont de longtemps en état d’aller chercher eux-mêmes
leur nourriture; et si l’enfance est plus longue parmi nous, la vie étant plus
longue aussi, tout est encore à peu près égal en ce point7, quoiqu’il y ait sur la durée
du premier âge, et sur le nombre des petits8, d’autres règles, qui ne sont pas de mon
sujet. Chez les vieillards, qui agissent et transpirent peu, le besoin d’aliments diminue
avec la faculté d’y pourvoir; et comme la vie sauvage éloigne d’eux la goutte et les
rhumatismes, et que la vieillesse est de tous les maux celui que les secours humains

peuvent le moins soulager, ils s’éteignent enfin, sans qu’on s’aperçoive qu’ils cessent
d’être, et presque sans s’en apercevoir eux-mêmes.
À l’égard des maladies, je ne répéterai point les vaines et fausses déclamations, que font
contre la médecine la plupart des gens en santé; mais je demanderai s’il y a quelque
observation solide de laquelle on puisse conclure que dans les pays, où cet art est le
plus négligé, la vie moyenne de l’homme soit plus courte que dans ceux où il est cultivé
avec le plus de soin; et comment cela pourrait-il être, si nous nous donnons plus de
maux que la médecine ne peut nous fournir de remèdes! L’extrême inégalité dans la
manière de vivre, l’excès d’oisiveté dans les uns, l’excès de travail dans les autres, la
facilité d’irriter et de satisfaire nos appétits et notre sensualité, les aliments trop
recherchés des riches, qui les nourrissent de sucs échauffants et les accablent
d’indigestions, la mauvaise nourriture des pauvres, dont ils manquent même le plus
souvent, et dont le défaut les porte à surcharger avidement leur estomac dans
l’occasion, les veilles, les excès de toute espèce, les transports immodérés de toutes les
passions, les fatigues, et l’épuisement d’esprit, les chagrins, et les peines sans nombre
qu’on éprouve dans tous les états, et dont les âmes sont perpétuellement rongées. Voilà
les funestes garants que la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et que nous
les aurions presque tous évités, en conservant la manière de vivre simple, uniforme, et
solitaire qui nous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains, j’ose
presque assurer que l’état de réflexion est un état contre nature, et que l’homme qui
médite est un animal dépravé. Quand on songe à la bonne constitution des sauvages,
au moins de ceux que nous n’avons pas perdus avec nos liqueurs fortes, quand on sait
qu’ils ne connaissent presque d’autres maladies que les blessures, et la vieillesse, on est
très porté à croire qu’on ferait aisément l’histoire des maladies humaines en suivant
celle des sociétés civiles. C’est au moins l’avis de Platon, qui juge, sur certains remèdes
employés ou approuvés par Podalyre et Macaon au siège de Troie, que diverses
maladies, que ces remèdes devaient exciter, n’étaient point encore alors connues parmi
les hommes.
Avec si peu de sources de maux, l’homme dans l’état de nature n’a donc guère besoin
de remèdes, moins encore de médecins; l’espèce humaine n’est point non plus à cet
égard de pire condition que toutes les autres, et il est aisé de savoir des chasseurs si
dans leurs courses ils trouvent beaucoup d’animaux infirmes. Plusieurs en trouvent-ils
qui ont reçu des blessures considérables très bien cicatrisées, qui ont eu des os, et
même des membres, rompus et repris sans autre chirurgien que le temps, sans autre
régime que leur vie ordinaire, et qui n’en sont pas moins parfaitement guéris, pour
n’avoir point été tourmentés d’incisions, empoisonnés de drogue, ni exténués de
jeûnes. Enfin, quelque utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée, il
est toujours certain que si le sauvage malade abandonné à lui-même n’a rien à espérer
que de la nature, en revanche il n’a rien à craindre que de son mal, ce qui rend souvent
sa situation préférable à la nôtre.
Gardons-nous donc de confondre l’homme sauvage avec les hommes, que nous avons
sous les yeux. La nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec une
prédilection, qui semble montrer combien elle est jalouse de ce droit. Le cheval, le chat,
le taureau, l’âne même ont la plupart une taille plus haute, tous une constitution plus
robuste, plus de vigueur, de force, et de courage dans les forêts que dans nos maisons;
ils perdent la moitié de ces avantages en devenant domestiques, et l’on dirait que tous
nos soins à bien traiter et nourrir ces animaux n’aboutissent qu’à les abâtardir. Il en est
ainsi de l’homme même: en devenant sociable et esclave, il devient faible, craintif,
rampant, et sa manière de vivre molle et efféminée achève d’énerver à la fois sa force et
son courage. Ajoutons qu’entre les conditions sauvage et domestique la différence
d’homme à homme doit être plus grande encore que celle de bête à bête; car l’animal et
l’homme ayant été traités également par la nature, toutes les commodités que l’homme
se donne de plus qu’aux animaux qu’il apprivoise sont autant de causes particulières

qui le font dégénérer plus sensiblement.
Ce n’est donc pas un si grand malheur à ces premiers hommes, ni surtout un si grand
obstacle à leur conservation, que la nudité, le défaut d’habitation, et la privation de
toutes ces inutilités, que nous croyons si nécessaires. S’ils n’ont pas la peau velue, ils
n’en ont aucun besoin dans les pays chauds, et ils savent bientôt, dans les pays froids,
s’approprier celles des bêtes qu’ils ont vaincues; s’ils n’ont que deux pieds pour courir,
ils ont deux bras pour pourvoir à leur défense et à leurs besoins; leurs enfants marchent
peut-être tard et avec peine, mais les mères les portent avec facilité; avantage qui
manque aux autres espèces, où la mère, étant poursuivie, se voit contrainte
d’abandonner ses petits, ou de régler son pas sur le leur. Enfin, à moins de supposer ces
concours singuliers et fortuits de circonstances, dont je parlerai dans la suite, et qui
pouvaient fort bien ne jamais arriver, il est clair en tout état de cause que le premier qui
se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu’il
s’en était passé jusqu’alors, et qu’on ne voit pas pourquoi il n’eût pu supporter, homme
fait, un genre de vie qu’il supportait dès son enfance.
Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l’homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir
le sommeil léger comme les animaux, qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout
le temps qu’ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son unique
soin, ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet principal
l’attaque et la défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d’être celle
d’un autre animal: au contraire, les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse
et la sensualité doivent rester dans un état de grossièreté, qui exclut en lui toute espèce
de délicatesse; et ses sens se trouvant partagés sur ce point, il aura le toucher et le goût
d’une rudesse extrême; la vue, l’ouïe et l’odorat de la plus grande subtilité. Tel est l’état
animal en général, et c’est aussi, selon le rapport des voyageurs, celui de la plupart des
peuples sauvages. Ainsi il ne faut point s’étonner, que les Hottentots du cap de Bonne-
Espérance découvrent, à la simple vue des vaisseaux en haute mer, d’aussi loin que les
Hollandais avec des lunettes, ni que les sauvages de l’Amérique sentissent les
Espagnols à la piste, comme auraient pu faire les meilleurs chiens, ni que toutes ces
nations barbares supportent sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de
piment, et boivent des liqueurs européennes comme de l’eau.
Je n’ai considéré jusqu’ici que l’homme physique. Tâchons de le regarder maintenant
par le côté métaphysique et moral.
Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des
sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu’à un certain point, de tout
ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J’aperçois précisément les mêmes choses
dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les
opérations de la bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes, en qualité d’agent
libre. L’un choisit ou rejette par instinct, et l’autre par un acte de liberté; ce qui fait que
la bête ne peut s’écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait
avantageux de le faire, et que l’homme s’en écarte souvent à son préjudice. C’est ainsi
qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleures viandes, et un
chat sur des tas de fruits ou de grain, quoique l’un et l’autre pût très bien se nourrir de
l’aliment qu’il dédaigne, s’il s’était avisé d’en essayer. C’est ainsi que les hommes
dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la fièvre et la mort; parce que l’esprit
déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait.
Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, il combine même ses idées jusqu’à un
certain point, et l’homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins.
Quelques philosophes ont même avancé qu’il y a plus de différence de tel homme à tel
homme que de tel homme à telle bête; ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait
parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre. La
nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même
impression, mais il se reconnait libre d’acquiescer, ou de résister; et c’est surtout dans

la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme: car la physique
explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées; mais
dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette
puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n’explique rien par
les lois de la mécanique.
Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions, laisseraient quelque
lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité
très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est
la faculté de se perfectionner; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe
successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans
l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout des quelques mois, ce qu’il sera toute sa
vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille
ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N’est-ce point qu’il
retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et
qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme reperdant par
la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir,
retombe ainsi plus bas que la bête même? Il serait triste pour nous d’être forcés de
convenir, que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les
malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition
originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle, qui
faisait éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à
la longue le tyran de lui-même et de la nature9. Il serait affreux d’être obligés de louer
comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l’habitant des rives de
l’Orénoque l’usage de ces ais qu’il applique sur les tempes des enfants, et qui leur
assurent du moins une partie de leur imbécillité, et de leur bonheur originel.
L’homme sauvage, livré par la nature au seul instinct, ou plutôt dédommagé de celui
qui lui manque peut-être, par des facultés capables d’y suppléer d’abord, et de l’élever
ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions purement
animales10: apercevoir et sentir sera son premier état, qui lui sera commun avec tous
les animaux. Vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre, seront les premières, et
presque les seules opérations de son âme, jusqu’à ce que de nouvelles circonstances y
causent de nouveaux développements.
Quoi qu’en disent les moralistes, l’entendement humain doit beaucoup aux passions,
qui, d’un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi: c’est par leur activité que notre
raison se perfectionne; nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de
jouir, et il n’est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n’aurait ni désirs ni
craintes se donnerait la peine de raisonner. Les passions, à leur tour, tirent leur origine
de nos besoins, et leur progrès de nos connaissances; car on ne peut désirer ou craindre
les choses que sur les idées qu’on en peut avoir, ou par la simple impulsion de la nature;
et l’homme sauvage, privé de toute sorte de lumières, n’éprouve que les passions de
cette dernière espèce; ses désirs ne passent pas ses besoins physiques11; les seuls
biens, qu’il connaisse dans l’univers sont la nourriture, une femelle et le repos; les seuls
maux qu’il craigne sont la douleur et la faim; je dis la douleur et non la mort; car jamais
l’animal ne saura ce que c’est que mourir, et la connaissance de la mort, et de ses
terreurs, est une des premières acquisitions que l’homme ait faites, en s’éloignant de la
condition animale.
Il me serait aisé, si cela m’était nécessaire, d’appuyer ce sentiment par les faits, et de
faire voir que chez toutes les nations du monde, les progrès de l’esprit se sont
précisément proportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de la nature, ou
auxquels les circonstances les avaient assujettis, et par conséquent aux passions, qui les
portaient à pourvoir à ces besoins. Je montrerais en Égypte les arts naissants, et
s’étendant avec les débordements du Nil; je suivrais leur progrès chez les Grecs, où l’on
les vit germer, croître, et s’élever jusqu’aux cieux parmi les sables et les rochers de

l’Attique, sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles de l’Eurotas; je remarquerais
qu’en général les peuples du Nord sont plus industrieux que ceux du Midi, parce qu’ils
peuvent moins se passer de l’être, comme si la nature voulait ainsi égaliser les choses,
en donnant aux esprits la fertilité qu’elle refuse à la terre.
Mais sans recourir aux témoignages incertains de l’Histoire, qui ne voit que tout
semble éloigner de l’homme sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’être? Son
imagination ne lui peint rien; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se
trouvent si aisément sous la main, il est si loin du degré de connaissances nécessaires
pour désirer d’en acquérir de plus grandes qu’il ne peut avoir ni prévoyance, ni
curiosité. Le spectacle de la nature lui devint indifférent, à force de lui devenir familier.
C’est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions; il n’a pas l’esprit
de s’étonner des plus grandes merveilles; et ce n’est pas chez lui qu’il faut chercher la
philosophie dont l’homme a besoin, pour savoir observer une fois ce qu’il a vu tous les
jours. Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle,
sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain qu’il puisse être, et ses projets, bornés
comme ses vues, s’étendent à peine jusqu’à la fin de la journée. Tel est encore
aujourd’hui le degré de prévoyance du Caraïbe: il vend le matin son lit de coton, et vient
pleurer le soir pour le racheter, faute d’avoir prévu qu’il en aurait besoin pour la nuit
prochaine.
Plus on médite sur ce sujet, plus la distance des pures sensations aux plus simples
connaissances s’agrandit à nos regards; et il est impossible de concevoir comment un
homme aurait pu par ses seules forces, sans le secours de la communication, et sans
l’aiguillon de la nécessité, franchir un si grand intervalle. Combien de siècles se sont
peut-être écoulés, avant que les hommes aient été à portée de voir d’autre feu que celui
du ciel? Combien ne leur a-t-il pas fallu de différents hasards pour apprendre les usages
les plus communs de cet élément? Combien de fois ne l’ont-ils pas laissé éteindre, avant
que d’avoir acquis l’art de le reproduire? Et combien de fois peut-être chacun de ces
secrets n’est-il pas mort avec celui qui l’avait découvert? Que dirons-nous de
l’agriculture, art qui demande tant de travail et de prévoyance; qui tient à d’autres arts,
qui très évidemment n’est praticable que dans une société au moins commencée, et qui
ne nous sert pas tant à tirer de la terre des aliments qu’elle fournirait bien sans cela qu’à
la forcer en préférences, qui sont le plus de notre goût? Mais supposons que les
hommes eussent tellement multiplié que les productions naturelles n’eussent plus suffi
pour les nourrir; supposition qui, pour le dire en passant, montrerait un grand avantage
pour l’espèce humaine dans cette manière de vivre; supposons que sans forges, et sans
ateliers, les instruments du labourage fussent tombés du ciel entre les mains des
sauvages; que ces hommes eussent vaincu la haine mortelle qu’ils ont tous pour un
travail continu; qu’ils eussent appris à prévoir de si loin leurs besoins, qu’ils eussent
deviné comment il faut cultiver la terre, semer les grains, et planter les arbres; qu’ils
eussent trouvé l’art de moudre le blé, et de mettre le raisin en fermentation; toutes
choses qu’il leur a fallu faire enseigner par les dieux, faute de concevoir comment ils les
auraient apprises d’eux-mêmes; quel serait après cela, l’homme assez insensé pour se
tourmenter à la culture d’un champ qui sera dépouillé par le premier venu, homme, ou
bête indifféremment à qui cette moisson conviendra; et comment chacun pourra-t-il se
résoudre à passer sa vie à un travail pénible, dont il est d’autant plus sûr de ne pas
recueillir le prix, qu’il lui sera plus nécessaire? En un mot, comment cette situation
pourra-t-elle porter les hommes à cultiver la terre, tant qu’elle ne sera point partagée
entre eux, c’est-à-dire, tant que l’état de nature ne sera point anéanti?
Quand nous voudrions supposer un homme sauvage aussi habile dans l’art de penser
que nous le font nos philosophes; quand nous en ferions, à leur exemple, un philosophe
lui-même, découvrant seul les plus sublimes vérités, se faisant, par des suites de
raisonnement très abstrait, des maximes de justice et de raisons tirées de l’amour de
l’ordre en général, ou de la volonté connue de son Créateur; en un mot, quand nous lui

supposerions dans l’esprit autant d’intelligence, et de lumières qu’il doit avoir, et qu’on
lui trouve en effet de pesanteur et de stupidité, quelle utilité retirerait l’espèce de toute
cette métaphysique, qui ne pourrait se communiquer et qui périrait avec l’individu qui
l’aurait inventée? Quel progrès pourrait faire le genre humain épars dans les bois parmi
les animaux? Et jusqu’à quel point pourraient se perfectionner, et s’éclairer
mutuellement des hommes qui, n’ayant ni domicile fixe ni aucun besoin l’un de l’autre,
se rencontreraient, peut-être à peine deux fois en leur vie, sans se connaître, et sans se
parler?
Qu’on songe de combien d’idées nous sommes redevables à l’usage de la parole;
combien la grammaire exerce, et facilite les opérations de l’esprit; et qu’on pense aux
peines inconcevables, et au temps infini qu’a dû coûter la première invention des
langues; qu’on joigne ces réflexions aux précédentes, et l’on jugera combien il eût fallu
de milliers de siècles, pour développer successivement dans l’esprit humain les
opérations dont il était capable.
Qu’il me soit permis de considérer un instant les embarras de l’origine des langues. Je
pourrais me contenter de citer ou de répéter ici les recherches que M. l’Abbé de
Condillac a faites sur cette matière, qui toutes confirment pleinement mon sentiment,
et qui, peut-être, m’en ont donné la première idée. Mais la manière dont ce philosophe
résout les difficultés qu’il se fait à lui-même sur l’origine des signes institués, montrant
qu’il a supposé ce que je mets en question, savoir une sorte de société déjà établie entre
les inventeurs du langage, je crois en renvoyant à ses réflexions devoir y joindre les
miennes pour exposer les mêmes difficultés dans le jour qui convient à mon sujet. La
première qui se présente est d’imaginer comment elles purent devenir nécessaires; car
les hommes n’ayant nulle correspondance entre eux, ni aucun besoin d’en avoir, on ne
conçoit ni la nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas
indispensable. Je dirais bien, comme beaucoup d’autres, que les langues sont nées dans
le commerce domestique des pères, des mères et des enfants: mais outre que cela ne
résoudrait point les objections, ce serait commettre la faute de ceux qui raisonnant sur
l’état de nature, y transportent les idées prises dans la société, voient toujours la famille
rassemblée dans une même habitation, et ses membres gardant entre eux une union
aussi intime et aussi permanente que parmi nous, où tant d’intérêts communs les
réunissent; au lieu que dans cet état primitif, n’ayant ni maison, ni cabanes, ni propriété
d’aucune espèce, chacun se logeait au hasard, et souvent pour une seule nuit; les mâles,
et les femelles s’unissaient fortuitement selon la rencontre, l’occasion, et le désir, sans
que la parole fût un interprète fort nécessaire des choses qu’ils avaient à dire: Ils se
quittaient avec la même facilité12; la mère allaitait d’abord ses enfants pour son propre
besoin; puis l’habitude les lui ayant rendus chers, elle les nourrissait ensuite pour le
leur; sitôt qu’ils avaient la force de chercher leur pâture, ils ne tardaient pas à quitter la
mère elle-même; et comme il n’y avait presque point d’autre moyen de se retrouver que
de ne pas se perdre de vue ils en étaient bientôt au point de ne pas même se reconnaître
les uns les autres. Remarquez encore que l’enfant ayant tous ses besoins à expliquer, et
par conséquent plus de choses à dire à la mère, que la mère à l’enfant, c’est lui qui doit
faire les plus grands frais de l’invention, et que la langue qu’il emploie doit être en
grande partie son propre ouvrage; ce qui multiplie autant les langues qu’il y a
d’individus pour les parler, à quoi contribue encore la vie errante, et vagabonde qui ne
laisse à aucun idiome le temps de prendre de la consistance; car de dire que la mère
dicte à l’enfant les mots, dont il devra se servir pour lui demander telle, ou telle chose,
cela montre bien comment on enseigne des langues déjà formées mais cela n’apprend
point comment elles se forment.
Supposons cette première difficulté vaincue: franchissons pour un moment l’espace
immense qui dut se trouver entre le pur état de nature et le besoin des langues; et
cherchons, en les supposant nécessaires13, comment elles purent commencer à
s’établir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente; car si les hommes ont eu

besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir
penser pour trouver l’art de la parole; et quand on comprendrait comment les sons de la
voix ont été pris pour les interprètes conventionnels de nos idées, il resterait toujours à
savoir quels ont pu être les interprètes mêmes de cette convention pour les idées qui,
n’ayant point un objet sensible, ne pouvaient s’indiquer ni par le geste, ni par la voix, de
sorte qu’à peine peut-on former des conjectures supportables sur la naissance de cet art
de communiquer ses pensées, et d’établir un commerce entre les esprits: art sublime
qui est déjà si loin de son origine, mais que le philosophe voit encore à une si
prodigieuse distance de sa perfection qu’il n’y a point d’homme assez hardi pour
assurer qu’il y arriverait jamais, quand les révolutions que le temps amène
nécessairement seraient suspendues en sa faveur, que les préjugés sortiraient des
académies ou se tairaient devant elles, et qu’elles pourraient s’occuper de cet objet
épineux, durant des siècles entiers sans interruption.
Le premier langage de l’homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le
seul dont il eut besoin, avant qu’il fallût persuader des hommes assemblés, est le cri de
la nature. Comme ce cri n’était arraché que par une sorte d’instinct dans les occasions
pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans
les maux violents, il n’était pas d’un grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où
règnent des sentiments plus modérés. Quand les idées des hommes commencèrent à
s’étendre et à se multiplier, et qu’il s’établit entre eux une communication plus étroite,
ils cherchèrent des signes plus nombreux et un langage plus étendu: ils multiplièrent
les inflexions de la voix, et y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus
expressifs, et dont le sens dépend moins d’une détermination antérieure. Ils
exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux qui frappent
l’ouïe, par des sons imitatifs: mais comme le geste n’indique guère que les objets
présents, ou faciles à décrire, et les actions visibles; qu’il n’est pas d’un usage universel,
puisque l’obscurité, ou l’interposition d’un corps le rendent inutile, et qu’il exige
l’attention plutôt qu’il ne l’excite, on s’avisa enfin de lui substituer les articulations de la
voix, qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les
représenter toutes, comme signes institués; substitution qui ne peut se faire que d’un
commun consentement, et d’une manière assez difficile à pratiquer pour des hommes
dont les organes grossiers n’avaient encore aucun exercice, et plus difficile encore à
concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime dut être motivé, et que la parole
paraît avoir été fort nécessaire, pour établir l’usage de la parole.
On doit juger que les premiers mots, dont les hommes firent usage, eurent dans leur
esprit une signification beaucoup plus étendue que n’ont ceux qu’on emploie dans les
langues déjà formées, et qu’ignorant la division du discours en ses parties constitutives,
ils donnèrent d’abord à chaque mot le sens d’une proposition entière. Quand ils
commencèrent à distinguer le sujet d’avec l’attribut, et le verbe d’avec le nom, ce qui ne
fut pas un médiocre effort de génie, les substantifs ne furent d’abord qu’autant de noms
propres, l’infinitif fut le seul temps des verbes, et à l’égard des adjectifs la notion ne
s’en dut développer que fort difficilement, parce que tout adjectif est un mot abstrait, et
que les abstractions sont des opérations pénibles, et peu naturelles.
Chaque objet reçut d’abord un nom particulier, sans égard aux genres, et aux espèces,
que ces premiers instituteurs n’étaient pas en état de distinguer; et tous les individus se
présentèrent isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de la nature. Si un
chêne s’appelait A, un autre chêne s’appelait B: de sorte que plus les connaissances
étaient bornées, et plus le dictionnaire devint étendu. L’embarras de toute cette
nomenclature ne put être levé facilement: car pour ranger les êtres sous des
dénominations communes, et génériques, il en fallait connaître les propriétés et les
différences; il fallait des observations, et des définitions, c’est-à-dire, de l’histoire
naturelle et de la métaphysique, beaucoup plus que les hommes de ce temps-là n’en
pouvaient avoir.

D’ailleurs, les idées générales ne peuvent s’introduire dans l’esprit qu’à l’aide des mots,
et l’entendement ne les saisit que par des propositions. C’est une des raisons pour quoi
les animaux ne sauraient se former de telles idées, ni jamais acquérir la perfectibilité
qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter d’une noix de l’autre, pense-t-on qu’il
ait l’idée générale de cette sorte de fruit, et qu’il compare son archétype à ces deux
individus? Non sans doute; mais la vue de l’une de ces noix rappelle à sa mémoire les
sensations qu’il a reçues de l’autre, et ses yeux, modifiés d’une certaine manière,
annoncent à son goût la modification qu’il va recevoir. Toute idée générale est
purement intellectuelle; pour peu que l’imagination s’en mêle, l’idée devient aussitôt
particulière. Essayez de vous tracer l’image d’un arbre en général, jamais vous n’en
viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou
foncé, et s’il dépendait de vous de n’y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette
image ne ressemblerait plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voient de
même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en
donne la véritable idée: sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c’est un tel
triangle et non pas un autre, et vous ne pouvez éviter d’en rendre les lignes sensibles ou
le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des
idées générales; car sitôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne marche plus qu’à l’aide
du discours. Si donc les premiers inventeurs n’ont pu donner des noms qu’aux idées
qu’ils avaient déjà, il s’ensuit que les premiers substantifs n’ont pu jamais être que des
noms propres.
Mais lorsque, par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveaux grammairiens
commencèrent à étendre leurs idées et à généraliser leurs mots, l’ignorance des
inventeurs dut assujettir cette méthode à des bornes fort étroites; et comme ils avaient
d’abord trop multiplié les noms des individus faute de connaître les genres et les
espèces, ils firent ensuite trop peu d’espèces et de genres faute d’avoir considéré les
êtres par toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût fallu plus
d’expérience et de lumière qu’ils n’en pouvaient avoir, et plus de recherches et de travail
qu’ils n’y en voulaient employer. Or si, même aujourd’hui, l’on découvre chaque jour de
nouvelles espèces qui avaient échappé jusqu’ici à toutes nos observations, qu’on pense
combien il dut s’en dérober à des hommes qui ne jugeaient des choses que sur le
premier aspect! Quant aux classes primitives et aux notions les plus générales, il est
superflu d’ajouter qu’elles durent leur échapper encore: comment, par exemple,
auraient-ils imaginé ou entendu les mots de matière, d’esprit, de substance, de mode,
de figure, de mouvement, puisque nos philosophes qui s’en servent depuis si
longtemps ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, et que les idées qu’on
attache à ces mots étant purement métaphysiques, ils n’en trouvaient aucun modèle
dans la nature?
Je m’arrête à ces premiers pas, et je supplie mes juges de suspendre ici leur lecture;
pour considérer, sur l’invention des seuls substantifs physiques, c’est-à-dire, sur la
partie de la langue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire, pour exprimer
toutes les pensées des hommes, pour prendre une forme constante, pouvoir être parlée
en public, et influer sur la société. Je les supplie de réfléchir à ce qu’il a fallu de temps
et de connaissances pour trouver les nombres14, les mots abstraits, les aoristes, et tous
les temps des verbes, les particules, la syntaxe, lier les propositions, les raisonnements,
et former toute la logique du discours. Quant à moi, effrayé des difficultés qui se
multiplient, et convaincu de l’impossibilité presque démontrée que les langues aient pu
naître et s’établir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra
l’entreprendre la discussion de ce difficile problème, lequel a été le plus nécessaire, de
la société déjà liée, à l’institution des langues, ou des langues déjà inventées, à
l’établissement de la société.
Quoi qu’il en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin qu’a pris la nature
de rapprocher les hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter l’usage de la

parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité, et combien elle a peu mis du sien
dans tout ce qu’ils ont fait, pour en établir les liens. En effet, il est impossible
d’imaginer pourquoi, dans cet état primitif, un homme aurait plutôt besoin d’un autre
homme qu’un singe ou un loup de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif
pourrait engager l’autre à y pourvoir, ni même, en ce dernier cas, comment ils
pourraient convenir entre eux des conditions. Je sais qu’on nous répète sans cesse que
rien n’eût été si misérable que l’homme dans cet état; et s’il est vrai, comme je crois
l’avoir prouvé, qu’il n’eût pu qu’après bien des siècles avoir le désir et l’occasion d’en
sortir, ce serait un procès à faire à la nature, et non à celui qu’elle aurait ainsi constitué.
Mais, si j’entends bien ce terme de misérable, c’est un mot qui n’a aucun sens, ou qui
ne signifie qu’une privation douloureuse et la souffrance du corps ou de l’âme. Or je
voudrais bien qu’on m’expliquât quel peut être le genre de misère d’un être libre dont le
cœur est en paix et le corps en santé. Je demande laquelle, de la vie civile ou naturelle,
est la plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent? Nous ne voyons
presque autour de nous que des gens qui se plaignent de leur existence, plusieurs
même qui s’en privent autant qu’il est en eux, et la réunion des lois divine et humaine
suffit à peine pour arrêter ce désordre. Je demande si jamais on a ouïe dire qu’un
sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie et à se donner la mort?
Qu’on juge donc avec moins d’orgueil de quel côté est la véritable misère. Rien au
contraire n’eût été si misérable que l’homme sauvage, ébloui par des lumières,
tourmenté par des passions, et raisonnant sur un état différent du sien. Ce fut par une
providence très sage, que les facultés qu’il avait en puissance ne devaient se développer
qu’avec les occasions de les exercer, afin qu’elles ne lui fussent ni superflues et à charge
avant le temps, ni tardives, et inutiles au besoin. Il avait dans le seul instinct tout ce
qu’il fallait pour vivre dans l’état de nature, il n’a dans une raison cultivée que ce qu’il
lui faut pour vivre en société.
Il paraît d’abord que les hommes dans cet état n’ayant entre eux aucune sorte de
relation morale, ni de devoirs connus, ne pouvaient être ni bons ni méchants, et
n’avaient ni vices ni vertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, on
n’appelle vices dans l’individu les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation,
et vertus celles qui peuvent y contribuer; auquel cas, il faudrait appeler les plus vertueux
celui qui résisterait le moins aux simples impulsions de la nature. Mais sans nous
écarter du sens ordinaire, il est à propos de suspendre le jugement que nous pourrions
porter sur une telle situation, et de nous défier de nos préjugés, jusqu’à ce que, la
balance à la main, on ait examiné s’il y a plus de vertus que de vices parmi les hommes
civilisés, ou si leurs vertus sont plus avantageuses que leurs vices ne sont funestes, ou si
le progrès de leurs connaissances est un dédommagement suffisant des maux qu’ils se
font mutuellement, à mesure qu’ils s’instruisent du bien qu’ils devraient se faire, ou
s’ils ne seraient pas, à tout prendre, dans une situation plus heureuse de n’avoir ni mal à
craindre ni bien à espérer de personne que de s’être soumis à une dépendance
universelle, et de s’obliger à tout recevoir de ceux qui ne s’obligent à leur rien donner.
N’allons pas surtout conclure avec Hobbes que pour n’avoir aucune idée de la bonté,
l’homme soit naturellement méchant, qu’il soit vicieux parce qu’il ne connait pas la
vertu, qu’il refuse toujours à ses semblables des services qu’il ne croit pas leur devoir, ni
qu’en vertu du droit qu’il s’attribue avec raison aux choses dont il a besoin, il s’imagine
follement être le seul propriétaire de tout l’univers. Hobbes a très bien vu le défaut de
toutes les définitions modernes du droit naturel: mais les conséquences qu’il tire de la
sienne montrent qu’il l’a prend dans un sens qui n’est pas moins faux. En raisonnant
sur les principes qu’il établit, cet auteur devait lire que l’état de nature étant celui où le
soin de notre conversation est le moins préjudiciable à celle d’autrui, cet état était par
conséquent le plus propre à la paix, et le plus convenable au genre humain. Il dit
précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal à propos dans le soin de la
conversation de l’homme sauvage le besoin de satisfaire une multitude de passions qui

sont l’ouvrage de la société, et qui ont rendu le lois nécessaires. Le méchant, dit-il, est
un enfant robuste; il reste à savoir si l’homme sauvage est un enfant robuste, Quand on
le lui accorderait, qu’en conclurait-il? Que si, quand il est robuste, cet homme était
aussi dépendant des autres que quand il est faible, il n’y a sorte d’excès auquel il se
portât. qu’il ne battit sa mère lorsqu’elle tarderait trop à lui donner la mamelle, qu’il
n’étranglât un de ses jeunes frères lorsqu’il en serait incommodé, qu’il ne mordit la
jambe à l’autre lorsqu’il en serait heurté ou troublé; mais ce sont deux suppositions
contradictoires dans l’état de nature qu’être robuste et dépendant; l’homme est faible
quand il est dépendant, et il est émancipé avant que d’être robuste. Hobbes n’a pas vu
que la même cause qui empêche les sauvages d’user de leur raison, comme le
prétendent nos jurisconsultes, les empêche en même temps d’abuser de leurs facultés,
comme il le prétend lui-même; de sorte qu’on pourrait dire que les sauvages ne sont
pas méchants précisément, parce qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’être bons; car ce
n’est ni le développement des lumières, ni le frein de la loi, mais le calme des passions,
et l’ignorance du vice qui les empêche de mal faire; tanto plus in illis proficit vitiorum
ignoratio, quam in his cognitio virtutis. Il y a d’ailleurs un autre principe que Hobbes
n’a point aperçu et qui, ayant été donné à l’homme pour adoucir, en certaines
circonstances, la férocité de son amour-propre, ou le désir de se conserver avant la
naissance de cet amour15, tempère l’ardeur qu’il a pour son bien-être par une
répugnance innée à voir souffrir son semblable. Je ne crois pas avoir aucune
contradiction à craindre, en accordant à l’homme la seule vertu naturelle, qu’ait été
forcé de reconnaître le détracteur le plus outré des vertus humaines. Je parle de la pitié,
disposition convenable à des êtres aussi faibles, et sujets à autant de maux que nous le
sommes; vertu d’autant plus universelle et d’autant plus utile à l’homme qu’elle précède
en lui l’usage de toute réflexion, et si naturelle que les bêtes mêmes en donnent
quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la tendresse des mères pour leurs
petits, et des périls qu’elles bravent pour les en garantir, on observe tous les jours la
répugnance qu’ont les chevaux à fouler aux pieds un corp vivant; un animal ne passe
pas sans inquiétude auprès d’un animal mort de son espèce; il y en a même qui leur
donnent une sorte de sépulture; et les tristes mugissements du bétail entrant dans une
boucherie annoncent l’impression qu’il reçoit de l’horrible spectacle qui le frappe. On
voit avec plaisir l’auteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnaître l’homme pour un
être compatissant et sensible, sortir, dans l’exemple qu’il en donne, de son style froid et
subtil, pour nous offrir la pathétique image d’un homme enfermé qui aperçoit au-dehors
une bête féroce arrachant un enfant du sein de sa mère, brisant sous sa dent
meurtrière les faibles membres, et déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de
cet enfant. Quelle affreuse agitation n’éprouve point ce témoin d’un événement auquel
il ne prend aucun intérêt personnel? Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue, de
ne pouvoir porter aucun secours à la mère évanouie, ni à l’enfant expirant?
Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion: telle est la force de la
pitié naturelle, que les mœurs les plus dépravées ont encore peine à détruire, puisqu’on
voit tous les jours dans nos spectacles s’attendrir et pleurer aux malheurs d’un infortuné
tel, qui, s’il était à la place du tyran, aggraverait encore les tourments de son ennemi.
Mandeville a bien senti qu’avec toute leur morale les hommes n’eussent jamais été que
des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l’appui de la raison: mais il n’a pas
vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales qu’il veut disputer aux
hommes. En effet, qu’est-ce que la générosité, la clémence, l’humanité, sinon la pitié
appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l’espèce humaine en général? La
bienveillance et l’amitié même sont, à le bien prendre, des productions d’une pitié
constante, fixée sur un objet particulier: car désirer que quelqu’un ne souffre point,
qu’est-ce autre chose que désirer qu’il soit heureux? Quand il serait vrai que la
commisération ne serait qu’un sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre,
sentiment obscur et vif dans l’homme sauvage, développé, mais faible dans l’homme

civil, qu’importerait à cette idée à la vérité de ce que je dis, sinon de lui donner plus de
force? En effet la commisération sera d’autant plus énergique que l’animal spectateur
s’identifiera intimement avec l’animal souffrant. Or il est évident que cette
identification a dû être infiniment plus étroite dans l’état de Nature que dans l’état de
raisonnement. C’est la raison qui engendre l’amour-propre, et c’est la réflexion qui le
fortifie; c’est elle qui replie l’homme sur lui-même; c’est elle qui le sépare de tout ce qui
le gêne et l’afflige: c’est la philosophie qui l’isole; c’est par elle qu’il dit en secret, à
l’aspect d’un homme souffrant: péris si tu veux, je suis en sûreté. Il n’y a plus que les
dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui
l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre; il
n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la
nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. L’homme sauvage
n’a point cet admirable talent; et faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se
livrer étourdiment au premier sentiment de l’humanité. Dans les émeutes, dans les
querelles des rues, la populace s’assemble, l’homme prudent s’éloigne: c’est la canaille,
ce sont les femmes des halles, qui séparent les combattants, et qui empêchent les
honnêtes gens de s’entr’égorger.
Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque
individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute
l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons
souffrir: c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs, de vertu, avec
cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix: c’est elle qui détournera
tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa
subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs;
c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée: Fais à autrui
comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté
naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente: Fais ton bien
avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible C’est, en un mot, dans ce sentiment
naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la
répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des
maximes de l’éducation. Quoiqu’il puisse appartenir à Socrate, et aux esprits de sa
trempe, d’acquérir de la vertu par raison, il y a longtemps que le genre humain ne serait
plus, si sa conservation n’eût dépendu que des raisonnements de ceux qui le
composent.
Avec des passions si peu actives, et un frein si salutaire, les hommes plutôt farouches
que méchants, et plus attentifs à se garantir du mal qu’ils pouvaient recevoir que tentés
d’en faire à autrui, n’étaient pas sujets à des démêlés fort dangereux: comme ils
n’avaient entre eux aucune espèce de commerce, qu’ils ne connaissaient par
conséquent ni la vanité, ni la considération, ni l’estime, ni le mépris, qu’ils n’avaient pas
la moindre notion du tien et du mien, ni aucune véritable idée de la justice, qu’ils
regardaient les violences qu’ils pouvaient essuyer comme un mal facile à réparer, et non
comme une injure qu’il faut punir, et qu’ils ne songeaient pas même à la vengeance si
ce n’est peut-être machinalement et sur-le-champ, comme le chien qui mord la pierre
qu’on lui jette, leurs disputes eussent eu rarement des suites sanglantes, si elles
n’eussent eu point de sujet plus sensible que la pâture: mais j’en vois un plus
dangereux, dont il me reste à parler.
Parmi les passions qui agitent le cœur de l’homme, il en est une ardente, impétueuse,
qui rend un sexe nécessaire à l’autre, passion terrible qui brave tous les dangers,
renverse tous les obstacles, et qui dans ses fureurs semble propre à détruire le genre
humain qu’elle est destinée à conserver. Que deviendront les hommes en proie à cette
rage effrénée et brutale, sans pudeur, sans retenue, et se disputant chaque jour leurs
amours au prix de leur sang?
Il faut convenir d’abord que plus les passions sont violentes, plus les lois sont

nécessaires pour les contenir: mais outre que les désordres et les crimes que celles-ci
causent tous les jours parmi nous montrent assez l’insuffisance des lois à cet égard, il
serait encore bon d’examiner si ces désordres ne sont point nés avec les lois mêmes; car
alors, quand elles seraient capables de les réprimer, ce serait bien le moins qu’on en dût
exiger que d’arrêter un mal qui n’existerait point sans elles.
Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l’amour. Le
physique est ce désir général qui porte un sexe à s’unir à l’autre; le moral est ce qui
détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne
pour cet objet préféré un plus grand degré d’énergie. Or il est facile de voir que le moral
de l’amour est un sentiment factice; né de l’usage de la société, et célébré par les
femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre
dominant le sexe qui devrait obéir. Ce sentiment étant fondé sur certaines notions du
mérite ou de la beauté qu’un sauvage n’est point en état de faire, doit être presque nul
pour lui. Car comme son esprit n’a pu se former des idées abstraites de régularité et de
proportion, son cœur n’est point non plus susceptible des sentiments d’admiration et
d’amour qui, même sans qu’on s’en aperçoive, naissent de l’application de ces idées; il
écoute uniquement le tempérament qu’il a reçu de la nature, et non le goût qu’il n’a pu
acquérir, et toute femme est bonne pour lui.
Bornés au seul physique de l’amour, et assez heureux pour ignorer ces préférences qui
en irritent le sentiment et en augmentent les difficultés, les hommes doivent sentir
moins fréquemment et moins vivement les ardeurs du tempérament et par conséquent
avoir entre eux des disputes plus rares, et moins cruelles. L’imagination, qui fait tant de
ravages parmi nous, ne parle point à des cœurs sauvages; chacun attend paisiblement
l’impulsion de la nature, s’y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et le
besoin satisfait, tout le désir est éteint.
C’est donc une chose incontestable que l’amour même, ainsi que toutes les autres
passions, n’a acquis que dans la société cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent
funeste aux hommes, et il est d’autant plus ridicule de représenter les sauvages comme
s’entr’égorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, que cette opinion est
directement contraire à l’expérience, et que les Caraïbes, celui de tous les peuples
existants qui jusqu’ici s’est écarté le moins de l’état de nature, sont précisément les plus
paisibles dans leurs amours, et les moins sujets à la jalousie, quoique vivant sous un
climat brûlant qui semble toujours donner à ces passions une plus grande activité.
À l’égard des inductions qu’on pourrait tirer dans plusieurs espèces d’animaux, des
combats des mâles qui ensanglantent en tout temps nos basses-cours ou qui font
retenir au printemps nos forêts de leurs cris en se disputant la femelle, il faut
commencer par exclure toutes les espèces où la nature a manifestement établi dans la
puissance relative des sexes d’autres rapports que parmi nous: ainsi les combats des
coqs ne forment point une induction pour l’espèce humaine. Dans les espèces où la
proportion est mieux observée, ces combats ne peuvent avoir pour causes que la rareté
des femelles eu égard au nombre des mâles, ou les intervalles exclusifs durant lesquels
la femelle refuse constamment l’approche du mâle, ce qui revient à la première cause;
car si chaque femelle ne souffre le mâle que durant deux mois de l’année, c’est à cet
égard comme si le nombre des femelles était moindre des cinq sixièmes. Or aucun de
ces deux cas n’est applicable à l’espèce humaine où le nombre des femelles surpasse
généralement celui des mâles, et où l’on n’a jamais observé que même parmi les
sauvages les femelles aient, comme celles des autres espèces, des temps de chaleur et
d’exclusion. De plus parmi plusieurs de ces animaux, toute l’espèce entrant à la fois en
effervescence, il vient un moment terrible d’ardeur commune, de tumulte, de désordre,
et de combat: moment qui n’a point lieu parmi l’espèce humaine où l’amour n’est
jamais périodique. On ne peut donc pas conclure des combats de certains animaux
pour la possession des femelle que la même chose arriverait à l’homme dans l’état de
nature; et quand même on pourrait tirer cette conclusion, comme ces dissensions ne

détruisent point les autres espèces, on doit penser au moins qu’elles ne seraient pas
plus funestes à la nôtre, et il est très apparent qu’elles y causeraient encore moins de
ravage qu’elles ne font dans la société, surtout dans les pays où les mœurs étant encore
comptées pour quelque chose, la jalousie des amants et la vengeance des époux causent
chaque jour des duels, des meurtres, et pis encore; où le devoir d’une éternelle fidélité
ne sert qu’à faire des adultères, et où les lois mêmes de la continence et de l’honneur
étendent nécessairement la débauche, et multiplient les avortements.
Concluons qu’errant dans les forêts sans industrie, sans parole, sans domicile, sans
guerre, et sans liaisons, sans nul besoin de ses semblables, comme sans nul désir de
leur nuire, peut-être même sans jamais en reconnaître aucun individuellement,
l’homme sauvage sujet à peu de passions, et se suffisant à lui-même, n’avait que les
sentiments et les lumières propres à cet état, qu’il ne sentait que ses vrais besoins, ne
regardait que ce qu’il croyait avoir intérêt de voir, et que son intelligence ne faisait pas
plus de progrès que sa vanité. Si par hasard il faisait quelque découverte, il pouvait
d’autant moins la communiquer qu’il ne reconnaissait pas même ses enfants. L’art
périssait avec l’inventeur; il n’y avait ni éducation ni progrès, les générations se
multipliaient inutilement; et chacune partant toujours du même point, les siècles
s’écoulaient dans toute la grossièreté des premiers âges, l’espèce était déjà vieille, et
l’homme restait toujours enfant.
Si je me suis étendu si longtemps sur la supposition de cette condition primitive, c’est
qu’ayant d’anciennes erreurs et des préjugés invétérés à détruire, j’ai cru devoir creuser
jusqu’à la racine, et montrer dans le tableau du véritable état de nature combien
l’inégalité, même naturelle, est loin d’avoir dans cet état autant de réalité et d’influence
que le prétendent nos écrivains.
En effet, il est aisé de voir qu’entre les différences qui distinguent les hommes,
plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l’ouvrage de l’habitude et des
divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament
robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la
matière dure ou efféminée dont on a été élevé que de la constitution primitive des
corps. Il en est de même des forces de l’esprit, et non seulement l’éducation met la
différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle
qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture; car qu’un géant et un nain
marchent sur la même route, chaque pas qu’ils feront l’un et l’autre donnera un nouvel
avantage au géant. Or si l’on compare la diversité prodigieuse d’éducations et de genres
de vie qui règne dans les différents ordres de l’état civil, avec la simplicité et
l’uniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissent des mêmes aliments,
vivent de la même manière, et font exactement les mêmes choses, on comprendra
combien la différence d’homme à homme doit être moindre dans l’état de nature que
dans celui de société, et combien l’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espèce
humaine par l’inégalité d’institution.
Mais quand la nature affecterait dans la distribution de ses dons autant de préférences
qu’on le prétend, quel avantage les plus favorisés en tireraient-ils, au préjudice des
autres, dans un état de choses qui n’admettrait presque aucune sorte de relation entre
eux? Là où il n’y a point d’amour, de quoi servira la beauté? Que sert l’esprit à des gens
qui ne parlent point, et la ruse à ceux qui n’ont point d’affaires? J’entends toujours
répéter que les plus forts opprimeront les faibles; mais qu’on m’explique ce qu’on veut
dire par ce mot d’oppression. Les uns domineront avec violence, les autres gémiront
asservis à tous leurs caprices: voilà précisément ce que j’observe parmi nous, mais je ne
vois pas comment cela pourrait se dire des hommes sauvages, à qui l’on aurait même
bien de la peine à faire entendre ce que c’est que servitude et domination. Un homme
pourra bien s’emparer des fruits qu’un autre a cueillis, du gibier qu’il a tué, de l’antre
qui lui servait l’asile; mais comment viendra-t-il jamais à bout de s’en faire obéir, et
quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possèdent

rien? Si l’on me chasse d’un arbre, j’en suis quitte pour aller à l’autre; si l’on me
tourmente dans un lieu, qui m’empêchera de passer ailleurs? Se trouve-t-il un homme
d’une force assez supérieure à la mienne, et, de plus, assez dépravé, assez paresseux, et
assez féroce pour me contraindre à pouvoir à sa subsistance pendant qu’il demeure
oisif ? Il faut qu’il se résolve à ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié
avec un très grand soin durant son sommeil, de peur que je ne m’échappe ou que je ne
le tue: c’est-à-dire qu’il est obligé de s’exposer volontairement à une peine beaucoup
plus grande que celle qu’il veut éviter, et que celle qu’il me donne à moi-même. Après
tout cela, sa vigilance se relâche-t-elle un moment? Un bruit imprévu lui fait-il
détourner la tête? Je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés, et il ne me revoit
de sa vie.
Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, les liens de la servitude
n’étant formés que de la dépendance mutuelle des hommes et des besoins réciproques
qui les unissent, il est impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavant dans
le cas de ne pouvoir se passer d’un autre; situation qui n’existant pas dans l’état de
nature, y laisse chacun libre du joug et rend vaine la loi du plus fort.
Après avoir prouvé que l’inégalité est à peine sensible dans l’état de nature, et que son
influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine, et ses progrès dans le
développements successifs de l’esprit humain. Après avoir montré que la perfectibilité,
les vertus sociales et les autres facultés que l’homme naturel avait reçues en puissance
ne pouvaient jamais se développer d’elles-mêmes, qu’elles avaient besoin pour cela du
concours fortuit de plusieurs causes étrangères qui pouvaient ne jamais naître, et sans
lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive; il me reste à
considérer et à rapprocher les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison
humaine, en détériorant l’espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable, et d’un
terme si éloigné amener enfin l’homme et le monde au point où nous les voyons.
J’avoue que les événements que j’ai à décrire ayant pu arriver de plusieurs manières, je
ne puis me déterminer sur le choix que par des conjectures; mais outre que ces
conjectures deviennent des raisons, quand elles sont les plus probables qu’on puisse
tirer de la nature des choses et les seuls moyens qu’on puisse avoir de découvrir la
vérité, les conséquences que je veux déduire des miennes ne seront point pour cela
conjecturales, puisque, sur les principes que je viens d’établir, on ne saurait former
aucun autre système qui ne me fournisse les mêmes résultats, et dont je ne puisse tirer
les mêmes conclusions.
Ceci me dispensera d’étendre mes réflexions sur la manière dont le laps de temps
compense le peu de vraisemblance des événements; sur la puissance surprenante des
causes très légères lorsqu’elles agissent sans relâche; sur l’impossibilité où l’on est d’un
côté de détruire certaines hypothèses, si de l’autre on se trouve hors d’état de leur
donner le degré de certitude des faits; sur ce que deux faits étant donnés comme réels à
lier par une suite de faits intermédiaires, inconnus ou regardés comme tels, c’est à
l’histoire, quand on l’a, de donner les faits qui les lient; c’est à la philosophie, à son
défaut, de déterminer les faits semblables qui peuvent les lier; enfin sur ce qu’en
matière d’événements la similitude réduit les faits à un beaucoup plus petit nombre de
classes différentes qu’on ne se l’imagine. Il me suffit d’offrir ces objets à la
considération de mes juges: il me suffit d’avoir fait en sorte que les lecteurs vulgaires
n’eussent pas besoin de les considérer.

SECONDE PARTIE
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des
gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de
crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au
genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses
semblables: Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que
les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. Mais il y a grande apparence,

qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme
elles étaient; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui
n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit
humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les
transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de
l’état de nature. Reprenons donc les choses de plus haut et tâchons de rassembler sous
un seul point de vue cette lente succession d’événements et de connaissances, dans leur
ordre le plus naturel.
Le premier sentiment de l’homme fut celui de son existence, son premier soin celui de
sa conservation. Les productions de la terre lui fournissaient tous les secours
nécessaires, l’instinct le porta à en faire usage. La faim, d’autres appétits lui faisant
éprouver tour à tour diverses manières d’exister, il y en eut une qui l’invita à perpétuer
son espèce; et ce penchant aveugle, dépourvu de tout sentiment du cœur, ne produisait
qu’un acte purement animal. Le besoin satisfait, les deux sexes ne se reconnaissaient
plus, et l’enfant même n’était plus rien à la mère sitôt qu’il pouvait se passer d’elle.
Telle fut la condition de l’homme naissant; telle fut la vie d’un animal borné d’abord
aux pures sensations, et profitant à peine des dons que lui offrait la nature, loin de
songer à lui rien arracher; mais il se présenta bientôt des difficultés, il fallut apprendre à
les vaincre: la hauteur des arbres qui l’empêchaient d’atteindre à leurs fruits, la
concurrence des animaux qui cherchaient à s’en nourrir, la férocité de ceux qui en
voulaient à sa propre vie, tout l’obligea de s’appliquer aux exercices du corps; il fallut se
rendre agile, vite à la course, vigoureux au combat. Les armes naturelles, qui sont les
branches d’arbre et les pierres se trouvèrent bientôt sous sa main. Il apprit à surmonter
les obstacles de la nature, à combattre au besoin les autres animaux, à disputer sa
subsistance aux hommes mêmes, ou à se dédommager de ce qu’il fallait céder au plus
fort.
À mesure que le genre humain s’étendit, les peines se multiplièrent avec les hommes.
La différence des terrains, des climats, des saisons, put les forcer à en mettre dans leurs
manières de vivre. Des années stériles, des hivers longs et rudes, des étés brûlants qui
consument tout, exigèrent d’eux une nouvelle industrie. Le long de la mer, et les
rivières, ils inventèrent la ligne et l’hameçon, et devinrent pêcheurs et ichtyophages.
Dans les forêts ils se firent des arcs et des flèches, et devinrent chasseurs et guerriers.
Dans les pays froids ils se couvrirent des peaux des bêtes qu’ils avaient tuées. Le
tonnerre, un volcan, ou quelque heureux hasard, leur fit connaître le feu, nouvelle
ressource contre la rigueur de l’hiver: ils apprirent à conserver cet élément, puis à le
reproduire, et enfin à en préparer les viandes qu’auparavant ils dévoraient crues.
Cette application réitérée des êtres divers à lui-même, et les uns aux autres, dut
naturellement engendrer dans l’esprit de l’homme les perceptions de certains rapports.
Ces relations que nous exprimons par les mots de grand, de petit, de fort, de faible, de
vite, de lent, de peureux, de hardi, et d’autres idées pareilles, comparées au besoin, et
presque sans y songer, produisirent enfin chez lui quelque sorte de réflexion, ou plutôt
une prudence machinale qui lui indiquait les précautions les plus nécessaires à sa
sûreté.
Les nouvelles lumières qui résultèrent de ce développement augmentèrent sa
supériorité sur les autres animaux, en la lui faisant connaître. Il s’exerça à leur dresser
des pièges, il leur donna le change en mille manières, et quoique plusieurs le
surpassassent en force au combat, ou en vitesse à la course, de ceux qui pouvaient lui
servir ou lui nuire, il devint avec le temps le maître des uns, et le fléau des autres. C’est
ainsi que le premier regard qu’il porta sur lui-même y produisit le premier mouvement
d’orgueil; c’est ainsi que sachant encore à peine distinguer les rangs, et se contemplant
au premier par son espèce, il se préparait de loin à y prétendre par son individu.
Quoique ses semblables ne fussent pas pour lui ce qu’ils sont pour nous, et qu’il n’eût
guère plus de commerce avec eux qu’avec les autres animaux, ils ne furent pas oubliés

dans ses observations. Les conformités que le temps put lui faire apercevoir entre eux,
sa femelle et lui-même, le firent juger de celles qu’il n’apercevait pas, et voyant qu’ils se
conduisaient tous, comme il aurait fait en de pareilles circonstances, il conclut que leur
manière de penser et de sentir était entièrement conforme à la sienne, et cette
importante vérité, bien établie dans son esprit, lui fit suivre par un pressentiment aussi
sûr et plus prompt que la dialectique les meilleures règles de conduite que pour son
avantage et sa sûreté il lui convînt de garder avec eux.
Instruit par l’expérience que l’amour du bien-être est le seul mobile des actions
humaines, il se trouva en état de distinguer les occasions rares où l’intérêt commun
devait le faire compter sur l’assistance de ses semblables, et celles plus rares encore où
la concurrence devait le faire défier d’eux. Dans le premier cas il s’unissait avec eux en
troupeau, ou tout au plus par quelque sorte d’association libre qui n’obligeait personne,
et qui ne durait qu’autant que le besoin passager qui l’avait formée. Dans le second
chacun cherchait à prendre ses avantages, soit à force ouverte s’il croyait le pouvoir, soit
par adresse et subtilité s’il se sentait le plus faible.
Voilà comment les hommes purent insensiblement acquérir quelque idée grossière des
engagements mutuels, et de l’avantage de les remplir, mais seulement autant que
pouvait l’exiger l’intérêt présent et sensible; car la prévoyance n’était rien pour eux, et
loin de s’occuper d’un avenir éloigné, ils ne songeaient pas même au lendemain.
S’agissait-il de prendre un cerf, chacun sentait bien qu’il devait pour cela garder
fidèlement son poste; mais si un lièvre venait à passer à la portée de l’un d’eux, il ne
faut pas douter qu’il ne le poursuivît sans scrupule, et qu’ayant atteint sa proie il ne se
souciât fort peu de faire manquer la leur à ses compagnons.
Il est aisé de comprendre qu’un pareil commerce n’exigeait pas un langage beaucoup
plus raffiné que celui des corneilles ou des singes, qui s’attroupent à peu près de même.
Des cris inarticulés, beaucoup de gestes et quelques bruits imitatifs durent composer
pendant longtemps la langue universelle, à quoi joignant dans chaque contrée quelques
sons articulés et conventionnels dont, comme je l’ai déjà dit, il n’est pas trop facile
d’expliquer l’institution, on eut des langues particulières, mais grossières, imparfaites,
et telles à peu près qu’en ont encore aujourd’hui diverses nations sauvages. Je parcours
comme un trait des multitudes de siècles, forcé par le temps qui s’écoule, par
l’abondance des choses que j’ai à dire, et par le progrès presque insensible des
commencements; car plus les événements étaient lents à se succéder, plus ils sont
prompts à décrire.
Ces premiers progrès mirent enfin l’homme à portée d’en faire de plus rapides. Plus
l’esprit s’éclairait, et plus l’industrie se perfectionna. Bientôt cessant de s’endormir sous
le premier arbre, ou de se retirer dans des cavernes, on trouva quelques sortes de
haches de pierres dures et tranchantes, qui servirent à couper du bois, creuser la terre et
faire des huttes de branchages, qu’on s’avisa ensuite d’enduire d’argile et de boue. Ce
fut là l’époque d’une première révolution qui forma l’établissement et la distinction des
familles, et qui introduisit une sorte de propriété; d’où peut-être naquirent déjà bien des
querelles et des combats. Cependant comme les plus forts furent vraisemblablement les
premiers à se faire des logements qu’ils se sentaient capables de défendre, il est à croire
que les faibles trouvèrent plus court et plus sûr de les imiter que de tenter de les
déloger; et quant à ceux qui avaient déjà des cabanes, chacun dut peu chercher à
s’approprier celle de son voisin, moins parce qu’elle ne lui appartenait pas que parce
qu’elle lui était inutile et qu’il ne pouvait s’en emparer, sans s’exposer à un combat très
vif avec la famille qui l’occupait.
Les premiers développements du cœur furent l’effet d’une situation nouvelle qui
réunissait dans une habitation commune les maris et les femmes, les pères et les
enfants; l’habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux sentiments qui soient
connus des hommes, l’amour conjugal, et l’amour paternel. Chaque famille devint une
petite société d’autant mieux unie que l’attachement réciproque et la liberté en étaient

les seuls liens; et ce fut alors que s’établit la première différence dans la manière de
vivre des deux sexes, qui jusqu’ici n’en avaient eu qu’une. Les femmes devinrent plus
sédentaires et s’accoutumèrent à garder la cabane et les enfants, tandis que l’homme
allait chercher la subsistance commune. Les deux sexes commencèrent aussi par une
vie un peu plus molle à perdre quelque chose de leur férocité et de leur vigueur: mais si
chacun séparément devint moins propre à combattre les bêtes sauvages, en revanche il
fut plus aisé de s’assembler pour leur résister en commun.
Dans ce nouvel état, avec une vie simple et solitaire, des besoins très bornés, et les
instruments qu’ils avaient inventés pour y pourvoir, les hommes jouissant d’un fort
grand loisir l’employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues à
leurs pères; et ce fut là le premier joug qu’ils s’imposèrent sans y songer, et la première
source de maux qu’ils préparèrent à leurs descendants; car outre qu’ils continuèrent
ainsi à s’amollir le corps et l’esprit, ces commodités ayant par l’habitude perdu presque
tout leur agrément, et étant en même temps dégénérées en de vrais besoins, la privation
en devint beaucoup plus cruelle que la possession n’en était douce, et l’on était
malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder.
On entrevoit un peu mieux ici comment l’usage de la parole s’établit ou se perfectionne
insensiblement dans le sein de chaque famille, et l’on peut conjecturer encore comment
diverses causes particulières purent étendre le langage, et en accélérer le progrès en le
rendant plus nécessaire. De grandes inondations ou des tremblements de terre
environnèrent d’eaux ou de précipices des cantons habités; des révolutions du globe
détachèrent et coupèrent en îles des portions du continent. On conçoit qu’entre des
hommes ainsi rapprochés et forcés de vivre ensemble, il dut se former un idiome
commun plutôt qu’entre ceux qui erraient librement dans les forêts de la terre ferme.
Ainsi il est très possible qu’après leurs premiers essais de navigation, des insulaires
aient porté parmi nous l’usage de la parole; et il est au moins très vraisemblable que la
société et les langues ont pris naissance dans les îles et s’y sont perfectionnées avant
que d’être connues dans le continent.
Tout commence à changer de face. Les hommes errants jusqu’ici dans les bois, ayant
pris une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent en diverses troupes,
et forment enfin dans chaque contrée une nation particulière, unie de mœurs et de
caractères, non par des règlements et des lois, mais par le même genre de vie et
d’aliments, et par l’influence commune du climat. Un voisinage permanent ne peut
manquer d’engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. De jeunes gens de
différents sexes habitent des cabanes voisines, le commerce passager que demande la
nature en amène bientôt un autre non moins doux et plus permanent par la
fréquentation mutuelle. On s’accoutume à considérer différents objets et à faire des
comparaisons; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui
produisent des sentiments de préférence. À force de se voir, on ne peut plus se passer
de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s’insinue dans l’âme, et par la moindre
opposition devient une fureur impétueuse: la jalousie s’éveille avec l’amour; la discorde
triomphe, et la plus douce des passion reçoit des sacrifices de sang humain.
À mesure que les idées et les sentiments se succèdent, que l’esprit et le cœur s’exercent,
le genre humain continue à s’apprivoiser, les liaisons s’étendent, et les liens se
resserrent. On s’accoutuma à s’assembler devant les cabanes ou autour d’un grand
arbre; le chant et la danse, vrais enfants de l’amour et du loisir, devinrent l’amusement
ou plutôt l’occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun
commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique
eut un prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus
adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré, et ce fut là le premier pas vers
l’inégalité, et vers le vice en même temps: de ces premières préférences naquirent d’un
côté la vanité et le mépris, de l’autre, la honte et l’envie; et la fermentation causée par
ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à

l’innocence.
Sitôt que les hommes eurent commencé à s’apprécier mutuellement et que l’idée de la
considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit, et il ne fut plus
possible d’en manquer impunément pour personne. De là sortirent les premiers devoirs
de la civilité, même parmi les sauvages, et de là tout tort volontaire devint un outrage,
parce qu’avec le mal qui résultait de l’injure, l’offensé y voyait le mépris de sa personne
souvent plus insupportable que le mal même. C’est ainsi que chacun punissant le
mépris qu’on lui avait témoigné d’une manière proportionnée au cas qu’il faisait de lui-même,
les vengeances devinrent terribles, et les hommes sanguinaires et cruels. Voilà
précisément le degré où étaient parvenus la plupart des peuples sauvages qui nous sont
connus; et c’est faute d’avoir suffisamment distingué les idées, et remarqué combien
ces peuples étaient déjà loin du premier état de nature, que plusieurs se sont hâtés de
conclure que l’homme est naturellement cruel et qu’il a besoin de police pour l’adoucir,
tandis que rien n’est si doux que lui dans son état primitif, lorsque placé par la nature à
des distances égales de la stupidité des brutes et des lumières funestes de l’homme
civil, et borné également par l’instinct et par la raison à se garantir du mal qui le
menace, il est retenu par la pitié naturelle de faire lui-même du mal à personne, sans y
être porté par rien, même après en avoir reçu. Car, selon l’axiome du sage Locke, il ne
saurait y avoir d’injure, où il n’y a point de propriété.
Mais il faut remarquer que la société commencée et les relations déjà établies entre les
hommes exigeaient en eux des qualités différentes de celles qu’ils tenaient de leur
constitution primitive; que la moralité commençant à s’introduire dans les actions
humaines, et chacun avant les lois étant seul juge et vengeur des offenses qu’il avait
reçues, la bonté convenable au pur état de nature n’était plus celle qui convenait à la
société naissante; qu’il fallait que les punitions devinssent plus sévères à mesure que les
conditions d’offenser devenaient plus fréquentes, et que c’était à la terreur des
vengeances de tenir lieu du frein des lois. Ainsi quoique les hommes fussent devenus
moins endurants, et que la pitié naturelle eût déjà souffert quelque altération, cette
période du développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre
l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut être
l’époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet
état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l’homme16, et qu’il n’en a dû
sortir que par quelque funeste hasard qui pour l’utilité commune eût dû ne jamais
arriver. L’exemple des sauvages qu’on a presque tous trouvés à ce point semble
confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la
véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence
autant de pas vers la perfection de l’individu, et en effet vers la décrépitude de l’espèce.
Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se
bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de
plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou
à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques
canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant
qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et à des arts qui
n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et
heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux
des douceurs d’un commerce indépendant: mais dès l’instant qu’un homme eut besoin
du secours d’un autre; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des
provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint
nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut
arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère
germer et croître avec les moissons.
La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette
grande révolution. Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour la philosophie ce sont

le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain; aussi l’un et l’autre
étaient-ils inconnus aux sauvages de l’Amérique qui pour cela sont toujours demeurés
tels; les autres peuples semblent même être restés barbares tant qu’ils ont pratiqué l’un
de ces arts sans l’autre; et l’une des meilleures raisons peut-être pourquoi l’Europe a
été, sinon plus tôt, du moins plus constamment et mieux policée que les autres parties
du monde, c’est qu’elle est à la fois la plus abondante en fer et la plus fertile en blé.
Il est très difficile de conjecturer comment les hommes sont parvenus à connaître et
employer le fer: car il n’est pas croyable qu’ils aient imaginé d’eux-mêmes de tirer la
matière de la mine et de lui donner les préparations nécessaires pour la mettre en fusion
avant que de savoir ce qui en résulterait. D’un autre côté on peut d’autant moins
attribuer cette découverte à quelque incendie accidentel que les mines ne se forment
que dans des lieux arides et dénués d’arbres et de plantes, de sorte qu’on dirait que la
nature avait pris des précautions pour nous dérober ce fatal secret. Il ne reste donc que
la circonstance extraordinaire de quelque volcan qui, vomissant des matières
métalliques en fusion, aura donné aux observateurs l’idée d’imiter cette opération de la
nature; encore faut-il leur supposer bien du courage et de la prévoyance pour
entreprendre un travail aussi pénible et envisager d’aussi loin les avantages qu’ils en
pouvaient retirer; ce qui ne convient guère à des esprits déjà plus exercés que ceux-ci ne
le devaient être.
Quant à l’agriculture, le principe en fut connu longtemps avant que la pratique en fût
établie, et il n’est guère possible que les hommes sans cesse occupés à tirer leur
subsistance des arbres et des plantes n’eussent assez promptement l’idée des voies que
la nature emploie pour la génération des végétaux; mais leur industrie ne se tourna
probablement que fort tard de ce côté-là, soit parce que les arbres, qui avec la chasse et
la pêche fournissaient à leur nourriture, n’avaient pas besoin de leurs soins, soit faute
de connaître l’usage du blé, soit faute d’instruments pour le cultiver, soit faute de
prévoyance pour le besoin à venir, soit enfin faute de moyens pour empêcher les autres
de s’approprier le fruit de leur travail. Devenus plus industrieux, on peut croire qu’avec
des pierres aiguës et des bâtons pointus ils commencèrent par cultiver quelques
légumes ou racines autour de leurs cabanes, longtemps avant de savoir préparer le blé,
et d’avoir les instruments nécessaires pour la culture en grand, sans compter que, pour
se livrer à cette occupation et ensemencer des terres, il faut se résoudre à perdre
d’abord quelque chose pour gagner beaucoup dans la suite; précaution fort éloignée du
tour d’esprit de l’homme sauvage qui, comme je l’ai dit, a bien de la peine à songer le
matin à ses besoins du soir.
L’invention des autres arts fut donc nécessaire pour forcer le genre humain de
s’appliquer à celui de l’agriculture. Dès qu’il fallut des hommes pour fondre et forger le
fer, il fallut d’autres hommes pour nourrir ceux-là. Plus le nombre des ouvriers vint à se
multiplier, moins il y eut de mains employées à fournir à la subsistance commune, sans
qu’il y eût moins de bouches pour la consommer; et comme il fallait aux uns des
denrées en échange de leur fer, les autres trouvèrent enfin le secret d’employer le fer à la
multiplication des denrées. De là naquirent d’un côté le labourage et l’agriculture, et de
l’autre l’art de travailler les métaux et d’en multiplier les usages.
De la culture des terres s’ensuivit nécessairement leur partage, et de la propriété une
fois reconnue les premières règles de justice: car pour rendre à chacun le sien, il faut
que chacun puisse avoir quelque chose; de plus les hommes commençant à porter leurs
vues dans l’avenir et se voyant tous quelques biens à perdre, il n’y en avait aucun qui
n’eût à craindre pour soi la représaille des torts qu’il pouvait faire à autrui. Cette origine
est d’autant plus naturelle qu’il est impossible de concevoir l’idée de la propriété
naissante d’ailleurs que de la main-d’œuvre; car on ne voit pas ce que, pour s’approprier
les choses qu’il n’a point faites, l’homme y peut mettre de plus que son travail. C’est le
seul travail donnant droit au cultivateur sur le produit de la terre qu’il a labourée lui en
donne par conséquent sur le fond, au moins jusqu’à la récolte, et ainsi d’année en

année, ce qui faisant une possession continue, se transforme aisément en propriété.
Lorsque les Anciens, dit Grotius, ont donné à Cérès l’épithète de législatrice, et à une
fête célébrée en son honneur le nom de Thesmophories, ils ont fait entendre par là que
le partage des terres a produit une nouvelle sorte de droit. C’est-à-dire le droit de
propriété différent de celui qui résulte de loi naturelle.
Les choses en cet état eussent pu demeurer égales, si les talents eussent été égaux, et
que, par exemple, l’emploi du fer et la consommation des denrées eussent toujours fait
une balance exacte; mais la proportion que rien ne maintenait fut bientôt rompue; le
plus fort faisait plus d’ouvrage; le plus adroit tirait meilleur parti du sien; le plus
ingénieux trouvait des moyens d’abréger le travail; le laboureur avait plus besoin de fer,
ou le forgeron plus besoin de blé, et en travaillant également, l’un gagnait beaucoup
tandis que l’autre avait peine à vivre. C’est ainsi que l’inégalité naturelle se déploie
insensiblement avec celle de combinaison et que les différences des hommes,
développées par celles des circonstances, se rendent plus sensibles, plus permanentes
dans leurs effets, et commencent à influer dans la même proportion sur le sort des
particuliers.
Les choses étant parvenues à ce point, il est facile d’imaginer le reste. Je ne m’arrêterai
pas à décrire l’invention successive des autres arts, le progrès des langues, l’épreuve et
l’emploi des talents, l’inégalité des fortunes, l’usage ou l’abus des richesses, ni tous les
détails qui suivent ceux-ci, et que chacun peut aisément suppléer. Je me bornerai
seulement à jeter un coup d’œil sur le genre humain placé dans ce nouvel ordre de
choses.
Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémoire et l’imagination en jeu, l’amour propre
intéressé, la raison rendue active et l’esprit arrivé presque au terme de la
perfection, dont il est susceptible. Voilà toutes les qualités naturelles mises en action, le
rang et le sort de chaque homme établi, non seulement sur la quantité des biens et le
pouvoir de servir ou de nuire, mais sur l’esprit, la beauté, la force ou l’adresse, sur le
mérite ou les talents, et ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la
considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut pour son avantage se
montrer autre que ce qu’on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à
fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et
tous les vices qui en sont le cortège. D’un autre côté, de libre et indépendant qu’était
auparavant l’homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins assujetti, pour
ainsi dire, à toute la nature, et surtout à ses semblables dont il devint l’esclave en un
sens, même en devenant leur maître; riche, il a besoin de leurs services; pauvre, il a
besoin de leur secours, et la médiocrité ne le met point en état de se passer d’eux. Il
faut donc qu’il cherche sans cesse à les intéresser à son sort, et à leur faire trouver en
effet ou en apparence leur profit à travailler pour le sien: ce qui le rend fourbe et
artificieux avec les uns, impérieux et dur avec les autres, et le met dans la nécessité
d’abuser tous ceux dont il a besoin, quand il ne peut s’en faire craindre, et qu’il ne
trouve pas son intérêt à les servir utilement. Enfin l’ambition dévorante, l’ardeur
d’élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus
des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, une
jalousie secrète d’autant plus dangereuse que, pour faire son coup plus en sûreté, elle
prend le masque de la bienveillance; en un mot, concurrence et rivalité d’une part, de
l’autre opposition d’intérêt, et toujours le désir caché de faire le profit aux dépens
d’autrui, tous ces maux sont le premier effet de la propriété et le cortège inséparable de
l’inégalité naissante.
Avant qu’on eût inventé les signes représentatifs des richesses, elles ne pouvaient guère
consister qu’en terres et en bestiaux, les seuls biens réels que les hommes puissent
posséder. Or quand les héritages se furent accrus en nombre et en étendue au point de
couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s’agrandir qu’aux
dépens des autres, et les surnuméraires que la faiblesse ou l’indolence avaient

empêchés d’en acquérir à leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que,
tout changeant autour d’eux, eux seuls n’avaient point changé, furent obligés de
recevoir ou de ravir leur subsistance de la main des riches, et de là commencèrent à
naître, selon les divers caractères des uns et des autres, la domination et la servitude, ou
la violence et les rapines. Les riches de leur côté connurent à peine le plaisir de
dominer, qu’ils dédaignèrent bientôt tous les autres, et se servant de leurs anciens
esclaves pour en soumettre de nouveaux, ils ne songèrent qu’à subjuguer et asservir
leurs voisins; semblables à ces loups affamés qui ayant une fois goûté de la chair
humaine rebutent toute autre nourriture et ne veulent plus que dévorer des hommes.
C’est ainsi que les plus puissants ou les plus misérables, se faisant de leur force ou de
leurs besoins une sorte de droit au bien d’autrui, équivalent, selon eux, à celui de
propriété, l’égalité rompue fut suivie du plus affreux désordre: c’est ainsi que les
usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous
étouffant la pitié naturelle, et la voix encore faible de la justice, rendirent les hommes
avares, ambitieux et méchants. Il s’élevait entre le droit du plus fort et le droit du
premier occupant un conflit perpétuel qui ne se terminait que par des combats et des
meurtres17. La société naissante fit place au plus horrible état de guerre: le genre
humain avili et désolé, ne pouvant plus retourner sur ses pas ni renoncer aux
acquisitions malheureuses qu’il avait faites et ne travaillant qu’à sa honte, par l’abus des
facultés qui l’honorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.
Attonitus novitate mali, divesque miserque,
Effugere optat opes, et quoe modo voverat, odit.
Il n’est pas possible que les hommes n’aient fait enfin des réflexions sur une situation
aussi misérable, et sur les calamités dont ils étaient accablés. Les riches surtout durent
bientôt sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils
faisaient seuls tous les frais et dans laquelle le risque de la vie était commun et celui des
biens, particulier. D’ailleurs, quelque couleur qu’ils pussent donner à leurs usurpations,
ils sentaient assez qu’elles n’étaient établies que sur un droit précaire et abusif et que
n’ayant été acquises que par la force, la force pouvait les leur ôter sans qu’ils eussent
raison de s’en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient
guère fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire: C’est moi qui ai
bâti ce mur; j’ai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné les alignements,
leur pouvait-on répondre, et en vertu de quoi prétendez-vous être payé à nos dépens
d’un travail que nous ne vous avons point imposé? Ignorez-vous qu’une multitude de
vos frères périt, ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu’il vous fallait un
consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la
subsistance commune tout ce qui allait au-delà de la vôtre? Destitué de raisons valables
pour se justifier, et de forces suffisantes pour se défendre; écrasant facilement un
particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits, seul contre tous, et ne
pouvant à cause des jalousies mutuelles s’unir avec ses égaux contre des ennemis unis
par l’espoir commun du pillage, le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet
le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain; ce fut d’employer en sa faveur
les forces mêmes de ceux qui l’attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires,
de leur inspirer d’autres maximes, et de leur donner d’autres institutions qui lui fussent
aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.
Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l’horreur d’une situation qui les armait
tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que
leurs besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il
inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous,
leur dit-il, pour garantir de l’oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à
chacun la possession de ce qui lui appartient. Instituons des règlements de justice et de
paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fasse acception de personne,
et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune en soumettant également le

puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces
contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon
de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l’association, repousse les
ennemis communs et nous maintienne dans une concorde éternelle. »
Il en fallut beaucoup moins que l’équivalent de ce discours pour entrainer des hommes
grossiers, faciles à séduire, qui d’ailleurs avaient trop d’affaires à démêler entre eux
pour pouvoir se passer d’arbitres, et trop d’avarice et d’ambition, pour pouvoir
longtemps se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers croyant assurer
leur liberté; car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement
politique, ils n’avaient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers; les plus
capables de pressentir les abus étaient précisément ceux qui comptaient d’en profiter,
et les sages mêmes virent qu’il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à
la conservation de l’autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste
du corps.
Telle fut, ou dut être, l’origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles
entraves au faible et de nouvelles forces au riche18, détruisirent sans retour la liberté
naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite
usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux
assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère. On
voit aisément comment l’établissement d’une seule société rendit indispensable celui de
toutes les autres, et comment, pour faire tête à des forces unies, il fallut s’unir à son
tour. Les sociétés se multipliant ou s’étendant rapidement couvrirent bientôt toute la
surface de la terre, et il ne fut plus possible de trouver un seul coin dans l’univers où
l’on pût s’affranchir du joug et soustraire sa tête au glaive souvent mal conduit que
chaque homme vit perpétuellement suspendu sur la sienne. Le droit civil étant ainsi
devenu la règle commune des citoyens, la loi de nature n’eut plus lieu qu’entre les
diverses sociétés, où, sous le nom de droit des gens, elle fut tempérée par quelques
conventions tacites pour rendre le commerce possible et suppléer à la commisération
naturelle, qui, perdant de société à société presque toute la force qu’elle avait d’homme
à homme, ne réside plus que dans quelques grandes âmes cosmopolites, qui
franchissent les barrières imaginaires qui séparent les peuples, et qui, à l’exemple de
l’être souverain qui les a créés, embrassent tout le genre humain dans leur
bienveillance.
Les corps politiques restant ainsi entre eux dans l’état de nature se ressentirent bientôt
des inconvénients qui avaient forcé les particuliers d’en sortir, et cet état devint encore
plus funeste entre ces grands corps qu’il ne l’avait été auparavant entre les individus
dont ils étaient composés. De là sortirent les guerres nationales, les batailles, les
meurtres, les représailles qui font frémir la nature et choquent la raison, et tous ces
préjugés horribles qui placent au rang des vertus l’honneur de répandre le sang
humain. Les plus honnêtes gens apprirent à compter parmi leurs devoirs celui
d’égorger leurs semblables; on vit enfin les hommes se massacrer par milliers sans
savoir pourquoi; et il se commettait plus de meurtres en un seul jour de combat et plus
d’horreurs à la prise d’une seule ville qu’il ne s’en était commis dans l’état de nature
durant des siècles entiers sur toute la face de la terre. Tels sont les premiers effets qu’on
entrevoit de la division du genre humain en différentes sociétés. Revenons à leur
institution.
Je sais que plusieurs ont donné d’autres origines aux sociétés politiques, comme les
conquêtes du plus puissant ou l’union des faibles, et le choix entre ces causes est
indifférent à ce que je veux établir: cependant celle que je viens d’exposer me paraît la
plus naturelle par les raisons suivantes:

1. Que dans le premier cas, le droit de conquête
n’étant point un droit n’en a pu fonder aucun autre, le conquérant et les peuples
conquis restant toujours entre eux dans l’état de guerre, à moins que la nation remise
en pleine liberté ne choisisse volontairement son vainqueur pour son chef. Jusque-là,

quelques capitulations qu’on ait faites, comme elles n’ont été fondées que sur la
violence, et que par conséquent elles sont nulles par le fait même, il ne peut y avoir dans
cette hypothèse ni véritable société, ni corps politique, ni d’autre loi que celle du plus
fort.

2. Que ces mots de fort et de faible sont équivoques dans le second cas; que dans
l’intervalle qui se trouve entre l’établissement du droit de propriété ou de premier
occupant, et celui des gouvernements politiques, le sens de ces termes est mieux rendu
par ceux de pauvres et de riches, parce qu’en effet un homme n’avait point avant les lois
d’autre moyen d’assujettir ses égaux qu’en attaquant leur bien, ou leur faisant quelque
part du sien.

3. Que les pauvres n’ayant rien à perdre que leur liberté, c’eût été une
grande folie à eux de s’ôter volontairement le seul bien qui leur restait pour ne rien
gagner en échange; qu’au contraire les riches étant, pour ainsi dire, sensibles dans
toutes les parties de leurs biens, il était beaucoup plus aisé de leur faire du mal, qu’ils
avaient par conséquent plus de précautions à prendre pour s’en garantir et qu’enfin il
est raisonnable de croire qu’une chose a été inventée par ceux à qui elle est utile plutôt
que par ceux à qui elle fait du tort.

Le gouvernement naissant n’eut point une forme constante et régulière. Le défaut de
philosophie et d’expérience ne laissait apercevoir que les inconvénients présents, et l’on
ne songeait à remédier aux autres qu’à mesure qu’ils se présentaient. Malgré tous les
travaux des plus sages législateurs, l’état politique demeura toujours imparfait, parce
qu’il était presque l’ouvrage du hasard, et que, mal commencé, le temps en découvrant
les défauts et suggérant des remèdes, ne put jamais réparer les vices de la constitution.
On raccommodait sans cesse, au lieu qu’il eût fallu commencer par nettoyer l’aire et
écarter tous les vieux matériaux, comme fit Lycurgue à Sparte, pour élever ensuite un
bon édifice. La société ne consista d’abord qu’en quelques conventions générales que
tous les particuliers s’engageaient à observer et dont la communauté se rendait garante
envers chacun d’eux. Il fallut que l’expérience montrât combien une pareille
constitution était faible, et combien il était facile aux infracteurs d’éviter la conviction
ou le châtiment des fautes dont le public seul devait être le témoin et le juge; il fallut
que la loi fût éludée de mille manières; il fallut que les inconvénients et les désordres se
multipliassent continuellement, pour qu’on songeât enfin à confier à des particuliers le
dangereux dépôt de l’autorité publique et qu’on commît à des magistrats le soin de
faire observer les délibérations du peuple: car de dire que les chefs furent choisis avant
que la confédération fût faite et que les ministres des lois existèrent avant les lois
mêmes, c’est une supposition qu’il n’est pas permis de combattre sérieusement.
Il ne serait pas plus raisonnable de croire que les peuples se sont d’abord jetés entre les
bras d’un maître absolu, sans conditions et sans retour, et que le premier moyen de
pourvoir à la sûreté commune qu’aient imaginé des hommes fiers et indomptés a été de
se précipiter dans l’esclavage. En effet, pourquoi se sont-ils donnés des supérieurs, si ce
n’est pour les défendre contre l’oppression, et protéger leurs biens, leurs libertés, et
leurs vies, qui sont, pour ainsi dire, les éléments constitutifs de leur être? Or, dans les
relations d’homme à homme, le pis qui puisse arriver à l’un étant de se voir à la
discrétion de l’autre, n’eût-il pas été contre le bon sens de commencer par se dépouiller
entre les mains d’un chef des seules choses pour la conservation desquelles ils avaient
besoin de son secours? Quel équivalent eût-il pu leur offrir pour la concession d’un si
beau droit; et, s’il eût osé l’exiger sous le prétexte de les défendre, n’eût-il pas aussitôt
reçu la réponse de l’apologue: Que nous fera de plus l’ennemi? Il est donc
incontestable, et c’est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les
peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir. Si
nous avons un prince, disait Pline à Trajan, c’est afin qu’il nous préserve d’avoir un
maître.
Les politiques font sur l’amour de la liberté les mêmes sophismes que les philosophes
ont faits sur l’état de nature; par les choses qu’ils voient ils jugent des choses très
différentes qu’ils n’ont pas vues et ils attribuent aux hommes un penchant naturel à la

servitude par la patience avec laquelle ceux qu’ils ont sous les yeux supportent la leur,
sans songer qu’il en est de la liberté comme de l’innocence et de la vertu, dont on ne
sent le prix qu’autant qu’on en jouit soi-même et dont le goût se perd sitôt qu’on les a
perdues. Je connais les délices de ton pays, disait Brasidas à un satrape qui comparait la
vie de Sparte à celle de Persépolis, mais tu ne peux connaître les délices du mien.
Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied et se débat
impétueusement à la seule approche du mors, tandis qu’un cheval dressé souffre
patiemment la verge et l’éperon, l’homme barbare ne plie point sa tête au joug que
l’homme civilisé porte sans murmure, et il préfère la plus orageuse liberté à un
assujettissement tranquille. Ce n’est donc pas par l’avilissement des peuples asservis
qu’il faut juger des dispositions naturelles de l’homme pour ou contre la servitude, mais
par les prodiges qu’ont faits tous les peuples libres pour se garantir de l’oppression. Je
sais que les premiers ne font que vanter sans cesse la paix et le repos dont ils jouissent
dans leurs fers, et que miserrimam servitutem pacem appellant, mais quand je vois les
autres sacrifier les plaisirs, le repos, la richesse, la puissance et la vie même à la
conservation de ce seul bien si dédaigné de ceux qui l’ont perdu; quand je vois des
animaux nés libres et abhorrant la captivité se briser la tête contre les barreaux de leur
prison, quand je vois des multitudes de sauvages tout nus mépriser les voluptés
européennes et braver la faim, le feu, le fer et la mort pour ne conserver que leur
indépendance, je sens que ce n’est pas à des esclaves qu’il appartient de raisonner de
liberté.
Quant à l’autorité paternelle dont plusieurs on fait dériver le gouvernement absolu et
toute la société, sans recourir aux preuves contraires de Locke et de Sidney, il suffit de
remarquer que rien au monde n’est plus éloigné de l’esprit féroce du despotisme que la
douceur de cette autorité qui regarde plus à l’avantage de celui qui obéit qu’à l’utilité de
celui qui commande, que par la loi de nature le père n’est le maître de l’enfant qu’aussi
longtemps que son secours lui est nécessaire, qu’au-delà de ce terme ils deviennent
égaux et qu’alors le fils, parfaitement indépendant du père, ne lui doit que du respect,
et non de l’obéissance; car la reconnaissance est bien un devoir qu’il faut rendre, mais
non pas un droit qu’on puisse exiger. Au lieu de dire que la société civile dérive du
pouvoir paternel, il fallait dire au contraire que c’est d’elle que ce pouvoir tire sa
principale force: un individu ne fut reconnu pour le père de plusieurs que quand ils
restèrent assemblés autour de lui. Les biens du père, dont il est véritablement le maître,
sont les liens qui retiennent ses enfants dans sa dépendance et il peut ne leur donner
part à sa succession qu’à proportion qu’ils auront bien mérité de lui par une continuelle
déférence à ses volontés. Or, loin que les sujets aient quelque faveur semblable à
attendre de leur despote, comme ils lui appartiennent en propre, eux et tout ce qu’ils
possèdent, ou du moins qu’il le prétend ainsi, ils sont réduits à recevoir comme une
faveur ce qu’il leur laisse de leur propre bien; il fait justice quand il les dépouille; il fait
grâce quand il les laisse vivre.
En continuant d’examiner ainsi par les droits, on ne trouverait pas plus de solidité que
de vérité dans l’établissement volontaire de la tyrannie, et il serait difficile de montrer la
validité d’un contrat qui n’obligerait qu’une des parties, où l’on mettrait tout d’un côté
et rien de l’autre et qui ne tournerait qu’au préjudice de celui qui s’engage. Ce système
odieux est bien éloigné d’être même aujourd’hui celui des sages et bons monarques, et
surtout des rois de France, comme on peut le voir en divers endroits de leurs édits et en
particulier dans le passage suivant d’un écrit célèbre, publié en 1667, au nom et par les
ordres de Louis XIV: Qu’on ne dise donc point que le souverain ne soit pas sujet aux
lois de son État, puisque la proposition contraire est une vérité du droit des gens que la
flatterie a quelquefois attaquée, mais que les bons princes ont toujours défendue
comme une divinité tutélaire de leurs États. Combien est-il plus légitime de dire avec le
sage Platon que la parfaite félicité d’un royaume est qu’un prince soit obéi de ses
sujets, que le prince obéisse à la loi, et que la loi soit droite et toujours dirigée au bien

public. Je ne m’arrêterai point à rechercher si, la liberté étant la plus noble des facultés
de l’homme, ce n’est pas dégrader sa nature, se mettre au niveau des bêtes esclaves de
l’instinct, offenser même l’auteur de son être, que de renoncer sans réserve au plus
précieux de tous ses dons, que de se soumettre à commettre tous les crimes qu’il nous
défend, pour complaire à un maître féroce ou insensé, et si cet ouvrier sublime doit être
plus irrité de voir détruire que déshonorer son plus bel ouvrage. Je demanderai
seulement de quel droit ceux qui n’ont pas craint de s’avilir eux-mêmes jusqu’à ce
point ont pu soumettre leur postérité à la même ignominie, et renoncer pour elles à des
biens qu’elle ne tient point de leur libéralité, et sans lesquels la vie même est onéreuse à
tous ceux qui en sont dignes?
Pufendorf dit que, tout de même qu’on transfère son bien à autrui par des conventions
et des contrats, on peut aussi se dépouiller de sa liberté en faveur de quelqu’un. C’est là,
ce me semble, un fort mauvais raisonnement; car premièrement le bien que j’aliène me
devient une chose tout à fait étrangère, et dont l’abus m’est indifférent, mais il
m’importe qu’on n’abuse point de ma liberté, et je ne puis sans me rendre coupable du
mal qu’on me forcera de faire, m’exposer à devenir l’instrument du crime. De plus, le
droit de propriété n’étant que de convention et d’institution humaine, tout homme peut
à son gré disposer de ce qu’il possède: mais il n’en est pas de même des dons essentiels
de la nature, tels que la vie et la liberté, dont il est permis à chacun de jouir et dont il est
moins douteux qu’on ait droit de se dépouiller. En s’ôtant l’une on dégrade son être; en
s’ôtant l’autre on l’anéantit autant qu’il est en soi; et comme nul bien temporel ne peut
dédommager de l’une et de l’autre, ce serait offenser à la fois la nature et la raison que
d’y renoncer à quelque prix que ce fût. Mais quand on pourrait aliéner sa liberté
comme ses biens, la différence serait très grande pour les enfants qui ne jouissent des
biens du père que par transmission de son droit, au lieu que, la liberté étant un don
qu’ils tiennent de la nature en qualité d’hommes, leurs parents n’ont eu aucun droit de
les en dépouiller; de sorte que comme pour établir l’esclavage, il a fallu faire violence à
la nature, il a fallu la changer pour perpétuer ce droit, et les jurisconsultes qui ont
gravement prononcé que l’enfant d’une esclave naitrait esclave ont décidé en d’autres
termes qu’un homme ne naitrait pas homme.
Il me paraît donc certain que non seulement les gouvernements n’ont pas commencé
par le pouvoir arbitraire, qui n’en est que la corruption, le terme extrême, et qui les
ramène enfin à la seule loi du plus fort dont ils furent d’abord le remède, mais encore
que, quand même ils auraient ainsi commencé, ce pouvoir, étant par sa nature
illégitime, n’a pu servir de fondement aux droits de la société, ni par conséquent à
l’inégalité d’institution.
Sans entrer aujourd’hui dans les recherches qui sont encore à faire sur la nature du
pacte fondamental de tout gouvernement, je me borne en suivant l’opinion commune à
considérer ici l’établissement du corps politique comme un vrai contrat entre le peuple
et les chefs qu’il se choisit, contrat par lequel les deux parties s’obligent à l’observation
des lois qui y sont stipulées et qui forment les liens de leur union. Le peuple ayant, au
sujet des relations sociales, réuni toutes ses volontés en une seule, tous les articles sur
lesquels cette volonté s’explique deviennent autant de lois fondamentales qui obligent
tous les membres de l’État sans exception, et l’une desquelles règle le choix et le
pouvoir des magistrats chargés de veiller à l’exécution des autres. Ce pouvoir s’étend à
tout ce qui peut maintenir la constitution, sans aller jusqu’à la changer. On y joint des
honneurs qui rendent respectables les lois et leurs ministres, et pour ceux-ci
personnellement des prérogatives qui les dédommagent des pénibles travaux que coûte
une bonne administration. Le magistrat, de son côté, s’oblige à n’user du pouvoir qui
lui est confié que selon l’intention des commettants, à maintenir chacun dans la
paisible jouissance de ce qui lui appartient et à préférer en toute occasion l’utilité
publique à son propre intérêt.
Avant que l’expérience eût montré, ou que la connaissance du cœur humain eût fait

prévoir les abus inévitables d’une telle constitution, elle dut paraître d’autant meilleure
que ceux qui étaient chargés de veiller à sa conservation y étaient eux-mêmes le plus
intéressés; car la magistrature et ses droits n’étant établis que sur les lois
fondamentales, aussitôt qu’elles seraient détruites, les magistrats cesseraient d’être
légitimes, le peuple ne serait plus tenu de leur obéir, et comme ce n’aurait pas été le
magistrat, mais la loi qui aurait constitué l’essence de l’État, chacun rentrerait de droit
dans sa liberté naturelle.
Pour peu qu’on y réfléchit attentivement, ceci se confirmerait par de nouvelles raisons
et par la nature du contrat on verrait qu’il ne saurait être irrévocable: car s’il n’y avait
point de pouvoir supérieur qui pût être garant de la fidélité des contractants, ni les
forcer à remplir leurs engagements réciproques, les parties demeureraient seules juges
dans leur propre cause et chacune d’elles aurait toujours le droit de renoncer au contrat,
sitôt qu’elle trouverait que l’autre en enfreint les conditions ou qu’elles cesseraient de
lui convenir. C’est sur ce principe qu’il semble que le droit d’abdiquer peut être fondé.
Or, à ne considérer, comme nous faisons, que l’institution humaine, si le magistrat qui
a tout le pouvoir en main et qui s’approprie tous les avantages du contrat, avait pourtant
le droit de renoncer à l’autorité; à plus forte raison le peuple, qui paye toutes les fautes
des chefs, devrait avoir le droit de renoncer à la dépendance. Mais les dissensions
affreuses, les désordres infinis qu’entraîneraient nécessairement ce dangereux pouvoir,
montrent plus que toute autre chose combien les gouvernements humains avaient
besoin d’une base plus solide que la seule raison et combien il était nécessaire au repos
public que la volonté divine intervînt pour donner à l’autorité souveraine un caractère
sacré et inviolable qui ôtât aux sujets le funeste droit d’en disposer. Quand la religion
n’aurait fait que ce bien aux hommes, c’en serait assez pour qu’ils dussent tous la chérir
et l’adopter, même avec ses abus, puisqu’elle épargne encore plus de sang que le
fanatisme n’en fait couler: mais suivons le fil de notre hypothèse.
Les diverses formes des gouvernements tirent leur origine des différences plus ou
moins grandes qui se trouvèrent entre les particuliers au moment de l’institution. Un
homme était-il éminent en pouvoir, en vertu, en richesses ou en crédit? il fut seul élu
magistrat, et l’État devint monarchique; si plusieurs à peu près égaux entre eux
l’emportaient sur tous les autres, ils furent élus conjointement, et l’on eut une
aristocratie. Ceux dont la fortune ou les talents étaient moins disproportionnés et qui
s’étaient le moins éloignés de l’état de nature gardèrent en commun l’administration
suprême et formèrent une démocratie. Le temps vérifia laquelle de ces formes était la
plus avantageuse aux hommes. Les uns restèrent uniquement soumis aux lois, les
autres obéirent bientôt à des maîtres. Les citoyens voulurent garder leur liberté, les
sujets ne songèrent qu’à l’ôter à leurs voisins, ne pouvant souffrir que d’autres jouissent
d’un bien dont ils ne jouissaient plus eux-mêmes. En un mot, d’un côté furent les
richesses et les conquêtes, et de l’autre le bonheur et la vertu.
Dans ces divers gouvernements, toutes les magistratures furent d’abord électives, et
quand la richesse ne l’emportait pas, la préférence était accordée au mérite qui donne
un ascendant naturel et à l’âge qui donne l’expérience dans les affaires et le sang-froid
dans les délibérations. Les anciens des Hébreux, les Gérontes de Sparte, le Sénat de
Rome, et l’étymologie même de notre mot Seigneur montrent combien autrefois la
vieillesse était respectée. Plus les élections tombaient sur des hommes avancés en âge,
plus elles devenaient fréquentes, et plus leurs embarras se faisaient sentir; les brigues
s’introduisirent, les factions se formèrent, les parties s’aigrirent, les guerres civiles
s’allumèrent, enfin le sang des citoyens fut sacrifié au prétendu bonheur de l’État, et
l’on fut à la veille de retomber dans l’anarchie des temps antérieurs. L’ambition des
principaux profita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dans leurs
familles: le peuple déjà accoutumé à la dépendance, au repos et aux commodités de la
vie, et déjà hors d’état de briser ses fers, consentit à laisser augmenter sa servitude pour
affermir sa tranquillité et c’est ainsi que les chefs devenus héréditaires s’accoutumèrent

à regarder leur magistrature comme un bien de famille, à se regarder eux-mêmes
comme les propriétaires de l’État dont ils n’étaient d’abord que les officiers, à appeler
leurs concitoyens leurs esclaves, à les compter comme du bétail au nombre des choses
qui leur appartenaient et à s’appeler eux-mêmes égaux aux dieux et rois des rois.
Si nous suivons le progrès de l’inégalité dans ces différentes révolutions, nous
trouverons que l’établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme;
l’institution de la magistrature le second, que le troisième et dernier fut le changement
du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que l’état de riche et de pauvre fut
autorisé par la première époque, celui de puissant et de faible par la seconde, et par la
troisième celui de maître et d’esclave, qui est le dernier degré de l’inégalité, et le terme
auquel aboutissent enfin tous les autres, jusqu’à ce que de nouvelles révolutions
dissolvent tout à fait le gouvernement, ou le rapprochent de l’institution légitime.
Pour comprendre la nécessité de ce progrès il faut moins considérer les motifs de
l’établissement du corps politique que la forme qu’il prend dans son exécution et les
inconvénients qu’il entraine après lui: car les vices qui rendent nécessaires les
institutions sociales sont les mêmes qui en rendent l’abus inévitable; et comme, excepté
la seule Sparte, où la loi veillait principalement à l’éducation des enfants et où Lycurgue
établit des mœurs qui le dispensaient presque d’y ajouter des lois, les lois en général
moins fortes que les passions contiennent les hommes sans les changer; il serait aisé de
prouver que tout gouvernement qui, sans se corrompre ni s’altérer, marcherait toujours
exactement selon la fin de son institution, aurait été institué sans nécessité, et qu’un
pays où personne n’éluderait les lois et n’abuserait de la magistrature, n’aurait besoin ni
de magistrats ni de lois.
Les distinctions politiques amènent nécessairement les distinctions civiles. L’inégalité,
croissant entre le peuple et ses chefs, se fait bientôt sentir parmi les particuliers et s’y
modifie en mille manières selon les passions, les talents et les occurrences. Le magistrat
ne saurait usurper un pouvoir illégitime sans se faire des créatures auxquelles il est
forcé d’en céder quelque partie. D’ailleurs, les citoyens ne se laissent opprimer
qu’autant qu’entrainés par une aveugle ambition et regardant plus au-dessous qu’au-dessus
d’eux, la domination leur devient plus chère que l’indépendance, et qu’ils
consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très difficile de
réduire à l’obéissance celui qui ne cherche point à commander et le politique le plus
adroit ne viendrait pas à bout d’assujettir des hommes qui ne voudraient qu’être libres;
mais l’inégalité s’étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches, toujours
prêtes à courir les risques de la fortune et à dominer ou servir presque indifféremment
selon qu’elle leur devient favorable ou contraire. C’est ainsi qu’il dut venir un temps où
les yeux du peuple furent fascinés à tel point que ses conducteurs n’avaient qu’à dire au
plus petit des hommes: Sois grand, toi et toute ta race, aussitôt il paraissait grand à tout
le monde ainsi qu’à ses propres yeux, et ses descendants s’élevaient encore à mesure
qu’ils s’éloignaient de lui; plus la cause était reculée et incertaine, plus l’effet
augmentait; plus on pouvait compter de fainéants dans une famille, et plus elle devenait
illustre.
Si c’était ici le lieu d’entrer en des détails, j’expliquerais facilement comment l’inégalité
de crédit et d’autorité devient inévitable entre les particuliers19 sitôt que réunis en une
même société ils sont forcés de se comparer entre eux et de tenir compte des
différences qu’ils trouvent dans l’usage continuel qu’ils ont à faire les uns des autres.
Ces différences sont de plusieurs espèces, mais en général la richesse, la noblesse ou le
rang, la puissance et le mérite personnel, étant les distinctions principales par lesquelles
on se mesure dans la société, je prouverais que l’accord ou le conflit de ces forces
diverses est l’indication la plus sûre d’un État bien ou mal constitué. Je ferais voir
qu’entre ces quatre sortes d’inégalité, les qualités personnelles étant l’origine de toutes
les autres, la richesse est la dernière à laquelle elles se réduisent à la fin, parce qu’étant
la plus immédiatement utile au bien-être et la plus facile à communiquer, on s’en sert

aisément pour acheter tout le reste. Observation qui peut faire juger assez exactement
de la mesure dont chaque peuple s’est éloigné de son institution primitive, et du
chemin qu’il a fait vers le terme extrême de la corruption. Je remarquerais combien ce
désir universel de réputation, d’honneurs et de préférences, qui nous dévore tous,
exerce et compare les talents et les forces, combien il excite et multiplie les passions, et
combien, rendant tous les hommes concurrents, rivaux ou plutôt ennemis, il cause tous
les jours de revers, de succès et de catastrophes de toute espèce en faisant courir la
même lice à tant de prétendants. Je montrerais que c’est à cette ardeur de faire parler de
soi, à cette fureur de se distinguer qui nous tient presque toujours hors de nous-mêmes,
que nous devons ce qu’il y a de meilleur et de pire parmi les hommes, nos vertus et nos
vices, nos sciences et nos erreurs, nos conquérants et nos philosophes, c’est-à-dire une
multitude de mauvaises choses sur un petit nombre de bonnes. Je prouverais enfin que
si l’on voit une poignée de puissants et de riches au faite des grandeurs et de la fortune,
tandis que la foule rampe dans l’obscurité et dans la misère, c’est que les premiers
n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privés, et que,
sans changer d’état, ils cesseraient d’être heureux, si le peuple cessait d’être misérable.
Mais ces détails seraient seuls la matière d’un ouvrage considérable dans lequel on
pèserait les avantages et les inconvénients de tout gouvernement, relativement aux
droits de l’état de nature, et où l’on dévoilerait toutes les faces différentes sous
lesquelles l’inégalité s’est montrée jusqu’à ce jour et pourra se montrer dans les siècles
selon la nature de ces gouvernements et les révolutions que le temps y amènera
nécessairement. On verrait la multitude opprimée au-dedans par une suite des
précautions mêmes qu’elle avait prises contre ce qui la menaçait au-dehors. On verrait
l’oppression s’accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir
quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leur resterait pour l’arrêter. On
verrait les droits des citoyens et les libertés nationales s’éteindre peu à peu, et les
réclamations des faibles traitées de murmures séditieux. On verrait la politique
restreindre à une portion mercenaire du peuple l’honneur de défendre la cause
commune: on verrait de là sortir la nécessité des impôts, le cultivateur découragé
quitter son champ même durant la paix et laisser la charrue pour ceindre l’épée. On
verrait naître les règles funestes et bizarres du point d’honneur. On verrait les
défenseurs de la patrie en devenir tôt ou tard les ennemis, tenir sans cesse le poignard
levé sur leurs concitoyens, et il viendrait un temps où l’on les entendrait dire à
l’oppresseur de leur pays:
Pectore si fratris gladium juguloque parentis
Condere me jubeas, gravidae que in viscera a partu
Conjugis, invita peragam tamen omnia dextra.
De l’extrême inégalité des conditions et des fortunes, de la diversité des passions et des
talents, des arts inutiles, des arts pernicieux, des sciences frivoles sortiraient des foules
de préjugés, également contraires à la raison, au bonheur et à la vertu. On verrait
fomenter par les chefs tout ce qui peut affaiblir des hommes rassemblés en les
désunissant; tout ce qui peut donner à la société un air de concorde apparente et y
semer un germe de division réelle; tout ce qui peut inspirer aux différents ordres une
défiance et une haine mutuelle par l’opposition de leurs droits et de leurs intérêts, et
fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous.
C’est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés
sa tête hideuse et dévorant tout ce qu’il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les
parties de l’État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple, et à s’établir
sur les ruines de la république. Les temps qui précéderaient ce dernier changement
seraient des temps de troubles et de calamités, mais à la fin tout serait englouti par le
monstre et les peuples n’auraient plus de chefs ni de lois, mais seulement des tyrans.
Dès cet instant aussi il cesserait d’être question de mœurs et de vertu; car partout où
règne le despotisme, cui ex honesto nulla est spes, il ne souffre aucun autre maître; sitôt

qu’il parle, il n’y a ni probité ni devoir à consulter, et la plus aveugle obéissance est la
seule vertu qui reste aux esclaves.
C’est ici le dernier terme de l’inégalité, et le point extrême qui ferme le cercle et touche
au point d’où nous sommes partis. C’est ici que tous les particuliers redeviennent
égaux parce qu’ils ne sont rien, et que les sujets n’ayant plus d’autre loi que la volonté
du maître, ni le maître d’autre règle que ses passions, les notions du bien et les
principes de la justice s’évanouissent derechef. C’est ici que tout se ramène à la seule
loi du plus fort et par conséquent à un nouvel état de nature différent de celui par lequel
nous avons commencé, en ce que l’un était l’état de nature dans sa pureté, et que ce
dernier est le fruit d’un excès de corruption. Il y a si peu de différence d’ailleurs entre
ces deux états et le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme
que le despote n’est le maître qu’aussi longtemps qu’il est le plus fort et que, sitôt
qu’on peut l’expulser, il n’a point à réclamer contre la violence. L’émeute qui finit par
étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il
disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la
seule force le renverse; toutes choses se passent ainsi selon l’ordre naturel, et quel que
puisse être l’événement de ces courtes et fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre
de l’injustice d’autrui, mais seulement de sa propre imprudence, ou de son malheur.
En découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues qui de l’état naturel ont dû
mener l’homme à l’état civil, en rétablissant, avec les positions intermédiaires que je
viens de marquer, celles que le temps qui me presse m’a fait supprimer, ou que
l’imagination ne m’a point suggérées, tout lecteur attentif ne pourra qu’être frappé de
l’espace immense qui sépare ces deux états. C’est dans cette lente succession des
choses qu’il verra la solution d’une infinité de problèmes de morale et de politique que
les philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que le genre humain d’un âge n’étant
pas le genre humain d’un autre âge, la raison pour quoi Diogène ne trouvait point
d’homme, c’est qu’il cherchait parmi ses contemporains l’homme d’un temps qui
n’était plus: Caton, dira-t-il, périt avec Rome et la liberté, parce qu’il fut déplacé dans
son siècle, et le plus grand des hommes ne fit qu’étonner le monde qu’il eût gouverné
cinq cents ans plus tôt. En un mot, il expliquera comment l’âme et les passions
humaines, s’altérant insensiblement, changent, pour ainsi dire de nature; pourquoi nos
besoins et nos plaisirs changent d’objets à la longue; pourquoi, l’homme originel
s’évanouissant par degrés, la société n’offre plus aux yeux du sage qu’un assemblage
d’hommes artificiels et de passions factices qui sont l’ouvrage de toutes ces nouvelles
relations et n’ont aucun vrai fondement dans la nature. Ce que la réflexion nous
apprend là-dessus, l’observation le confirme parfaitement: l’homme sauvage et
l’homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations que ce qui
fait le bonheur suprême de l’un réduirait l’autre au désespoir. Le premier ne respire que
le repos et la liberté, il ne veut que vivre et rester oisif, et l’ataraxie même du stoïcien
n’approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire, le
citoyen actif sue, s’agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations
encore plus laborieuses: il travaille jusqu’à la mort, il y court même pour se mettre en
état de vivre, ou renonce à la vie pour acquérir l’immortalité. Il fait sa cour aux grands
qu’il hait et aux riches qu’il méprise; il n’épargne rien pour obtenir l’honneur de les
servir; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection et, fier de son
esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de le partager. Quel
spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d’un ministre européen!
Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage à l’horreur d’une
pareille vie qui souvent n’est pas même adoucie par le plaisir de bien faire? Mais pour
voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots,puissance et réputation, eussent un
sens dans son esprit, qu’il apprit qu’il y a une sorte d’hommes qui comptent pour
quelque chose les regards du reste de l’univers, qui savent être heureux et contents
d’eux-mêmes sur le témoignage d’autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est, en

effet, la véritable cause de toutes ces différences: le sauvage vit en lui-même; l’homme
sociable toujours hors de lui ne fait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour
ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence. Il n’est
pas de mon sujet de monter comment d’une telle disposition naît tant d’indifférence
pour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale; comment, tout se réduisant
aux apparences, tout devient factice et joué; honneur, amitié, vertu, et souvent
jusqu’aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier; comment, en un
mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes et n’osant jamais nous
interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu de tant de philosophie, d’humanité, de
politesse et de maximes sublimes, nous n’avons qu’un extérieur trompeur et frivole, de
l’honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plaisir sans bonheur. Il me suffit
d’avoir prouvé que ce n’est point là l’état originel de l’homme et que c’est le seul esprit
de la société et l’inégalité qu’elle engendre qui changent et altèrent ainsi toutes nos
inclinations naturelles.
J’ai tâché d’exposer l’origine et le progrès de l’inégalité, l’établissement et l’abus des
sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l’homme
par les seules lumières de la raison, et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent
à l’autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l’inégalité,
étant presque nulle dans l’état de nature, tire sa force et son accroissement du
développement de nos facultés et des progrès de l’esprit humain et devient enfin stable
et légitime par l’établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l’inégalité
morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel, toutes les fois
qu’elle ne concourt pas même proportion avec l’inégalité physique; distinction qui
détermine suffisamment ce qu’on doit penser à cet égard de la sorte d’inégalité qui
règne parmi tous les peuples policés; puisqu’il est manifestement contre la loi de
nature, de quelque manière qu’on la définisse, qu’un enfant commande à un vieillard,
qu’un imbécile conduise un homme sage et qu’une poignée de gens regorge de
superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.

NOTES
Note 1: Hérodote raconte qu’après le meurtre du faux Smerdis, les sept libérateurs de la
Perse s’étant assemblés pour délibérer sur la forme de gouvernement qu’ils donneraient
à l’État, Otanès opina fortement pour la république; avis d’autant plus extraordinaire
dans la bouche d’un satrape qu’outre la prétention qu’il pouvait avoir à l’empire, les
Grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les force à respecter
les hommes. Otanès, comme on peut bien croire, ne fut pointé écouté et, voyant qu’on
allait procéder à l’élection d’un monarque, lui qui ne voulait ni obéir ni commander,
céda volontairement aux autres concurrents son droit à la couronne, demandant pour
tout dédommagement d’être libre et indépendant, lui et sa postérité, ce qui lui fut
accordé. Quand Hérodote ne nous apprendrait pas la restriction qui fut mise à ce
privilège, il faudrait nécessairement la supposer; autrement Otanès, ne reconnaissant
aucune sorte de loi et n’ayant de compte à rendre à personne, aurait été tout-puissant
dans l’État et plus puissant que le roi même. Mais il n’y avait guère d’apparence qu’un
homme capable de se contenter en pareil cas d’un tel privilège fût capable d’en abuser.
En effet, on ne voit pas que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le
royaume, ni par le sage Otanès, ni aucun de ses descendants.

Note 2: Dès mon premier pas je m’appuie avec confiance sur une de ces autorités
respectables pour les philosophes, parce qu’elles viennent d’une raison solide et
sublime qu’eux seuls savent trouver et sentir.
« Quelque intérêt que nous ayons à nous connaître nous-mêmes, je ne sais si nous ne
connaissons pas mieux tout ce qui n’est pas nous. Pourvus par la nature d’organes
uniquement destinés à notre conservation, nous ne les employons qu’à recevoir les

impressions étrangères, nous ne cherchons qu’à nous répandre au-dehors, et à exister
hors de nous; trop occupés à multiplier les fonctions de nos sens et à augmenter
l’étendue extérieure de notre être, rarement faisons-nous usage de ce sens intérieur qui
nous réduit à nos vraies dimensions et qui sépare de nous tout ce qui n’en est pas. C’est
cependant de ce sens dont il faut nous servir, si nous voulons nous connaître; c’est le
seul par lequel nous puissions nous juger. Mais comment donner à ce sens son activité
et toute son étendue? Comment dégager notre âme, dans laquelle il réside, de toutes les
illusions de notre esprit? Nous avons perdu l’habitude de l’employer, elle est demeurée
sans exercice au milieu du tumulte de nos sensations corporelles, elle s’est desséchée
par le feu de nos passions; le cœur, l’esprit, le sens, tout a travaillé contre elle. »
Hist. Nat. T4, p. 151, De la Nat. de l’homme.

Note 3: Les changements qu’un long usage de marcher sur deux pieds a pu produire
dans la conformation de l’homme, les rapports qu’on observe encore entre ses bras et
les jambes antérieures des quadrupèdes et l’induction tirée de leur manière de marcher
ont pu faire naître des doutes sur celle qui devait nous être la plus naturelle. Tous les
enfants commencent par marcher à quatre pieds et ont besoin de notre exemple et de
nos leçons pour apprendre à se tenir debout. Il y a mêmes des nations sauvages, telles
que les Hottentots qui, négligeant beaucoup les enfants, les laissent marcher sur les
mains si longtemps qu’ils ont ensuite bien de la peine à les redresser; autant en font les
enfants des Caraïbes des Antilles. Il y a divers d’exemples d’hommes quadrupèdes et je
pourrais entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé, en 1344, auprès de Hesse
où il avait été nourri par des loups et qui disait depuis à la cour du prince Henri que, s’il
n’eût tenu qu’à lui, il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les
hommes. Il avait tellement pris l’habitude de marcher comme ces animaux qu’il fallut
lui attacher des pièces de bois qui le forçaient à se tenir debout et en équilibre sur ses
deux pieds. Il en était de même de l’enfant qu’on trouva en 1694 dans les forêts de
Lituanie et qui vivait parmi les ours. Il ne donnait, dit M. de Condillac, aucune marque
de raison, marchait sur ses pieds et sur ses mains, n’avait aucun langage et formait des
sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d’un homme. Le petit sauvage d’Hanovre
qu’on mena il y a plusieurs années à la cour d’Angleterre, avait toutes les peines du
monde à s’assujettir à marcher sur deux pieds et l’on trouva en 1719 deux autres
sauvages dans les Pyrénées, qui couraient par les montagnes à la manière des
quadrupèdes. Quant à ce qu’on pourrait objecter que c’est se priver de l’usage des
mains dont nous tirons tant d’avantages, outre que l’exemple des singes montre que la
main peut fort bien être employée des deux manières, cela prouverait seulement que
l’homme peut donner à ses membres une destination plus commode que celle de la
nature, et non que la nature a destiné l’homme à marcher autrement qu’elle ne lui
enseigne.
Mais il y a, ce me semble, de beaucoup meilleures raisons, à dire pour soutenir que
l’homme est un bipède. Premièrement quand on ferait voir qu’il a pu d’abord être
conformé autrement que nous le voyons et cependant devenir enfin ce qu’il est, ce n’en
serait pas assez pour conclure que cela se soit fait ainsi. Car, après avoir montré la
possibilité de ces changements, il faudrait encore, avant que de les admettre, en
montrer au moins la vraisemblance. De plus, si les bras de l’homme paraissent avoir pu
lui servir de jambes au besoin, c’est la seule observation favorable à ce système, sur un
grand nombre d’autres qui lui sont contraires. Les principales sont: que la manière dont
la tête de l’homme est attachée à son corps, au lieu de diriger sa vue horizontalement,
comme tous les autres animaux, et comme il l’a lui-même en marchant debout, lui eût
tenu, marchant à quatre pieds, les yeux directement fichés vers la terre, situation très
peu favorable à la conservation de l’individu; que la queue qui lui manque, et dont il n’a
que faire marchant à deux pieds, est utile aux quadrupèdes, et qu’aucun d’eux n’en est
privé; que le sein de la femme, très bien situé pour un bipède qui tient son enfant dans

ses bras, l’est si mal pour un quadrupède que nul ne l’a placé de cette manière; que le
train de derrière étant d’une excessive hauteur à proportion des jambes de devant, ce
qui fait que marchant à quatre nous nous trainons sur les genoux, le tout eût fait un
animal mal proportionné et marchant peu commodément; que s’il eût posé le pied à
plat ainsi que la main, il aurait eu dans la jambe postérieure une articulation de moins
que les autres animaux, savoir celle qui joint le canon au tibia, et qu’en ne posant que la
pointe du pied, comme il aurait sans doute été contraint de faire, le tarse, sans parler de
la pluralité des os qui le composent, paraît trop gros pour tenir lieu de canon et ses
articulations avec le métatarse et le tibia trop rapprochées pour donner à la jambe
humaine dans cette situation la même flexibilité qu’ont celles des quadrupèdes.
L’exemple des enfants étant pris dans un âge où les forces naturelles ne sont point
encore développées ni les membres raffermis, ne conclut rien du tout et j’aimerais
autant dire que les chiens ne sont pas destinés à marcher, parce qu’ils ne font que
ramper quelques semaines après leur naissance. Les faits particuliers ont encore peu de
force contre la pratique universelle de tous les hommes, même des nations qui, n’ayant
eu aucune communication avec les autres, n’avaient pu rien imiter d’elles. Un enfant
abandonné dans une forêt avant que de pouvoir marcher, et nourri par quelque bête,
aura suivi l’exemple de sa nourrice en s’exerçant à marcher comme elle; l’habitude lui
aura pu donner des facilités qu’il ne tenait point de la nature; et comme des manchots
parviennent à force d’exercice à faire avec leurs pieds tout ce que nous faisons de nos
mains, il sera parvenu enfin à employer ses mains à l’usage des pieds.

Note 4: S’il se trouvait parmi mes lecteurs quelque assez mauvais physicien pour me
faire des difficultés sur la supposition de cette fertilité naturelle de la terre, je vais lui
répondre par le passage suivant:
« Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup plus de substance de l’air et
de l’eau qu’ils n’en tirent de la terre, il arrive qu’en pourrissant ils rendent à la terre plus
qu’ils n’en ont tiré; d’ailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie en arrêtant les
vapeurs. Ainsi dans un bois que l’on conserverait bien longtemps sans y toucher, la
couche de terre qui sert à la végétation augmenterait considérablement; mais les
animaux rendant moins à la terre qu’ils n’en tirent, et les hommes faisant des
consommations énormes de bois et de plantes pour le feu et pour d’autres usages, il
s’ensuit que la couche de terre végétale d’un pays habité doit toujours diminuer et
devenir enfin comme le terrain de l’Arabie Pétrée, et comme celui de tant d’autres
provinces de l’Orient, qui est en effet le climat le plus anciennement habité, où l’on ne
trouve que du sel et des sables, car le sel fixe des plantes et des animaux reste, tandis
que toutes les autres parties se volatilisent. » M. de Buffon, Hist. Nat.
On peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité d’arbres et de plantes de toute
espèce, dont étaient remplies presque toutes les íles désertes qui ont été découvertes
dans ces derniers siècles, et par ce que l’Histoire nous apprend des forêts immenses
qu’il a fallu abattre par toute la terre à mesure qu’elle s’est peuplée et policée. Sur quoi
je ferai encore les trois remarques suivantes. L’une que s’il y a une sorte de végétaux
qui puissent compenser la déperdition de matière végétale qui se fait par les animaux,
selon le raisonnement de M. de Buffon, ce sont surtout les bois, dont les têtes et les
feuilles rassemblent et s’approprient plus d’eaux et de vapeurs que ne font les autres
plantes. La seconde, que la destruction du sol, c’est-à-dire la perte de la substance
propre à la végétation doit s’accélérer à proportion que la terre est plus cultivée et que
les habitants plus industrieux consomment en plus grande abondance ses productions
de toute espèce. Ma troisième et plus importante remarque est que les fruits des arbres
fournissent à l’animal une nourriture plus abondante que ne peuvent faire les autres
végétaux, expérience que j’ai faite moi-même, en comparant les produits de deux
terrains égaux en grandeur et en qualité, l’un couvert de châtaigniers et l’autre semé de
blé.

Note 5: Parmi les quadrupèdes, les deux distinctions les plus universelles des espèces
voraces se tirent, l’une de la figure des dents, et l’autre de la conformation des intestins.
Les animaux qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates, comme le cheval,
le bœuf, le mouton, le lièvre, mais les voraces les ont pointues, comme le chat, le chien,
le loup, le renard. Et quant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels que le
côlon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Il semble donc que l’homme,
ayant les dents et les intestins comme les ont les animaux frugivores, devrait
naturellement être rangé dans cette classe, et non seulement les observations
anatomiques confirment cette opinion: mais les monuments de l’antiquité y sont encore
très favorables. « Dicéarque, dit saint Jérôme, rapporte dans ses Livres des antiquités
grecques que sous le règne de Saturne, où la terre était encore fertile par elle-même, nul
homme ne mangeait de chair, mais que tous vivaient des fruits et des légumes qui
croissaient naturellement. » (Lib. 2, Adv. Jovinian.) On peut voir par là que je néglige
bien des avantages que je pourrais faire valoir. Car la proie étant presque l’unique sujet
de combat entre les animaux carnassiers, et les frugivores vivant entre eux dans une
paix continuelle, si l’espèce humaine était de ce dernier genre, il est clair qu’elle aurait
eu beaucoup plus de facilité à subsister dans l’état de nature, beaucoup moins de
besoin et d’occasions d’en sortir.

Note 6: Toutes les connaissances qui demandent de la réflexion, toutes celles qui ne
s’acquièrent que par l’enchainement des idées et ne se perfectionnent que
successivement, semblent être tout à fait hors de la portée de l’homme sauvage, faute
de communication avec ses semblables, c’est-à-dire faute de l’instrument qui sert à
cette communication et des besoins qui la rendent nécessaire. Son savoir et son
industrie se bornent à sauter, courir, se battre, lancer une pierre, escalader un arbre.
Mais s’il ne fait que ces choses, en revanche il les fait beaucoup mieux que nous, qui
n’en avons pas le même besoin que lui, et comme elles dépendent uniquement de
l’exercice du corps et ne sont susceptibles d’aucune communication ni d’aucun progrès
d’un individu à l’autre, le premier homme a pu y être tout aussi habile que ses derniers
descendants.
Les relations des voyageurs sont pleines d’exemples de la force et de la vigueur des
hommes chez les nations barbares et sauvages; elles ne vantent guère moins leur
adresse et leur légèreté; et comme il ne faut que des yeux pour observer ces choses, rien
n’empêche qu’on n’ajoute foi à ce que certifient là-dessus des témoins oculaires, j’en
tire au hasard quelques exemples des premiers livres qui me tombent sous la main.
« Les Hottentots, dit Kolben, entendent mieux la pêche que les Européens du Cap. Leur
habileté est égale au filet, à l’hameçon et au dard, dans les anses comme dans les
rivières. Ils ne prennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sont d’une
adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager a quelque chose de surprenant
et qui leur est tout à fait propre. Ils nagent le corps droit et les mains étendues hors de
l’eau, de sorte qu’ils paraissent marcher sur terre. Dans la plus grande agitation de la
mer et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent en quelque sorte sur
le dos des vagues, montant et descendant comme un morceau de liège. »
« Les Hottentots, dit encore le même auteur, sont d’une adresse surprenante à la
chasse, et la légèreté de leur course passe l’imagination. » Il s’étonne qu’ils ne fassent
pas plus souvent un mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtant quelques
fois, comme on peut juger par l’exemple qu’il en donne: « Un matelot hollandais en
débarquant au Cap chargea, dit-il, un Hottentot de le suivre à la ville avec un rouleau de
tabac d’environ vingt livres. Lorsqu’ils furent tous deux à quelque distance de la troupe,
le Hottentot demanda au matelot s’il savait courir. Courir! répond le Hollandais, oui,
fort bien. Voyons, reprit l’Africain, et fuyant avec le tabac il disparut presque aussitôt.
Le matelot confondu de cette merveilleuse vitesse ne pensa point à le poursuivre et ne

revit jamais ni son tabac ni son porteur.
Ils ont la vue si prompte et la main si certaine que les Européens n’en approchent
point. A cent pas, ils toucheront d’un coup de pierre une marque de la grandeur d’un
demi-sol et ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’au lieu de fixer comme nous les yeux
sur le but, ils font des mouvements et des contorsions continuelles. Il semble que leur
pierre soit portée par une main invisible. »
Le P. du Tertre dit à peu près sur les sauvages des Antilles les mêmes choses qu’on
vient de lire sur les Hottentots du cap de Bonne-Espérance. Il vante surtout leur
justesse à tirer avec leurs flèches les oiseaux au vol et les poissons à la nage, qu’ils
prennent ensuite en plongeant. Les sauvages de l’Amérique septentrionale ne sont pas
moins célèbres par leur force et leur adresse, et voici un exemple qui pourra faire juger
de celles des Indiens de l’Amérique méridionale.
En l’année 1746, un indien de Buenos Aires, ayant été condamné aux galères à Cadix,
proposa au gouverneur de racheter sa liberté en exposant sa vie dans une fête publique.
Il promit qu’il attaquerait seul le plus furieux taureau sans autre arme en main qu’une
corde, qu’il le terrasserait, qu’il le saisirait avec sa corde par telle partie qu’on
indiquerait, qu’il le sellerait, le briderait, le monterait, et combattrait ainsi deux autres
taureaux des plus furieux qu’on ferait sortir du torillo et qu’il les mettrait tous à mort
l’un après l’autre, dans l’instant qu’on le lui commanderait et sans le secours de
personne; ce qui lui fut accordé. L’Indien tint parole et réussit dans tout ce qu’il avait
promis; sur la manière dont il s’y prit et sur tout le détail du combat, on peut consulter
le premier tome in-12 des Observations sur l’Histoire naturelle de M. Gautier, d’où ce
fait est tiré, page 262.

Note 7: « La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est comme dans toutes les
autres espèces d’animaux proportionnée à la durée du temps de leur accroissement.
L’homme, qui est quatorze ans à croitre, peut vivre six ou sept fois autant de temps,
c’est-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans, le cheval, dont l’accroissement se fait en
quatre ans, peut vivre six ou sept fois autant, c’est-à-dire vingt-cinq ou trente ans. Les
exemples qui pourraient être contraires à cette règle sont si rares qu’on ne doit pas
même les regarder comme une exception dont on puisse tirer des conséquences; et
comme les gros chevaux prennent leur accroissement en moins de temps que les
chevaux fins, ils vivent aussi moins de temps et sont vieux dès l’âge de quinze ans. »

Note 8: Je crois voir entre les animaux carnassiers et les frugivores une autre différence
encore plus générale que celle que j’ai remarquée dans la note de la page 163 puisque
celle-ci s’étend jusqu’aux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre des petits,
qui n’excède jamais deux à chaque portée, pour les espèces qui ne vivent que de
végétaux et qui va ordinairement au-delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est
aisé de connaître à cet égard la destination de la nature par le nombre des mamelles,
qui n’est que de deux dans chaque femelle de la première espèce, comme la jument, la
vache, la chèvre, la biche, la brebis, etc., et qui est toujours de six ou de huit dans les
autres femelles comme la chienne, la chatte, la louve, la tigresse, etc. La poule, l’oie, la
cane, qui sont toutes des oiseaux voraces ainsi que l’aigle, l’épervier, la chouette,
pondent aussi et couvent un grand nombre d’œufs, ce qui n’arrive jamais à la colombe,
à la tourterelle ni aux oiseaux, qui ne mangent absolument que du grain, lesquels ne
pondent et ne couvent guère que deux œufs à la fois. La raison qu’on peut donner de
cette différence est que les animaux qui ne vivent que d’herbes et de plantes,
demeurant presque tout le jour à la pâture et étant forcés d’employer beaucoup de
temps à se nourrir, ne pourraient suffire à allaiter plusieurs petits, au lieu que les
voraces faisant leur repas presque en un instant peuvent plus aisément et plus souvent
retourner à leurs petits et à leur chasse et réparer la dissipation d’une si grande quantité
de lait. Il y aurait à tout ceci bien des observations particulières et des réflexions à faire;

mais ce n’en est pas ici le lieu et il me suffit d’avoir montré dans cette partie le système
le plus général de la nature, système qui fournit une nouvelle raison de tirer l’homme de
la classe des animaux carnassiers et de le ranger parmi les espèces frugivores.

Note 9: Un auteur célèbre, calculant les biens et les maux de la vie humaine et
comparant les deux sommes, a trouvé que la dernière surpassait l’autre de beaucoup et
qu’à tout prendre la vie était pour l’homme un assez mauvais présent. Je ne suis point
surpris de sa conclusion; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de l’homme
civil: s’il fût remonté jusqu’à l’homme naturel, on peut juger qu’il eût trouvé des
résultats très différents, qu’il eût aperçu que l’homme n’a guère de maux que ceux qu’il
s’est donnés lui-même et que la nature eût été justifiée. Ce n’est pas sans peine que
nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d’un coté l’on considère
les immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies, tant d’arts inventés,
tant de forces employées, des abîmes comblés, des montagnes rasées, des rochers
brisés, des fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des marais
desséchés, des bâtiments énormes élevés sur la terre, la mer couverte de vaisseaux et de
matelots, et que de l’autre on recherche avec un peu de méditation les vrais avantages
qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l’espèce humaine, on ne peut qu’être
frappé de l’étonnante disproportion qui règne entre ces choses, et de déplorer
l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine
admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est
susceptible, et que la bienfaisante nature avait pris soin d’écarter de lui.
Les hommes sont méchants; une triste et continuelle expérience dispense de la preuve;
cependant l’homme est naturellement bon, je crois l’avoir démontré; qu’est-ce donc qui
peut l’avoir dépravé à ce point sinon les changements survenus dans sa constitution, les
progrès qu’il a faits et les connaissances qu’il a acquises? Qu’on admire tant qu’on
voudra la société humaine, il n’en sera pas moins vrai qu’elle porte nécessairement les
hommes à s’entre-haïr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre
mutuellement des services apparents et à se faire en effet tous les maux imaginables.
Que peut-on penser d’un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des
maximes directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps de la
société et où chacun trouve son compte dans le malheur d’autrui? Il n’y a peut-être pas
un homme aisé à qui des héritiers avides et souvent ses propres enfants ne souhaitent la
mort en secret, pas un vaisseau en mer dont le naufrage ne fût une bonne nouvelle pour
quelque négociant, pas une maison qu’un débiteur ne voulût voir brûler avec tous les
papiers qu’elle contient; pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses voisins.
C’est ainsi que nous trouvons notre avantage dans les préjudices de nos semblables, et
que la perte de l’un fait presque toujours prospérité de l’autre, mais ce qu’il y de plus
dangereux encore, c’est que les calamités publiques sont l’attente et l’espoir d’une
multitude de particuliers. Les uns veulent des maladies, d’autres la moralité, d’autres la
guerre, d’autres la famine; j’ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux
apparences d’une année fertile, et le grand et funeste incendie de Londres, qui coûta la
vie ou les biens à tant de malheureux, fit peut-être la fortune à plus de dix mille
personnes. Je sais que Montaigne blâme l’Athénien Démades d’avoir fait punir un
ouvrier qui vendant fort cher des cercueils gagnait beaucoup à la mort des citoyens,
mais la raison que Montaigne allègue étant qu’il faudrait punir tout le monde, il est
évident qu’elle confirme les miennes. Qu’on pénètre donc au travers de nos frivoles
démonstrations de bienveillance ce qui se passe au fond des cœurs et qu’on réfléchisse
à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de
se détruire mutuellement et où ils naissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt. Si
l’on me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à
servir les autres, je répliquerai que cela serait fort bien s’il ne gagnait encore plus à leur
nuire. Il n’y a point de profit si légitime qui ne soit surpassé par celui qu’on peut faire

illégitimement et le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne
s’agit donc plus que de trouver les moyens de s’assurer l’impunité, et c’est à quoi les
puissants emploient toutes leurs forces, et les faibles toutes leurs ruses.
L’homme sauvage, quand il a diné, est en paix avec toute la nature, et l’ami de tous ces
semblables. S’agit-il quelquefois de disputer son repas? Il n’en vient jamais aux coups
sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa
subsistance et comme l’orgueil ne se mêle pas du combat, il se termine par quelques
coups de poing. Le vainqueur mange, le vaincu va chercher fortune, et tout est pacifié,
mais chez l’homme en société, ce sont bien d’autres affaires; il s’agit premièrement de
pourvoir au nécessaire, et puis au superflu; ensuite viennent les délices, et puis les
immenses richesses, et puis des sujets, et puis des esclaves; il n’a pas un moment de
relâche; ce qu’il y a de plus singulier, c’est que moins les besoins sont naturels et
pressants, plus les passions augmentent, et, qui pis est, le pouvoir de satisfaire; de sorte
qu’après de longues prospérités, après avoir englouti bien des trésors et désolé bien des
hommes, mon héros finira par tout égorger jusqu’à ce qu’il soit l’unique maître de
l’univers. Tel est en abrégé le tableau moral, sinon de la vie humaine, au moins des
prétentions secrètes du cœur de tout homme civilisé.
Comparez sans préjugés l’état de l’homme civil avec celui de l’homme sauvage et
recherchez, si vous le pouvez, combien, outre sa méchanceté, ses besoins et ses
misères, le premier a ouvert de nouvelles portes à la douleur à de la mort. Si vous
considérez les peines d’esprit qui nous consument, les passions violentes qui nous
épuisent et nous désolent, les travaux excessifs dont les pauvres sont surchargés, la
mollesse encore plus dangereuse à laquelle les riches s’abandonnent, et qui font mourir
les uns de leurs besoins et les autres de leurs excès, si vous songez aux monstrueux
mélanges des aliments, à leurs pernicieux assaisonnements, aux denrées corrompues,
aux drogues falsifiées, aux friponneries de ceux qui les vendent, aux erreurs de ceux qui
les administrent, au poison des vaisseaux dans lesquels on les prépare, si vous faites
attention aux maladies épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des
multitudes d’hommes rassemblés, à celles qu’occasionnent la délicatesse de notre
manière de vivre, les passages alternatifs de l’intérieur de nos maisons au grand air,
l’usage des habillements pris ou quittés avec trop peu de précaution, et tous les soins
que notre sensualité excessive a tournés en habitudes nécessaires et dont la négligence
ou la privation nous coûte ensuite la vie ou la santé, si vous mettez en ligne de compte
les incendies et les tremblements de terre qui, consumant ou renversant des villes
entières, en font périr les habitants par milliers, en un mot, si vous réunissez les dangers
que toutes ces causes assemblent continuellement sur nos têtes, vous sentirez combien
la nature nous fait payer cher le mépris que nous avons fait de ses leçons.
Je ne répéterai point ici sur la guerre ce que j’en ai dit ailleurs; mais je voudrais que les
gens instruits voulussent ou osassent donner une fois au public le détail des horreurs
qui se commettent dans les armées par les entrepreneurs des vivres et des hôpitaux, on
verrait que leurs manœuvres non trop secrètes par lesquelles les plus brillantes armées
se fondent en moins de rien font plus périr de soldats que n’en moissonne le fer
ennemi. C’est encore un calcul non moins étonnant que celui des hommes que la mer
engloutit tous les ans, soit par la faim, soit par le scorbut, soit par les pirates, soit par le
feu, soit par les naufrages. Il est clair qu’il faut mettre aussi sur le compte de la
propriété établie, et par conséquent de la société, les assassinats, les empoisonnements,
les vols de grands chemins et les punitions mêmes de ces crimes, punitions nécessaires
pour prévenir de plus grands maux, mais qui, pour le meurtre d’un homme coûtant la
vie à deux ou davantage, ne laissent pas de doubler réellement la perte de l’espèce
humaine. Combien de moyens honteux d’empêcher la naissance des hommes et de
tromper la nature? Soit par ces goûts brutaux et dépravés qui insultent son plus
charmant ouvrage, goûts que les sauvages ni les animaux ne connurent jamais, et qui
ne sont nés dans les pays policés que d’une imagination corrompue, qui soit par ces

avortements secrets, dignes fruits de la débauche et de l’honneur vicieux, soit par
l’exposition ou le meurtre d’une multitude d’enfants, victimes de la misère de leurs
parents ou de la honte barbare de leurs mères; soit enfin par la multiplication de ces
malheureux dont une partie de l’existence et toute la postérité sont sacrifiées à de
vaines chansons, ou, ce qui est pis encore, à la brutale jalousie de quelques hommes,
mutilation qui dans ce dernier cas outrage doublement la nature, et par le traitement
que reçoivent ceux qui souffrent, et par l’usage auquel ils sont destinés. Que serait-ce si
j’entreprenais de montrer l’espèce humaine attaquée dans sa source même, et jusque
dans le plus saint de tous les liens, où l’on n’ose plus écouter la nature qu’après avoir
consulté la fortune et où, le désordre civil confondant les vertus et les vices, la
continence devient une précaution criminelle, et le refus de donner la vie à son
semblable,un acte d’humanité? Mais sans déchirer le voile qui couvre tant d’horreurs,
contentons-nous d’indiquer le mal auquel d’autres doivent apporter le remède.
Qu’on ajoute à tout cela cette quantité de métiers malsains qui abrègent les jours ou
détruisent le tempérament; tels que sont les travaux des mines, les diverses préparations
des métaux, des minéraux, surtout du plomb, du cuivre, du mercure, du cobalt, de
l’arsenic, du réalgar; ces autres métiers périlleux qui coûtent tous les jours la vie à
quantité d’ouvriers, les uns couvreurs, d’autres charpentiers, d’autres maçons, d’autres
travaillant aux carrières; qu’on réunisse, dis-je, tous ces objets, et l’on pourra voir dans
l’établissement et la perfection des sociétés les raisons de la diminution de l’espèce,
observée par plus d’un philosophe.
Le luxe, impossible à prévenir chez les hommes avides de leurs propres commodités et
la considération des autres, achève bientôt le mal que les sociétés ont commencé, et
sous prétexte de faire vivre les pauvres qu’il n’eût pas fallu faire, il appauvrit tout le
reste et dépeuple l’État tôt ou tard.
Le luxe est un remède beaucoup pire que le mal qu’il prétend guérir; ou plutôt, il est
lui-même le pire de tous les maux, dans quelque État grand ou petit que ce puisse être,
et qui, pour nourrir des foules de valets et de misérables qu’il a faits, accable et ruine le
laboureur et le citoyen. Semblable à ces vents brûlants du midi qui, couvrant l’herbe et
la verdure d’insectes dévorants, ôtent la subsistance aux animaux utiles et portent la
disette et la mort dans tous les lieux où ils se font sentir.
De la société et du luxe qu’elle engendre, naissent les arts libéraux et mécaniques, le
commerce, les lettres; et toutes ces inutilités, qui font fleurir l’industrie, enrichissent et
perdent les États. La raison de ce dépérissement est très simple. Il est aisé de voir que
par sa nature l’agriculture doit être le moins lucratif de tous les arts; parce que son
produit étant de l’usage le plus indispensable pour tous les hommes, le prix en doit être
proportionné aux facultés des plus pauvres. Du même principe on peut tirer cette règle,
qu’en général les arts sont lucratifs en raison inverse de leur utilité et que les plus
nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par où l’on voit ce qu’il faut penser
des vrais avantages de l’industrie et l’effet réel qui résulte de ses progrès.
Telles sont les causes sensibles de toutes les misères où l’opulence précipite enfin les
nations les plus admirées. A mesure que l’industrie et les arts s’étendent et fleurissent,
le cultivateur, méprisé, chargé d’impôts nécessaires à l’entretien du luxe et condamné à
passer sa vie entre le travail et la faim, abandonne ses champs, pour aller chercher dans
les villes le pain qu’il y devrait porter. Plus les capitales frappent d’admiration les yeux
stupides du peuple, plus il faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres
en friche, et les grands chemins inondés de malheureux citoyens devenus mendiants ou
voleurs et destinés à finir un jour leur misère sur la roue ou sur un fumier. C’est ainsi
que l’État, s’enrichissant d’un côté, s’affaiblit et se dépeuple de l’autre que les plus
puissantes monarchies, après bien des travaux pour se rendre opulentes et désertes,
finissent par devenir la proie des nations pauvres qui succombent à la funeste tentation
de les envahir, et qui s’enrichissent et s’affaiblissent à leur tour, jusqu’à ce qu’elles
soient elles-mêmes envahies et détruites par d’autres.

Qu’on daigne nous expliquer une fois ce qui avait pu produire ces nuées de barbares
qui durant tant de siècles ont inondé l’Europe, l’Asie et l’Afrique? Était-ce à l’industrie
de leurs arts, à la sagesse de leurs lois, à l’excellence de leur police, qu’ils devaient cette
prodigieuse population? Que nos savants veuillent bien nous dire pourquoi, loin de
multiplier à ce point, ces hommes féroces et brutaux, sans lumière, sans frein, sans
éducation, ne s’entr’égorgeaient pas tous à chaque instant, pour se disputer leur pâture
ou leur chasse? Qu’ils nous expliquent comment ces misérables ont eu seulement la
hardiesse de regarder en face de si habiles gens que nous étions, avec une si belle
discipline militaire, de si beaux codes, et de si sages lois? Enfin, pourquoi, depuis que
la société s’est perfectionnée dans les pays du Nord et qu’on y a tant pris de peine pour
appendre aux hommes leurs devoirs mutuels et l’art de vivre agréablement et
paisiblement ensemble, on n’en voit plus rien sortir de semblable à ces multitudes
d’hommes qu’il produisait autrefois? J’ai bien peur que quelqu’un ne s’avise à la fin de
me répondre que toutes ces grandes choses, savoir les arts, les sciences et les lois, ont
été très sagement inventées par les hommes, comme une peste salutaire pour prévenir
l’excessive multiplication de l’espèce, de peur que ce monde, qui nous est destiné, ne
devint à la fin trop petit pour ses habitants.
Quoi donc? Faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre
dans des forêts avec les ours? Conséquence à la manière de mes adversaires, que j’aime
autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer. O vous, à qui la voix céleste ne
s’est point fait entendre et qui ne reconnaissez pour votre espèce d’autre destination
que d’achever en paix cette courte vie, vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos
funestes acquisitions, vos esprits inquiets, vos cœurs corrompus et vos désirs effrénés,
reprenez, puisqu’il dépend de vous, votre antique et première innocence; allez dans les
bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains et ne craignez point
d’avilir votre espèce, en renonçant à ses lumières pour renoncer à ses vices. Quant aux
hommes semblables à moi dont les passions ont détruit pour toujours l’originelle
simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d’herbe et de gland, ni se passer de lois et de
chefs, ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles, ceux qui
verront dans l’intention de donner d’abord aux actions humaines une moralité qu’elles
n’eussent de longtemps acquise, la raison d’un précepte indifférent par lui-même et
inexplicable dans tout autre système; ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix
divine appela tout le genre humain aux lumières et au bonheur des célestes
intelligences, tout ceux-là tâcheront, par l’exercice des vertus qu’ils s’obligent à
pratiquer en apprenant à les connaître, à mériter le prix éternel qu’ils en doivent
attendre; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres; ils
aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir; ils obéiront
scrupuleusement aux lois et hommes qui en sont les auteurs et les ministres, ils
honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier cette
foule d’abus et de maux toujours prêts à nous accabler, ils animeront le zèle de ces
dignes chefs, en leur montrant sans crainte et sans flatterie la grandeur de leur tâche et
la rigueur de leur devoir; mais ils n’en mépriseront pas moins une constitution qui ne
peut se maintenir qu’à l’aide de tant de gens respectables qu’on désire plus souvent
qu’on ne les obtient et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de
calamités réelles que d’avantages apparents.

Note 10: Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nous-mêmes, ou par les
historiens, ou par les voyageurs, les uns sont noirs, les autres blancs, les autres rouges;
les uns portent de longs cheveux, les autres n’ont que de la laine frisée; les uns sont
presque tout velus, les autres n’ont pas même de barbe; il y a eu et il y a peut-être
encore des nations d’hommes d’une taille gigantesque, et laissant, et laissant à part la
fable des Pygmées qui peut bien n’être qu’une exagération, on sait que les Lapons et
surtout les Groenlandais sont fort au-dessous de la taille moyenne de l’homme; on

prétend même qu’il y a des peuples entiers qui ont des queues comme des
quadrupèdes, et sans ajouter une foi aveugle aux relations d’Hérodote et de Ctésias, on
en peut du moins tirer cette opinion très vraisemblable, que si l’on avait pu faire de
bonnes observations dans ces temps anciens où les peuples divers suivaient des
manières de vivre plus différentes entre elles qu’ils ne font aujourd’hui, on y aurait aussi
remarqué dans la figure et l’habitude du corps, des variétés beaucoup plus frappantes.
Tous ces faits dont il est aisé de fournir des preuves incontestables, ne peuvent
surprendre que ceux qui sont accoutumés à ne regarder que les objets qui les
environnent et qui ignorent les puissants effets de la diversité des climats, de l’air, des
aliments, de la manière de vivre, des habitudes en général, et surtout la force étonnante
des mêmes causes, quand elles agissent continuellement sur de longues suites de
générations. Aujourd’hui que le commerce, les voyages et les conquêtes réunissent
davantage les peuples divers, et que leurs manières de vivre se rapprochent sans cesse
par la fréquente communication, on s’aperçoit que certaines différences nationales ont
diminué, et par exemple, chacun peut remarquer que les Français d’aujourd’hui ne sont
plus ces grands corps blancs et blonds décrits par les historiens latins, quoique le temps
joint au mélange des Francs et des Normands, blancs et blonds eux-mêmes, eût dû
rétablir ce que la fréquentation des Romains avait pu ôter à l’influence du climat, dans
la constitution naturelle et le teint des habitants. Toutes ces observations sur les variétés
que mille causes peuvent produire et ont produit en effet dans l’espèce humaine me
font douter si divers animaux semblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des
bêtes sans beaucoup d’examen, ou à cause de quelques différences qu’ils remarquaient
dans la conformation extérieure, ou seulement parce que ces animaux ne parlaient pas,
ne seraient point en effet de véritables hommes sauvages, dont la race dispersée
anciennement dans les bois n’avait eu occasion de développer aucune de ses facultés
virtuelles, n’avait acquis aucun degré de perfection et se trouvait encore dans l’état
primitif de nature. Donnons un exemple de ce que je veux dire.
« On trouve, dit le traducteur de l’Histoire des voyages, dans le royaume de Congo
quantité de ces grands animaux qu’on nomme Orang-Outang aux Indes orientales, qui
tiennent comme le milieu entre l’espèce humaine et les babouins. Battel raconte que
dans les forêts de Mayomba au royaume de Loango, on voit deux sortes de monstres
dont les plus grands se nomment Pongos et les autres Enjokos. Les premiers ont une
ressemblance exacte avec l’homme; mais ils sont beaucoup plus gros, et de fort haute
taille. Avec un visage humain, ils ont les yeux fort enfoncés. Leurs mains, leurs joues,
leurs oreilles sont sans poil, à l’exception des sourcils qu’ils ont fort longs. Quoiqu’ils
aient le reste du corps assez velu, le poil n’en est pas fort épais, et sa couleur est brune.
Enfin, la seule partie qui les distingue des hommes est la jambe qu’ils ont sans mollet.
Ils marchent droits en se tenant de la main le poil du cou; leur retraite est dans les bois;
ils dorment sur les arbres et s’y font une espèce de toit qui les met à couvert de la pluie.
Leurs aliments sont des fruits ou des noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair.
L’usage des Nègres qui traversent les forêts est d’y allumer des feux pendant la nuit. Ils
remarquent que le matin à leur départ les pongos prennent leur place autour du feu et
ne se retirent pas qu’il ne soit éteint: car avec beaucoup d’adresse, ils n’ont point assez
de sens pour l’entretenir en y apportant du bois.
Ils marchent quelquefois en troupes et tuent les Nègres qui traversent les forêts. Ils
tombent même sur les éléphants qui viennent paître dans les lieux qu’ils habitent et les
incommodent si fort à coups de poing ou de bâton qu’ils les forcent à prendre la fuite
en poussant des cris. On ne prend jamais de pongos en vie; parce qu’ils sont si robustes
que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrêter. Mais les Nègres en prennent
quantité de jeunes après avoir tué la mère, au corps de laquelle le petit s’attache
fortement: lorsqu’un de ces animaux meurt, les autres couvrent son corps d’un amas de
branches ou de feuillages. Purchass ajoute que dans les conversations qu’il avait eues
avec Battel, il avait appris de lui-même qu’un pongo lui enleva un petit Nègre qui passa

un mois entier dans la société de ces animaux; car ils ne font aucun mal aux hommes
qu’ils surprennent, du moins lorsque ceux-ci ne les regardent point, comme le petit
Nègre l’avait observé. Battel n’a point décrit la seconde espèce de monstre.
Dapper confirme que le royaume de Congo est plein de ces animaux qui portent aux
Indes le nom d’orang-outang, c’est-à-dire habitants des bois, et que les Africains
nomment Quojas-Morros. Cette bête, dit-il, est si semblable à l’homme qu’il est tombé
dans l’esprit à quelques voyageurs qu’elle pouvait être sortie d’une femme et d’un
singe: chimère que les Nègres mêmes rejettent. Un de ces animaux fut transporté de
Congo en Hollande et présenté au prince d’Orange Frédéric-Henri. Il était de la
hauteur d’un enfant de trois ans et d’un embonpoint médiocre, mais carré et bien
proportionné, fort agile et fort vif; les jambes charnues et robustes, tout le devant du
corps nu, mais le derrière couvert de poils noirs. A la première vue, son visage
ressemblait à celui d’un homme, mais il avait le nez plat et recourbé; ses oreilles étaient
aussi celles de l’espèce humaine; son sein, car c’était une femelle, était potelé, son
nombril enfoncé, ses épaules fort bien jointes, ses mains divisées en doigts et en
pouces, ses mollets et ses talons gras et charnus. Il marchait souvent droit sur ses
jambes, il était capable de lever et porter des fardeaux assez lourds. Lorsqu’il voulait
boire, il prenait d’une main le couvercle du pot, et tenait le fond, de l’autre. Ensuite il
s’essuyait gracieusement les lèvres. Il se couchait pour dormir, la tête sur un coussin, se
couvrant avec tant d’adresse qu’on l’aurait pris pour un homme au lit. Les Nègres font
d’étranges récits de cet animal. Ils assurent non seulement qu’il force les femmes et les
filles, mais qu’il ose attaquer des hommes armés. En un mot il y a beaucoup
d’apparence que c’est le satyre des Anciens. Merolla ne parle peut-être que de ces
animaux lorsqu’il raconte que les Nègres prennent quelquefois dans leurs chasses des
hommes et des femmes sauvages.
Il est encore parlé de ces espèces d’animaux anthropoformes dans le troisième tome de
la même Histoire des voyages sous le nom de Beggos et de Mandrills; mais pour nous
en tenir aux relations précédentes on trouve dans la description de ces prétendus
monstres des conformités frappantes avec l’espèce humaine, et des différences
moindres que celles qu’on pourrait assigner d’homme à homme. On ne voit point dans
ces passages les raisons sur lesquelles les auteurs se fondent pour refuser aux animaux
en question le nom d’hommes sauvages, mais il est aisé de conjecturer que c’est à
cause de leur stupidité, et aussi parce qu’ils ne parlaient pas; raisons faibles pour ceux
qui savent que quoique l’organe de la parole soit naturel à l’homme, la parole elle-même
ne lui est pourtant pas naturelle, et qui connaissent jusqu’à quel point sa
perfectibilité peut avoir élevé l’homme civil au-dessus de son état originel. Le petit
nombre de lignes que contiennent ces descriptions nous peut faire juger combien ces
animaux ont été mal observés et avec quels préjugés ils ont été vus. Par exemple, ils
sont qualifiés de monstres, et cependant on convient qu’ils engendrent. Dans un
endroit Battel dit que les pongos tuent les Nègres qui traversent les forêts, dans un
autre Purchass ajoute qu’ils ne leur font aucun mal, même quand ils les surprennent;
du moins lorsque les Nègres ne s’attachent pas à les regarder. Les pongos s’assemblent
autour des feux allumés par les Nègres, quand ceux-ci se retirent, et se retirent à leur
tour quand le feu est éteint; voilà le fait, voici maintenant le commentaire de
l’observateur: Car avec beaucoup d’adresse, ils n’ont pas assez de sens pour l’entretenir
en y apportant du bois. Je voudrais deviner comment Battel ou Purchass son
compilateur a pu savoir que la retraite des pongos était un effet de leur bêtise plutôt que
de leur volonté. Dans un climat tel que Loango, le feu n’est pas une chose fort
nécessaire aux animaux, et si les Nègres en allument, c’est moins contre le froid que
pour effrayer les bêtes féroces; il est donc très simple qu’après avoir été quelque temps
réjouis par la flamme ou s’être bien réchauffés, les pongos s’ennuient de rester toujours
à la même place et s’en aillent à leur pâture, qui demande plus de temps que s’ils
mangeaient de la chair. D’ailleurs, on sait que la plupart des animaux, sans en excepter

l’homme, sont naturellement paresseux, et qu’ils se refusent à toutes sortes de soins qui
ne sont pas d’une absolue nécessité. Enfin il paraît fort étrange que les pongos dont on
vante l’adresse et la force, les pongos qui savent enterrer leurs morts et se faire des toits
de branchages, ne sachent pas pousser des tisons dans le feu. Je me souviens d’avoir vu
un singe faire cette même manœuvre qu’on ne veut pas que les pongos puissent faire; il
est vrai que mes idées n’étant pas alors tournées de ce côté, je fis moi-même la faute
que je reproche à nos voyageurs, et je négligeai d’examiner si l’intention du singe était
en effet d’entretenir le feu, ou simplement, comme je crois, d’imiter l’action d’un
homme. Quoi qu’il en soit, il est bien démontré que le singe n’est pas une variété de
l’homme, non seulement parce qu’il est privé de la faculté de parler, mais surtout parce
qu’on est sûr que son espèce n’a point celle de se perfectionner qui est le caractère
spécifique de l’espèce humaine. Expériences qui ne paraissent pas avoir été faites sur le
pongo et l’orang-outang avec assez de soin pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il
y aurait pourtant un moyen par lequel, si l’orang-outang ou d’autres étaient de l’espèce
humaine, les observateurs les plus grossiers pourraient s’en assurer même avec
démonstration; mais outre qu’une seule génération ne suffirait pas pour cette
expérience, elle doit passer pour impraticable, parce qu’il faudrait que ce qui n’est
qu’une supposition fût démontré vrai, avant que l’épreuve qui devrait constater le fait
pût être tentée innocemment.
Les jugements précipités, et qui ne sont point le fruit d’une raison éclairée, sont sujets à
donner dans l’excès. Nos voyageurs font sans façon des bêtes sous les noms de Pongos,
de Mandrills, d’Orang-Outang, de ces mêmes êtres dont sous le nom de Satyres, de
Faunes, de Sylvains, les Anciens faisaient des divinités. Peut-être après des recherches
plus exactes trouvera-t-on que ce sont des hommes. En attendant, il me paraît qu’il y a
bien autant de raison de s’en rapporter là-dessus à Merolla, religieux lettré, témoin
oculaire, et qui avec toute sa naïveté ne laissait pas d’être homme d’esprit, qu’au
marchand Battel, à Dapper, à Purchass, et aux autres compilateurs.
Quel jugement pense-t-on qu’eussent porté de pareils observateurs sur l’enfant trouvé
en 1694 dont j’ai déjà parlé ci-devant, qui ne donnait aucune marque de raison,
marchait sur ses pieds et sur ses mains, n’avait aucun langage et formait des sons qui
ne ressemblaient en rien à ceux d’un homme? Il fut longtemps, continue le même
philosophe qui me fournit ce fait, avant de pouvoir proférer quelques paroles, encore le
fit-il d’une manière barbare. Aussitôt qu’il put parler, on l’interrogea sur son premier
état, mais il ne s’en souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé
au berceau. Si malheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos
voyageurs, on ne peut douter qu’après avoir remarqué son silence et sa stupidité, ils
n’eussent pris le parti de le renvoyer dans les bois ou de l’enfermer dans une ménagerie;
après quoi ils en auraient savamment parlé dans de belles relations, comme d’une bête
fort curieuse qui ressemblait assez à l’homme.
Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l’Europe inondent les autres
parties du monde et publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages et de
relations, je suis persuadé que nous ne connaissons d’hommes que les seuls Européens;
encore paraît-il aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints, même parmi les gens de
lettres, que chacun ne fait guère sous le nom pompeux d’étude de l’homme que celle
des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la
philosophie ne voyage point, aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un
autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées: il n’y a
guère que quatre sortes d’hommes qui fassent des voyages de long cours; les marins,
les marchands, les soldats et les missionnaires. Or, on ne doit guère s’attendre que les
trois premières classes fournissent de bons observateurs et quant à ceux de la
quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas
sujets à des préjugés d’état comme tous les autres, on doit croire qu’ils ne se livreraient
pas volontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité et qui les détourneraient

des travaux plus importants auxquels ils se destinent. D’ailleurs, pour prêcher utilement
l’Évangile, il ne faut que du zèle et Dieu donne le reste, mais pour étudier les hommes
il faut des talents que Dieu ne s’engage à donner à personne et qui ne sont pas toujours
le partage des saints. On n’ouvre pas un livre de voyages où l’on ne trouve des
descriptions de caractères et de mœurs; mais on est tout étonné d’y voir que ces gens
qui ont tant décrit de choses, n’ont dit que ce que chacun savait déjà, n’ont su
apercevoir à l’autre bout du monde que ce qu’il n’eût tenu qu’à eux de remarquer sans
sortir de leur rue, et que ces traits vrais qui distinguent les nations, et qui frappent les
yeux faits pour voir ont presque toujours échappé aux leurs. De là est venu ce bel adage
de morale, si rebattu par la tourbe philosophesque, que les hommes sont partout les
mêmes, qu’ayant partout les mêmes passions et les mêmes vices, il est assez inutile de
chercher à caractériser les différents peuples; ce qui est à peu près aussi bien raisonné
que si l’on disait qu’on ne saurait distinguer Pierre d’avec Jacques, parce qu’ils ont tous
deux un nez, une bouche et des yeux.
Ne verra-t-on jamais renaître ces temps heureux où les peuples ne se mêlaient point de
philosopher, mais où les Platon, les Thalès et les Pythagore épris d’un ardent désir de
savoir, entreprenaient les plus grands voyages uniquement pour s’instruire, et allaient
au loin secouer le joug des préjugés nationaux, apprendre à connaître les hommes par
leurs conformités et par leurs différences et acquérir ces connaissances universelles qui
ne sont point celles d’un siècle ou d’un pays exclusivement mais qui, étant de tous les
temps et de tous les lieux, sont pour ainsi dire la science commune des sages?
On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait ou fait faire à grands frais
des voyages en Orient avec des savants et des peintres, pour y dessiner des masures et
déchiffrer ou copier des inscriptions: mais j’ai peine à concevoir comment dans un
siècle où l’on se pique de belles connaissances il ne se trouve pas deux hommes bien
unis, riches, l’un en argent, l’autre en génie, tous deux aimant la gloire et aspirant à
l’immortalité, dont l’un sacrifie vingt mille écus de son bien et l’autre dix ans de sa vie à
un célèbre voyage autour du monde; pour y étudier, non toujours des pierres et des
plantes, mais une fois les hommes et les moeurs, et qui, après tant de siècles employés à
mesurer et considérer la maison, s’avisent enfin d’en vouloir connaître les habitants.
Les académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales de l’Europe et
méridionales de l’Amérique avaient plus pour objet de les visiter en géomètres qu’en
philosophes. Cependant, comme ils étaient à la fois l’un et l’autre, on ne peut pas
regarder comme tout à fait inconnues les régions qui ont été vues et décrites par les La
Condamine et les Maupertuis. Le joaillier Chardin, qui a voyagé comme Platon, n’a rien
laissé à dire sur la Perse; la Chine paraît avoir été bien observée par les Jésuites.
Kempfer donne une idée passable du peu qu’il a vu dans le Japon. A ces relations près,
nous ne connaissons point les peuples des Indes orientales, fréquentées uniquement
par des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs têtes. L’Afrique
entière et ses nombreux habitants, aussi singuliers par leur caractère que par leur
couleur, sont encore à examiner; toute la terre est couverte de nations dont nous ne
connaissons que les noms, et nous nous mêlons de juger le genre humain! Supposons
un Montesquieu, un Buffon, un Diderot, un Duclos, un d’Alembert, un Condillac, ou
des hommes de cette trempe, voyageant pour instruire leurs compatriotes, observant et
décrivant comme ils savent faire, la Turquie, l’Égypte, la Barbarie, l’empire de Maroc,
la Guinée, le pays des Cafres, l’intérieur de l’Afrique et ses côtes orientales, les
Malabares, le Mogol, les rives du Gange, les royaumes de Siam, de Pegu et d’Ava, la
Chine, la Tartarie, et surtout le Japon; puis dans l’autre hémisphère le Mexique, le
Pérou, le Chili, les Terres magellaniques, sans oublier les Patagons vrais ou faux, le
Tucuman, Paraguay s’il était possible, le Brésil, enfin les Caraïbes, la Floride et toutes
les contrées sauvages, voyage le plus important de tous et celui qu’il faudrait faire avec
le plus de soin; supposons que ces nouveaux Hercules, de retour de ces courses
mémorables, fissent ensuite à loisir l’histoire naturelle, morale et politique, de ce qu’ils

auraient vu, nous verrions nous-mêmes sortir un monde nouveau de dessous leur
plume, et nous apprendrions ainsi à connaître le nôtre. Je dis que quand de pareils
observateurs affirmeront d’un tel animal que c’est un homme, et d’un autre que c’est
une bête, il faudra les en croire; mais ce serait une grande simplicité de s’en rapporter
là-dessus à des voyageurs grossiers, sur lesquels on serait quelquefois tenté de faire la

même question qu’ils se mêlent de résoudre sur d’autres animaux.

Note 11: Cela me paraît de la dernière évidence, et je ne saurais concevoir d’où nos
philosophes peuvent faire naître toutes les passions qu’ils prêtent à l’homme naturel.
Excepté le seul nécessaire physique, que la nature même demande, tous nos autres
besoins ne sont tels que par l’habitude avant laquelle ils n’étaient point des besoins, ou
par nos désirs, et l’on ne désire point ce qu’on n’est pas en état de connaître. D’où il
suit que l’homme sauvage ne désirant que les choses qu’il connait et ne connaissant
que celles dont la possession est en son pouvoir ou facile à acquérir, rien ne doit être si
tranquille que son âme et rien si borné que son esprit.

Note 12: Je trouve dans le Gouvernement civil de Locke une objection qui me paraît
trop spécieuse pour qu’il me soit permis de la dissimuler. « La fin de la société entre le
mâle et la femelle, dit ce philosophe, n’étant pas simplement de procréer, mais de
continuer l’espèce, cette société doit durer, même après la procréation, du moins aussi
longtemps qu’il est nécessaire pour la nourriture et la conservation des procréés, c’està-
dire jusqu’à ce qu’ils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Cette
règle que la sagesse infinie du Créateur a établie sur les œuvres de ses mains, nous
voyons que les créatures inférieures à l’homme l’observent constamment et avec
exactitude. Dans ces animaux qui vivent d’herbe, la société entre le mâle et la femelle
ne dure pas plus longtemps que chaque acte de copulation, parce que les mamelles de
la mère étant suffisantes pour nourrir les petits jusqu’à ce qu’ils soient capables de
paître l’herbe, le mâle se contente d’engendrer et il ne se mêle plus après cela de la
femelle ni des petits, à la subsistance desquels il ne peut rien contribuer. Mais au regard
des bêtes de proie, la société dure plus longtemps, à cause que la mère ne pouvant pas
bien pourvoir à sa subsistance propre et nourrir en même temps ses petits par sa seule
proie, qui est une voie de se nourrir et plus laborieuse et plus dangereuse que n’est celle
de se nourrir d’herbe, l’assistance du mâle est tout à fait nécessaire pour le maintien de
leur commune famille, si l’on peut user de ce terme; laquelle jusqu’à ce qu’elle puisse
aller chercher quelque proie ne saurait subsister que par les soins du mâle et de la
femelle. On remarque le même dans tous les oiseaux, si l’on excepte quelques oiseaux
domestiques qui se trouvent dans des lieux où la continuelle abondance de nourriture
exempte le mâle du soin de nourrir les petits; on voit que pendant que les petits dans
leur nid ont besoin d’aliment, le mâle et la femelle y en portent, jusqu’à ce que ces
petits-là puissent voler et pourvoir à leur subsistance.
Et en cela, à mon avis, consiste la principale, si ce n’est la seule raison pourquoi le mâle
et la femelle dans le genre humain sont obligés à une société plus longue que
n’entretiennent les autres créatures. Cette raison est que la femme est capable de
concevoir et est pour l’ordinaire derechef grosse et fait un nouvel enfant, longtemps
avant que le précédent soit hors d’état de se passer du secours de ses parents et puisse
lui-même pourvoir à ses besoins. Ainsi un père étant obligé de prendre soin de ceux
qu’il a engendrés, et de prendre ce soin-là pendant longtemps, il est aussi dans
l’obligation de continuer à vivre dans la société conjugale avec la même femme de qui il
les a eus, et de demeurer dans cette société beaucoup plus longtemps que les autres
créatures, dont les petits pouvant subsister d’eux-mêmes, avant que le temps d’une
nouvelle procréation vienne, le lien du mâle et de la femelle se rompt de lui-même et
l’un et l’autre se trouvent dans une pleine liberté, jusqu’à ce que cette saison qui a
coutume de solliciter les animaux à se joindre ensemble les oblige de choisir de

nouvelles compagnes. Et ici l’on ne saurait admirer assez la sagesse du Créateur, qui,
ayant donné à l’homme des qualités propres pour pourvoir à l’avenir aussi bien qu’au
présent, a voulu et a fait en sorte que la société de l’homme durât beaucoup plus
longtemps que celle du mâle et de la femelle parmi les autres créatures; afin que par là
l’industrie de l’homme et de la femme fût plus excitée, et que leurs intérêts fussent
mieux uni, dans la vue de faire des provisions pour leurs enfants et de leur laisser du
bien: rien ne pouvant être plus préjudiciable à des enfants qu’une conjonction
incertaine et vague ou une dissolution facile et fréquente de la société conjugale. »
Le même amour de la vérité qui m’a fait exposer sincèrement cette objection m’excite à
l’accompagner de quelques remarques, sinon pour la résoudre, au moins pour
l’éclaircir.

a. J’observerai d’abord que les preuves morales n’ont pas une grande force en
matière de physique et qu’elles servent plutôt à rendre raison des faits existants qu’à
constater l’existence réelle de ces faits. Or tel est le genre de preuve que M. Locke
emploie dans le passage que je viens de rapporter; car quoiqu’il puisse être avantageux
à l’espèce humaine que l’union de l’homme et de la femme soit permanente, il ne
s’ensuit pas que cela ait été ainsi établi par la nature, autrement il faudrait dire qu’elle a
aussi institué la société civile, les arts, le commerce et tout ce qu’on prétend être utile
aux hommes.

b. J’ignore où M. Locke a trouvé qu’entre les animaux de proie la société du mâle et
de la femelle dure plus longtemps que parmi ceux qui vivent d’herbe et que l’un aide
l’autre à nourrir les petits. Car on ne voit pas que le chien, le chat, l’ours, ni le loup
reconnaissent leur femelle mieux que le cheval, le bélier, le taureau, le cerf ni tous les
autres quadrupèdes ne reconnaissent la leur. Il semble au contraire que, si le secours du
mâle était nécessaire à la femelle pour conserver ses petits, ce serait surtout dans les
espèces qui ne vivent que d’herbe, parce qu’il faut fort longtemps à la mère pour paître,
et que durant tout cet intervalle elle est forcée de négliger sa portée, au lieu que la proie
d’une ourse ou d’une louve est dévorée en instant et qu’elle a, sans souffrir la faim, plus
de temps pour allaiter ses petits. Ce raisonnement est confirmé par une observation sur
le nombre relatif de mamelles et de petits qui distingue les espèces carnassières des
frugivores et dont j’ai parlé dans la note 2 de la page 167. Si cette observation est juste et
générale, la femelle n’ayant que deux mamelles et ne faisant guère qu’un enfant à la
fois, voilà une forte raison de plus pour douter que l’espèce humaine soit naturellement
carnassière, de sorte qu’il semble que pour tirer la conclusion de Locke, il faudrait
retourner tout à fait son raisonnement. Il n’y a pas plus de solidité dans la même
distinction appliquée aux oiseaux. Car qui pourra se persuader que l’union du mâle et
de la femelle soit plus durable parmi les vautours et les corbeaux que parmi les
tourterelles? Nous avons deux espèces d’oiseaux domestiques, la cane et le pigeon, qui
nous fournissent des exemples directement contraires au système de cet auteur. Le
pigeon, qui ne vit que de grain, reste uni sa femelle et ils nourrissent leurs petits en
commun. Le canard, dont la voracité est connue, ne reconnait ni sa femelle ni ses petits
et n’aide en rien à leur subsistance, et parmi les poules, espèce qui n’est guère moins
carnassière, on ne voit pas que le coq se mette aucunement en peine de la couvée. Que
si dans d’autres espèces le mâle partage avec la femelle le soin de nourrir les petits,
c’est que les oiseaux qui d’abord ne peuvent voler et que la mère ne peut allaiter sont
beaucoup moins en état de se passer de l’assistance du père que les quadrupèdes à qui
suffit la mamelle de la mère, au moins durant quelque temps.

c. Il y a bien de l’incertitude sur le fait principal qui sert de base à tout le
raisonnement de M. Locke. Car, pour savoir si, comme il le prétend, dans le pur état de
nature la femme est pour l’ordinaire derechef grosse et fait un nouvel enfant longtemps
avant que le précédent puisse pourvoir lui-même à ses besoins, il faudrait des
expériences qu’assurément Locke n’avait pas faites et que personne n’est à portée de
faire. La cohabitation continuelle du mari et de la femme est une occasion si prochaine

de s’exposer à une nouvelle grossesse qu’il est bien difficile de croire que la rencontre
fortuite ou la seule impulsion du tempérament produisit des effets aussi fréquents dans
le pur état de nature que dans celui de la société conjugale; lenteur qui contribuerait
peut-être à rendre les enfants plus robustes, et qui d’ailleurs pourrait être compensée
par la faculté de concevoir, prolongée dans un plus grand âge chez les femmes qui en
auraient moins abusé dans leur jeunesse. A l’égard des enfants, il y a bien des raisons
de croire que leurs forces et leurs organes se développèrent plus tard parmi nous qu’ils
ne faisaient dans l’état primitif dont je parle. La faiblesse originelle qu’ils tirent de la
constitution des parents, les soins qu’on prend d’envelopper et gêner tous leurs
membres, la mollesse dans laquelle ils sont élevés, peut-être l’usage d’un autre lait que
celui de leur mère, tout contrarie et retarde en eux les premiers progrès de la nature.
L’application qu’on les oblige de donner à mille choses sur lesquelles on fixe
continuellement leur attention, tandis qu’on ne donne aucun exercice à leurs forces
corporelles, peut encore faire une diversion considérable à leur accroissement; de sorte
que, si au lieu de surcharger et fatiguer d’abord leurs esprits de mille manières, on
laissait exercer leurs corps aux mouvements continuels que la nature semble leur
demander, il est à croire qu’ils seraient beaucoup plus tôt en état de marcher, d’agir et
de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.

d. Enfin M. Locke prouve tout au plus qu’il pourrait bien y avoir dans l’homme un
motif de demeurer attaché à la femme lorsqu’elle a un enfant; mais il ne prouve
nullement qu’il a dû s’y attacher avant l’accouchement et pendant les neuf mois de la
grossesse. Si telle femme est indifférente à l’homme pendant ces neuf mois, si même
elle lui devient inconnue, pourquoi la secourra-t-il après l’accouchement? pourquoi lui
aidera-t-il à élever un enfant qu’il ne sait pas seulement lui appartenir, et dont il n’a
résolu ni prévu la naissance? M. Locke suppose évidemment ce qui est en question, car
il ne s’agit pas de savoir pourquoi l’homme demeurera attaché à la femme après
l’accouchement, mais pourquoi il s’attachera à elle après la conception. L’appétit
satisfait, l’homme n’a plus besoin de telle femme, ni la femme de tel homme. Celui-ci
n’a pas le moindre souci ni peut-être la moindre idée des suites de son action. L’un s’en
va d’un côté, l’autre d’un autre, et il n’y a pas d’apparence qu’au bout de neuf mois ils
aient la mémoire de s’être connus, car cette espèce de mémoire par laquelle un individu
donne la préférence à un individu pour l’acte de la génération exige, comme je le
prouve dans le texte, plus de progrès ou de corruption dans l’entendement humain
qu’on ne peut lui en supposer dans l’état d’animalité dont il s’agit ici. Une autre femme
peut donc contenter les nouveaux désirs de l’homme aussi commodément que celle
qu’il a déjà connue, et un autre homme contenter de même la femme, supposé qu’elle
soit pressée du même appétit pendant l’état de grossesse, de quoi l’on peut
raisonnablement douter. Que si dans l’état de nature la femme ne ressent plus la
passion de l’amour après la conception de l’enfant, l’obstacle à la société avec l’homme
devient encore beaucoup plus grand, puis-qu’alors elle n’a plus besoin ni de l’homme
qui l’a fécondée ni d’aucun d’autre. Il n’y a donc dans l’homme aucune raison de
rechercher la même femme, ni dans la femme aucune raison de rechercher le même
homme. Le raisonnement de Locke tombe donc en ruine et toute la dialectique de ce
philosophe ne l’a pas garanti de la faute que Hobbes et d’autres ont commise. Ils
avaient à expliquer un fait de l’état de nature, c’est-à-dire d’un état où les hommes
vivaient isolés et où tel homme n’avait aucun motif de demeurer à côté de tel homme,
ni peut-être les hommes de demeurer à côté les uns des autres, ce qui est bien pis, et ils
n’ont pas songé à se transporter au-delà des siècles de société, c’est-à-dire de ces temps
où les hommes ont toujours une raison de demeurer près les uns des autres, et où tel
homme a souvent une raison de demeurer à côté de tel homme ou de telle femme.

Note 13: Je me garderai bien de m’embarquer dans les réflexions philosophiques qu’il y
aurait à faire sur les avantages et les inconvénients de cette institution des langues; ce

n’est pas à moi qu’on permet d’attaquer les erreurs vulgaires, et le peuple lettré
respecte trop ses préjugés pour supporter patiemment mes prétendus paradoxes.
Laissons donc parler les gens à qui l’on n’a point fait un crime d’oser prendre
quelquefois le parti de la raison contre l’avis de la multitude. Nec quidquam felicitati
humani generis decederet, pulsa tot linguarum peste et confusione, unam artem
callerent mortales, et signis, motibus, gestibusque licitum foret quidvis explicare. Nunc
vero ita comparatum est, ut animalium quoe vulgo bruta creduntur, melior longe quam
nostra hac in parte videatur conditio, ut pote quoe promptius et forsan felicius, sensus
et cogitationes suas sine interprete significent, quam ulli queant mortales, proesertim si
peregrino utantur sermone. Is. Vossius, de Poemat. Cant. et Viribus Rythmi, p.66.

Note 14: Platon montrant combien les idées de la quantité discrète et de ses rapports
sont nécessaires dans les moindres arts, se moque avec raison des auteurs de son temps
qui prétendaient que Palamède avait inventé les nombres au siège de Troie, comme si,
dit ce philosophe, Agamemnon eût pu ignorer jusque-là combien il avait de jambes? En
effet, on sent l’impossibilité que la société et les arts fussent parvenus où ils étaient déjà
du temps du siège de Troie, sans que les hommes eussent l’usage des nombres et du
calcul: mais la nécessité de connaître les nombres avant que d’acquérir d’autres
connaissances n’en rend pas l’invention plus aisée à imaginer; les noms des nombres
une fois connus, il est aisé d’en expliquer le sens et d’exciter les idées que ces noms
représentent, mais pour les inventer, il fallut, avant que de concevoir ces mêmes idées,
s’être pour ainsi dire familiarisé avec les méditations philosophiques, s’être exercé à
considérer les êtres par leur seule essence et indépendamment de toute autre
perception, abstraction très pénible, très métaphysique, très peu naturelle et sans
laquelle cependant ces idées n’eussent jamais pu se transporter d’une espèce ou d’un
genre à un autre, ni les nombres devenir universels. Un sauvage pouvait considérer
séparément sa jambe droite et sa jambe gauche, ou les regarder ensemble sous l’idée
indivisible d’une couple sans jamais penser qu’il en avait deux; car autre chose est
l’idée représentative qui nous peint un objet, et autre chose l’idée numérique qui le
détermine. Moins encore pouvait-il calculer jusqu’à cinq, et quoique appliquant ses
mains l’une sur l’autre, il eût pu remarquer que les doigts se répondaient exactement, il
était bien loin de songer à leur égalité numérique. Il ne savait pas plus le compte de ses
doigts que de ses cheveux et si, après lui avoir fait entendre ce que c’est que nombres,
quelqu’un lui eût dit qu’il avait autant de doigts aux pieds qu’aux mains, il eût peut-être
été fort surpris, en les comparant, de trouver que cela était vrai.

Note 15: Il ne faut pas confondre l’amour propre et l’amour de soi-même; deux
passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi-même est un
sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui, dirigé
dans l’homme par la raison et modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu.
L’amour propre n’est qu’un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte
chaque individu à faire plus cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous
les maux qu’ils se font mutuellement, et qui est la véritable source de l’honneur.
Ceci bien entendu, je dis que dans notre état primitif, dans le véritable état de nature,
l’amour-propre n’existe pas. Car, chaque homme en particulier se regardant lui-même
comme le seul spectateur qui l’observe, comme le seul être dans l’univers qui prenne
intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n’est pas possible qu’un
sentiment qui prend sa source dans des comparaisons qu’il n’est pas à portée de faire,
puisse germer dans son âme; par la même raison cet homme ne saurait avoir ni haine ni
désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l’opinion de quelque offense
reçue; et comme c’est le mépris ou l’intention de nuire et non le mal qui constitue
l’offense, des hommes qui ne savent ni s’apprécier ni se comparer peuvent se faire
beaucoup de violences mutuelles quand il leur en revient quelque avantage, sans jamais

s’offenser réciproquement. En un mot, chaque homme ne voyant guère ses semblables
que comme il verrait des animaux d’une autre espèce, peut ravir la proie au plus faible
ou céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des événements
naturels, sans le moindre mouvement d’insolence ou de dépit, et sans autre passion que
la douleur ou la joie d’un bon ou mauvais succès.

Note 16: C’est une chose extrêmement remarquable que depuis tant d’années que les
Européens se tourmentent pour amener les sauvages des diverses contrées du monde à
leur manière de vivre, ils n’aient pas pu encore en gagner un seul, non pas même à la
faveur du christianisme; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens, mais
jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter l’invincible répugnance qu’ils ont
à prendre nos mœurs et vivre à notre manière. Si ces pauvres sauvages sont aussi
malheureux qu’on le prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement
refusent-ils constamment de se policer à notre imitation ou d’apprendre à vivre heureux
parmi nous; tandis qu’on lit en mille endroits que des Français et d’autres Européens se
sont réfugiés volontairement parmi ces nations, y ont passé leur vie entière, sans
pouvoir plus quitter une si étrange manière de vivre, et qu’on voit même des
missionnaires sensés regretter avec attendrissement les jours calmes et innocents qu’ils
ont passés chez ces peuples si méprisés? Si l’on répond qu’ils n’ont pas assez de
lumières pour juger sainement de leur état et du nôtre, je répliquerai que l’estimation
du bonheur est moins l’affaire de la raison que du sentiment. D’ailleurs cette réponse
peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore; car il y a plus loin de nos idées
à la disposition d’esprit où il faudrait être pour concevoir le goût que trouvent les
sauvages à leur manière de vivre que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur
faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations il leur est aisé de voir que
tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets, savoir, pour soi les commodités de la
vie, et la considération parmi les autres. Mais le moyen pour nous d’imaginer la sorte
de plaisir qu’un sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois ou à la pêche, ou
à souffler dans une mauvaise flûte, sans jamais savoir en tirer un seul ton et sans se
soucier de l’apprendre?
On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris, à Londres et dans d’autres villes; on
s’est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses et tous nos arts les plus utiles et
les plus curieux; tout cela n’a jamais excité chez eux qu’une admiration stupide, sans le
moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entre autres de l’histoire d’un chef
de quelques Américains septentrionaux qu’on mena à la cour d’Angleterre il y a une
trentaine d’années. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour chercher à lui
faire quelque présent qui pût lui plaire, sans qu’on trouvât rien dont il parut se soucier.
Nos armes lui semblaient lourdes et incommodes, nos souliers lui blessaient les pieds,
nos habits le gênaient, il rebutait tout; enfin on s’aperçut qu’ayant pris une couverture
de laine, il semblait prendre plaisir à s’en envelopper les épaules; vous conviendrez, au
moins, lui dit-on aussitôt, de l’utilité de ce meuble? Oui, répondit-il, cela me paraît
presque aussi bon qu’une peau de bête. Encore n’eût-il pas dit cela s’il eût porté l’une
et l’autre à la pluie.
Peut-être me dira-t-on que c’est l’habitude qui, attachant chacun à sa manière de vivre,
empêche les sauvages de sentir ce qu’il y a de bon dans la nôtre. Et sur ce pied-là il doit
paraître au moins fort extraordinaire que l’habitude ait plus de force pour maintenir les
sauvages dans le goût de leur misère que les Européens dans la jouissance de leur
félicité. Mais pour faire à cette dernière objection une réponse à laquelle il n’y ait pas
un mot à répliquer, sans alléguer tous les jeunes sauvages qu’on s’est vainement efforcé
de civiliser; sans parler des Groenlandais et des habitants de l’Islande, qu’on a tenté
d’élever et nourrir en Danemark, et que la tristesse et le désespoir ont tous fait périr,
soit de langueur, soit dans la mer où ils avaient tenté de regagner leur pays à la nage; je
me contenterai de citer un seul exemple bien attesté, et que je donne à examiner aux

admirateurs de la police européenne.
« Tous les efforts des missionnaires hollandais du cap de Bonne-Espérance n’ont jamais
été capables de convertir un seul Hottentot. Van der Stel, gouverneur du Cap, en ayant
pris un dès l’enfance, le fit élever dans les principes de la religion chrétienne et dans la
pratique des usages de l’Europe. On le vêtit richement, on lui fit apprendre plusieurs
langues et ses progrès répondirent fort bien aux soins qu’on prit pour son éducation. Le
gouverneur, espérant beaucoup de son esprit, l’envoya aux Indes avec un commissaire
général qui l’employa utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la
mort du commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite qu’il rendit à
quelques Hottentots de ses parents, il prit le parti de se dépouiller de sa parure
européenne pour se revêtir d’une peau de brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel
ajustement, chargé d’un paquet qui contenait ses anciens habits, et les présentant au
gouverneur il lui tint ce discours (voy. le frontispice). « Ayez la bonté, monsieur, de faire
attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je renonce aussi pour toute ma
vie à la religion chrétienne, ma résolution est de vivre et mourir dans la religion, les
manières et les usages de mes ancêtres. L’unique grâce que je vous demande est de me
laisser le collier et le coutelas que je porte. Je les garderai pour l’amour de vous. »
Aussitôt, sans attendre la réponse de Van der Stel, il se déroba par la fuite et jamais on
ne le revit au Cap. » Histoire des Voyages, tome 5, p. 175.

Note 17: On pourrait m’objecter que dans un pareil désordre les hommes au lieu de
s’entr’égorger opiniâtrement se seraient dispersés, s’il n’y avait point eu de bornes à
leur dispersion. Mais premièrement ces bornes eussent au moins été celles du monde,
et si l’on pense à l’excessive population qui résulte de l’état de nature, on jugera que la
terre dans cet état n’eût pas tardé à être couverte d’hommes ainsi forcés à se tenir
rassemblés. D’ailleurs, ils se seraient dispersés, si le mal avait été rapide et que c’eut été
un changement fait du jour au lendemain; mais ils naissaient sous le joug; ils avaient
l’habitude de le porter quand ils en sentaient la pesanteur, et ils se contentaient
d’attendre l’occasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui les
forçaient à se tenir rassemblés, la dispersion n’était plus si facile que dans les premiers
temps où nul n’ayant besoin que de soi-même, chacun prenait son parti sans attendre le
consentement d’un autre.

Note 18: Le maréchal de V*** contait que dans une de ses campagnes, les excessives
friponneries d’un entrepreneur des vivres ayant fait souffrir et murmurer l’armée, il le
tança vertement et le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui
répondit hardiment le fripon, et je suis bien aise de vous dire qu’on ne pend point un
homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutait
naïvement le maréchal, mais en effet il ne fut point pendu, quoiqu’il eût cent fois mérité
de l’être.

Note 19: La justice distributive s’opposerait même à cette égalité rigoureuse de l’état de
nature, quand elle serait praticable dans la société civile; et comme tous les membres de
l’État lui doivent des services proportionnés à leurs talents et à leurs forces, les citoyens
à leur tour doivent être distingués et favorisés à proportion de leurs services. C’est en ce
sens qu’il faut entendre un passage d’Isocrate dans lequel il loue les premiers
Athéniens d’avoir bien su distinguer quelle était la plus avantageuse des deux sortes
d’égalité, dont l’une consiste à faire part des mêmes avantages à tous les citoyens
indifféremment, et l’autre à les distribuer selon le mérite de chacun. Ces habiles
politiques, ajoute l’orateur, bannissant cette injuste égalité qui ne met aucune
différence entre les méchants et les gens de bien, s’attachèrent inviolablement à celle
qui récompense et punit chacun selon son mérite. Mais premièrement il n’a jamais
existé de société, à quelque degré de corruption qu’elles aient pu parvenir, dans

laquelle on ne fit aucune différence des méchants et des gens de bien; et dans les
matières de mœurs où la loi ne peut fixer de mesure assez exacte pour servir de règle au
magistrat, c’est très sagement que pour ne pas laisser le sort ou le rang des citoyens à
sa discrétion, elle lui interdit le jugement des personnes pour ne lui laisser que celui des
actions. Il n’a que des mœurs aussi pures que celles des anciens Romains qui puissent
supporter des censeurs, et des pareils tribunaux auraient bientôt tout bouleversé parmi
nous: c’est à l’estime publique à mettre de la différence entre les méchants et les gens
de bien; le magistrat n’est juge que du droit rigoureux; mais le peuple est le véritable
juge des mœurs; juge intègre et même éclairé sur ce point, qu’on abuse quelquefois,
mais qu’on ne corrompt jamais. Les rangs des citoyens doivent donc être réglés, non
sur leur mérite personnel, ce qui serait laisser au magistrat le moyen de faire une
application presque arbitraire de la loi, mais sur les services réels qu’ils rendent à l’État
et qui sont susceptibles d’une estimation plus exacte.

suite…

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