Des principes de l’économie politique et de l’impôt


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Auteur:  Ricardo David

Ouvrage: Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Année: 1817

Traduit de l’Anglais en 1847 par Francisco Solano Constancio et Alcide Fonteyraud, à partir de la 3e édition anglaise de 1821.

 

 

Préface de l’auteur

Les produits de la terre, c’est-à-dire tout ce que l’on retire de sa surface par les efforts combinés
du travail, des machines et des capitaux, se partage entre les trois classes suivantes de
la communauté ; savoir : les propriétaires fonciers, – les possesseurs des fonds ou des capitaux
nécessaires pour la culture de la terre, – les travailleurs qui la cultivent.
Chacune de ces classes aura cependant, selon l’état de la civilisation, une part très différente
du produit total de la terre sous le nom de rente, de profits du capital et de salaires,
et cette part dépendra, à chaque époque, de la fertilité des terres, de l’accroissement du capital
et de la population, du talent, de l’habileté de cultivateurs, enfin des instruments employés dans l’agriculture.
Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le principal problème en économie
politique. Et cependant, quoique Turgot, Stuart, Smith, Say, Sismondi et d’autres auteurs
aient répandu beaucoup de lumière sur cette science, leurs écrits ne renferment rien de bien
satisfaisant sur la marche naturelle des rentes, des profits et des salaires.
En 1815, la véritable doctrine de la rente fut publiée à la fois par M. Malthus, dans un écrit
intitulé : Recherches sur la nature et le progrès de la rente, et par un membre du collège de
l’Université d’Oxford dans son Essai sur l’emploi du capital en agriculture. Sans une connaissance
profonde de cette doctrine, il est impossible de concevoir les effets de l’accroissement
de la richesse sur les profits et les salaires, ou de suivre d’une manière satisfaisante les

effets des impôts sur les différentes classes de la société, surtout lorsque les choses imposées
sont des produits immédiats de la terre. Adam Smith, et les autres écrivains distingués dont
j’ai fait mention, n’ayant pas envisagé avec justesse le principe de la rente, ont, ce me semble,
négligé beaucoup de vérités importantes, dont on ne peut acquérir la connaissance qu’après avoir approfondi la nature de la rente.
Pour combler ce vide, il faudrait, je le sais, avoir un talent bien supérieur au mien ; mais,
après avoir médité profondément sur cette matière, après avoir profité de tout ce qu’ont écrit
les auteurs distingués déjà cités, et après le grand nombre de faits précieux que l’expérience
des dernières années a fournis à la génération actuelle, j’ose espérer qu’on ne me taxera pas de
présomption si je publie mon opinion sur les principes qui règlent les profits et les salaires, et
sur l’influence des impôts. Si l’on reconnaissait que ces principes, qui me paraissent vrais, le
sont en effet, ce serait alors à d’autres écrivains plus habiles que moi à développer toutes les conséquences qui en découlent.
En combattant des opinions reçues, j’ai cru devoir plus particulièrement examiner certains
passages des ouvrages d’Adam Smith qui ne s’accordent pas avec ma manière de voir ;
j’espère néanmoins qu’on ne me soupçonnera pas pour cela de ne point partager avec tous
ceux qui reconnaissent l’importance de l’Économie politique, l’admiration si justement due à
l’ouvrage profond de cet auteur célèbre.
La même remarque est applicable aux excellents écrits de M. Say, qui a été le premier ou
un des premiers parmi les écrivains du continent à savoir apprécier et appliquer les principes
de Smith, et qui, non-seulement, a fait plus que tous les auteurs étrangers pour inculquer aux
nations de l’Europe les principes d’un système aussi lumineux qu’utile, mais encore a réussi à
disposer cette science dans un ordre plus méthodique et plus instructif en l’enrichissait en
même temps de recherches originales, exactes et profondes 1. Le cas que je fais des écrits de
M. Say ne m’a cependant pas empêché d’examiner avec la franchise que les intérêts de la
science exigent les passages de son Traité d’Économie politique qui ne s’accordent pas avec mes opinions.


1 Le chapitre XV, liv. I, des Débouchés, renferme surtout quelques principes très importants, que cet écrivain
distingué a, je crois, développés le premier. (Note de l’Auteur)


 

 

 

AVERTISSEMENT
POUR LA TROISIÈME ÉDITION.
parue en 1821.

Je me suis efforcé, dans cette édition, d’expliquer plus nettement que dans les précédentes
mon opinion sur le problème important et difficile de la valeur : j’ai donc fait quelques
additions au premier chapitre. J’ai aussi introduit un nouveau chapitre sur la question des
machines, recherchant ainsi l’effet que des perfectionnements mécaniques produisent sur la
situation des différentes classes de la société. Dans le chapitre consacré aux propriétés
distinctives de la valeur et des richesses, j’ai interrogé et examiné les doctrines de M. Say sur
ce sujet, doctrines qu’il a d’ailleurs corrigées dans la quatrième édition de son ouvrage. Dans
le dernier chapitre, je me suis appliqué à faire ressortir plus nettement que jamais ce principe
qui veut qu’un pays soit apte à payer des impôts additionnels en argent, alors même que
l’ensemble de la valeur pécuniaire de ses marchandises vient à baisser, soit par une
diminution dans la quantité de travail nécessaire pour produire le blé indigène, soit par la
possibilité d’obtenir une portion du blé qu’il consomme à des prix moins élevés au dehors, et
cela, au moyen de l’exportation de ses produits fabriqués. Cette considération a un intérêt
immense, car elle s’allie directement au système de la libre importation des blés étrangers,
fait capital, surtout dans les pays qui plient sous le faix d’une dette nationale énorme. J’ai
essayé de montrer que la faculté d’acquitter des impôts ne dépend ni de la valeur vénale de l’ensemble des marchandises, ni du revenu net en argent des capitalistes et des propriétaires,
mais de la valeur en argent du revenu de chacun, comparée à la valeur en argent des objets qu’il consomme habituellement.
26 mars 1821.

 

 

Chapitre I.
DE LA VALEUR.

Section I.

La valeur d’une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s’échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire pour la produire et non de la rémunération plus ou moins forte accordée à l’ouvrier.
Adam Smith a remarqué que le mot Valeur a deux significations différentes, et exprime, tantôt l’utilité d’un objet quelconque, tantôt la faculté que cet objet transmet à celui qui le possède, d’acheter d’autres marchandises. Dans un cas la valeur prend le nom de valeur en usage ou d’utilité : dans l’autre celui de valeur en échange. « Les choses, dit encore Adam Smith, qui ont le plus de valeur d’utilité n’ont souvent que fort peu ou point de valeur échangeable ; tandis que celles qui ont le plus de faveur échangeable ont fort peu ou point de valeur d’utilité. » L’eau et l’air, dont l’utilité est si grande, et qui sont même indispensables à l’existence de l’homme, ne peuvent cependant, dans les cas ordinaires, être donnés en échange pour d’autres objets. L’or, au contraire, si peu utile en comparaison de l’air ou de l’eau, peut être échange contre une grande quantité de marchandises 1.
Ce n’est donc pas l’utilité qui est la mesure de la valeur échangeable, quoiqu’elle lui soit absolument essentielle. Si un objet n’était d’aucune utilités, ou, en d’autres termes, si nous ne pouvions le faire servir à nos jouissances, ou en tirer quelque avantage, il ne posséderait aucune valeur échangeable, quelle que fit d’ailleurs sa rareté, ou quantité de travail nécessaire pour l’acquérir.
Les choses, une fois qu’elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté, et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir.
Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par suite d’une plus grande abondance. Tels sont les tableaux précieux, les statues, les livres et les médailles rares, les vins d’une qualité exquise, qu’on ne peut tirer que de certains terroirs très-peu étendus, et dont il n’y a par conséquent qu’une quantité très-bornée, enfin, une foule d’autres objets de même nature, dont la valeur est entièrement indépendante de la quantité de travail qui a été nécessaire à leur


1La distinction que fait ici M. Ricardo, d’après Adam Smith, entre la valeur d’utilité et la valeur échangeable, est fondamentale en économie politique. Peut-être aurait-il dû remarquer que cette dernière, la valeur échangeable, est celle dont Smith s’est exclusivement occupé dans tout son ouvrage, et que c’est en cela que consiste le grand pas qu’il a fait faire à l’économie politique, à la science de toutes, peut-être, qui influe plus directement sur le sort des hommes. En effet, la Valeur, cette qualité abstraite par laquelle les choses devien-nent des Richesses, ou des portions de richesses, était une qualité vague et arbitraire que chacun élevait ou abaissait à son gré, selon l’estime que chacun faisait de sa chose ; mais du moment qu’on a remarqué qu’il fallait que cette valeur fût reconnue et avouée pour qu’elle devînt une richesse réelle, la science a eu dès lors une base fixe : La valeur courante ou échangeable des choses, ce qu’on appelle leur prix courant, lorsque l’évaluation en est faite dans la monnaie du pays. En raisonnant sur cette valeur, sur ce qui la crée, sur ce qui l’altère, on n’a plus raisonné sur des abstractions, pas plus que deux héritiers, après avoir fait l’inventaire d’une succession, ne se partagent des abstractions.
Je ne saurais m’empêcher de remarquer ici le cette nécessité de fixer la valeur des choses par la valeur qu’on peut obtenir en retour de ces mêmes choses, dans l’échange qu’on voudrait en faire, a détourné la plupart des écrivains du véritable objet des recherches économiques. On a considéré l’échange comme le fondement de la richesse sociale, tandis qu’il n’y ajoute effectivement rien. Deux valeurs qu’on échange entre elles, un boisseau de froment et une paire de ciseaux, ont été préalablement formées avant de s’échanger ; la richesse qui réside en elles existe préalablement à tout échange ; et, bien que les échanges jouent un grande rôle dans l’économie sociale, bien qu’ils soient indispensables pour que les produits parviennent jusqu’à leurs consommateur, ce n’est point dans les échanges mêmes que consiste la production ou la consommation des richesses. Il y a beaucoup de richesses produites, et même distribuées sans échange effectif. Lorsqu’un gros cultivateur du Kentuky distribue à sa famille et à ses serviteurs le froment de ses terres et la viande de ses troupeaux ; lorsqu’il fait filer et tisser dans sa maison, pour son usage, les laines ou le coton de sa récolte, et qu’il distile même des pêches pour faire sa boisson, lui et les siens produisent et consomment des richesses qui n’ont point subi d’échange.
La valeur échangeable d’une chose, même lorsque l’échange ne s’effectue pas, sa valeur vénale, c’est-à-dire la valeur qu’elle aurait dans le cas où l’on jugerait à propos de la vendre, suffit donc, même sans qu’au-cune vente ait lieu , pour constituer la richesse. C’est ainsi qu’un négociant connaît sa richesse par l’inven-taire qu’il fait de son fonds, même sans avoir l’intention de le vendre. J.-B. Say


production première. Cette valeur dépend uniquement de la fortune, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets.
Ils ne forment cependant qu’une très-petite partie des marchandises qu’on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l’on désire posséder étant le fruit de l’industrie, on peut les multiplier, non-seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque impossible d’assigner des bornes, toutes les fois qu’on voudra y consacrer l’industrie nécessaire pour les créer.
Quand donc nous parlons des marchandises, de leur valeur échangeable, et des principes qui règlent leurs prix relatifs, nous n’avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s’accroître par l’industrie de l’homme, dont la production est encouragée par la concurrence, et n’est contrariée par aucune entrave.
Dans l’enfance des sociétés la valeur échangeable des choses, ou la règle qui fixe la quantité que l’on doit donner d’un objet pour un autre, ne dépend que de la quantité comparative de travail qui a été employée à la production de chacun d’eux.

« Le prix réel de chaque chose, dit Adam Smith, ce qu’elle coûte réellement à la personne qui a besoin de l’acquérir, est l’équivalent de la peine et de l’embarras qu’il a fallu pour l’acquérir. Ce que chaque chose vaut réellement pour celui qui l’a acquise, et qui cherche à en disposer, ou à l’échanger pour quelque autre objet, c’est la peine et l’embarras que cette chose peut lui épargner, et qu’elle a le pouvoir de rejeter sur d’autres personnes. Le travail a été le premier prix, la monnaie primitive avec labelle tout a été payé 1. » Et dans un autre endroit il ajoute : « Dans cet état grossier des sociétés naissantes, qui précède l’accumulation des capitaux, et l’appropriation des terres, le rapport entre la quantité de travail nécessaire pour acquérir chaque objet parait la seule donnée qui puisse conduire à poser une règle pour l’échange des uns contre les autres. Par exemple, si dans une nation de chasseurs il en coûte ordinaire-ment deux fois autant de travail pour tuer un castor que pour tuer un daim, on donnera naturellement deux daims pour un castor, ou, en d’autres termes, un castor vaudra deux daims. Il est tout simple que ce qui est d’ordinaire le produit de deux journées ou de deux heures de travail, vaille le double de ce qui n’exige ordinaire-ment qu’un jour ou une heure de travail 2. »

Il importe essentiellement en économie politique de savoir si telle est en réalité la base de la valeur échangeable de toutes les choses, excepté de celles que l’industrie des hommes ne


1Smith, et après lui, tous les écrivains anglais, confondent les mots travail et industrie. D’après l’analyse des travaux productifs qui fait partie de mon Traité d’Économie politique, on voit que les travaux productifs sont ceux du savant qui étudie les lois de la nature, de l’entrepreneur d’industrie qui les applique à la satisfaction des besoins de l’homme, et de l’ouvrier qui exécute le travail manuel qui résulte de l’indication des deux premier. Le mot travail exprime imparfaitement toutes ces opérations, dont quelques-unes renferment des résultats de ce qu’il y a de plus relevé dans l’intelligence humaine. C’et à leur ensemble qu’il convient de donner le nom d’industrie, pour réserver le nom de travail aux opérations qui sont plus dépourvues de combinaisons. L’analyse des divers opérations de l’industrie et d’autant plus nécessaire, qu’elles obtiennent, dans la distribution des valeurs produites par leur moyen, des rétributions très-diverses. J.-B. Say

2Livre I, chap. 16, p. 65, édit. Guillaumin


peut multiplier à volonté ; car il n’est point de source d’où aient découlé autant d’erreurs, autant d’opinions diverses, que du sens vague et peu précis qu’on attache au mot valeur.
Si c’est la quantité de travail fixée dans une chose, qui règle sa valeur échangeable, il s’ensuit que toute augmentation dans la quantité de ce travail doit nécessairement augmenter la valeur de l’objet auquel il a été employé ; et de même que toute diminution du même travail doit en diminuer le prix 1.
Adam Smith , après avoir défini avec tant de précision la source primitive de toute valeur échangeable, aurait dû, pour être conséquent, soutenir que tous les objets acquéraient plus ou moins de valeur selon que leur production coûtait plus ou moins de travail. Il a pourtant créé lui-même une autre mesure de la valeur, et il parle de choses qui ont plus ou moins de valeur selon qu’on peut les échanger contre plus ou moins de cette mesure. Tantôt il dit que c’est la valeur du blé, et tantôt il assure que c’est celle du travail ; non pas du travail dépensé dans la production d’une chose, mais de celui que cette chose peut acheter ; – comme si c’étaient là deux expressions équivalentes, et comme si parce que le travail d’un homme est devenu deux fois plus productif, et qu’il peut créer une quantité double d’un objet quelconque, il s’ensuivait qu’il doit obtenir en échange une double rétribution.
Si cela était vrai, si la rétribution du travailleur était toujours proportionnée à sa produc-tion, il serait en effet exact de dire que la quantité de travail fixée dans la production d’une chose, et la quantité de travail que cet objet peut acheter, sont égales ; et l’une ou l’autre indifféremment pourrait servir de mesure exacte pour les fluctuations des autres objets: Mais ces deux quantités ne sont point égales : la première est en effet très-souvent une mesure fixe qui indique exactement la variation des prix des autres objets ; la seconde, au contraire, éprouve autant de variations que les marchandises ou denrées avec lesquelles on peut la com-parer. C’est ainsi qu’Adam Smith, après avoir, avec beaucoup de sagacité, démontré combien une mesure variable, telle que l’or et l’argent, était insuffisante pour servir à déterminer le


1M. Ricardo me semble à tort ne considérer ici qu’un des éléments de la valeur des choses, c’est-à-dire le travail, ou, pour parler plus exactement, l’étendue des sacrifices qu’il faut faire pour les produire. Il néglige le premier élément, le véritable fondement de la valeur, l’utilité. C’est l’utilité qui occasionne la demande qu’on fait d’une chose. D’un autre côté, le sacrifice qu’il faut faire pour qu’elle soit produite, en d’autres mots, ses frais de production font sa rareté, bornent la quantité de cette chose qui s’offre à l’échange. Sa valeur s’élève d’autant plus qu’elle est plus demandée et moins offerte, et s’élève d’autant moins qu’elle est moins demandée et plus offerte. Ce principe est fondamental en économie politique ; il est confirmé par une expérience constante ; il est expliqué par le raisonnement. (Voyez mon Traité d’Economie politique , liv. II, chap. I.) Ce ne sont donc pas tes frais de production seuls, ce que M. Ricardo, d’après Smith, appelle le prix naturel d’une chose, qui règle sa valeur échangeable, son prix courant, si l’on veut exprimer cette valeur en monnaie. Lorsque les frais de production augmentent, pour que la valeur échangeable augmentât aussi, if faudrait que le rapport de l’offre et de la demande restât le même ; il faudrait que la demande augmentât aussi ; et il est de fait qu’elle diminue ; il est impossible, toutes ces circonstances étant d’ailleurs les mêmes, qu’elle ne diminue pas. La valeur échangeable ne peut donc pas monter comme les frais de production. C’est pour avoir perdu de vue ce fait constant, et par conséquent ce principe fondamental, que M. Ricardo a été entraîné, je crois, dans quelques erreurs, que je prendrai la liberté de relever dans l’intérêt de la science, et sans m’écarter des égards que mérite l’auteur par ses qualités personnelles autant que par ses talents. J.-B. Say.


prix variable des autres objets, a lui-même adopté une mesure tout aussi variable, en choisissant pour cela le blé ou le travail 1.
L’or et l’argent sont sans doute sujets à des fluctuations de valeur par la découverte de mines nouvelles et plus riches, mais ces découvertes sont rares, et leurs effets, quoique importants, se bornent à des époques d’une durée comparativement courte. Leur valeur peut aussi éprouver des variations par l’effet des améliorations introduites dans l’exploitation des mines et dans les machines qui y sont employées, ces améliorations produisant avec le même travail plus de métal. Enfin l’épuisement graduel des mines qui fournissent les métaux précieux, peut encore déterminer certaines fluctuations sur les marchés. Mais est-il une seule de ces causes de fluctuation à laquelle le blé ne soit également sujet ? Sa valeur ne varie-t-elle pas par les améliorations dans l’agriculture, dans les instruments aratoires, par le perfectionnement des machines, ainsi que par la découverte de nouveaux terrains fertiles, qui, livrés à la culture dans d’autres pays, ne peuvent manquer d’influer sur le prix des grains dans tout marché où l’importation sera libre ? D’ailleurs, le blé n’est-il pas sujet à hausser, par les prohibitions, par l’accroissement des richesses et de la population, et par la difficulté plus grande d’extraire un plus fort approvisionnement de blé des mauvais terrains dont la culture exige beaucoup plus de travail 2 ?
La valeur du travail n’est-elle pas également variable ; et n’est-elle pas modifiée, ainsi que toutes choses, par le rapport entre l’offre et la demande, rapport qui varie sans cesse avec la situation du pays ? n’est-elle pas encore affectée par le prix variable des subsistances et des objets de première nécessité, à l’achat desquels l’ouvrier dépense son salaire?
Dans un même pays, pour produire une quantité déterminée d’aliments ou d’objets de première nécessité, il faut peut-être dans un temps le double du travail qui aurait suffi dans une autre époque éloignée ; et il se peut néanmoins que les salaires des ouvriers ne soient que fort peu diminués. Si l’ouvrier recevait pour ses gages, à la première époque, une certaine quantité de nourriture et de denrées, il n’aurait probablement pu subsister si on la lui avait diminuée. Les substances alimentaires et les objets de première nécessité auraient, dans ce cas, haussé de cent pour cent, en estimant leur valeur par la quantité de travail nécessaire à


1La vérité est que la valeur des choses étant une qualité essentiellement variable d’un temps à un autre, d’un lieu à un autre, la valeur d’une chose (fût-ce celle du travail) ne peut servir de mesure à la valeur d’une autre chose, si ce n’est pour un temps et pour un lieu donnés. C’est pour cela que, pour chaque lieu, il y a, tous les jours, un nouveau prix courant des marchandises, et un nouveau cours du change (qui n’est que le prix courant des diverses monnaies). Une mesure invariable des valeurs est une pure chimère, parce qu’on ne peut mesurer les valeurs que par des valeurs, c’est-à-dire par une quantité essentiellement variable. Il n’en résulte pas que la valeur soit chimérique ; elle ne l’est pas plus que la chaleur des corps qui ne peut pas se fixer davantage. J.-B. Say
2M. Ricardo ne tient nul compte de la raison qui a été donnée pourquoi la valeur du blé a du être plus invariable que celle de toute autre marchandise. La population dans tout pays s’élevant et s’abaissant toujours en proportion des subsistances, le rapport entre la quantité de blé produite (quelle qu’on la suppose), et la quantité demandée, restant la même, la valeur échangeable a dû rester la même aussi. Le blé est un produit qui, par sa présence, crée ses consommateurs, et qui par son absence les détruit. On n’en peut pas dire autant de l’or. J.-B. Say


leur production, tandis que cette valeur aurait à peine augmenté si on l’eût mesurée par la quantité de travail contre laquelle s’échangeraient ces substances.
On peut faire la même remarque à l’égard de deux ou de plusieurs pays. L’on sait qu’en Amérique et en Pologne, sur les dernières terres mises en culture, le travail d’une année donne plus de blé qu’en Angleterre. Or, en supposant que toutes les autres denrées soient dans les trois pays à aussi bon marché, ne serait-ce pas une grande erreur de conclure que la quantité de blé payée à l’ouvrier doit être dans chaque pays proportionnée à la facilité de la production.
Si la chaussure et les vêtements de l’ouvrier pouvaient être fabriqués par des procédés nouveaux et perfectionnés, et exiger seulement le quart du travail que leur fabrication demande actuellement, ils devraient baisser probablement de soixante-quinze pour cent ; mais loin de pouvoir dire que par là l’ouvrier au. lieu d’un habit et d’une paire de souliers, en aura quatre, il est au contraire certain que son salaire, réglé par les effets de la concurrence et par l’accroissement de la population, se proportionnerait à la nouvelle valeur des denrées à acheter. Si de semblables perfectionnements s’étendaient à tous les objets de consommation de l’ouvrier, son aisance se trouverait probablement augmentée, quoique la valeur échangeable de ces objets, comparée à celle des objets dont la fabrication n’aurait éprouvé aucun perfectionnement remarquable , se trouvât considérablement réduite, et qu’on les obtint par une quantité bien moindre de travail.
Il n’est donc pas exact de dire avec Adam Smith ; « que puisque le même travail peut quelquefois acheter une plus grande, et quelquefois une plus petite quantité de marchandises, c’est la valeur des marchandises qui change, et non celle du travail. » Et par conséquent, « que la valeur du travail étant la seule qui soit invariable, elle seule peut servir de mesure fonda-mentale et exacte au moyen de laquelle on puisse en tout temps et en tout lieu estimer et comparer la valeur de toutes les denrées ou marchandises. » Il est cependant exact de dire, ainsi que Smith l’avait avancé auparavant, « que les quantités proportionnelles de travail nécessaires pour obtenir chaque objet, paraissant offrir la seule donnée qui puisse conduire à poser une règle pour l’échange des uns contre les autres ; » ou, en d’autres mots, que c’est la quantité comparative de denrées que le travail peut produire, qui détermine leur valeur relative présente ou passé, d non les quantités comparatives de denrées qu’on donne à l’ouvrier en échange, ou en paiement de son travail.
Deux marchandises varient, je suppose, dans leur valeur relative, et nous désirons savoir celle qui a subi cette variation, cette transformation. En comparant l’une d’elles avec des souliers, des bas, des chapeaux, du fer, du sucre et toutes les autres marchandises, on trouve que sa valeur échangeable est restée la même ; en comparant l’autre avec les mêmes objets nous trouvons, au contraire, que sa valeur échangeable a varié ; cela seul nous autorise suffisamment à dire que la variation porte sur cette marchandise déterminée et non sur tous les autres objets avec lesquels on l’a comparée. Si, en pénétrant plus avant dans toutes les circonstances relatives à la production de ces différents objets, nous reconnaissons qu’il faut la même quantité de travail et de capital pour produire des souliers, des bas, des chapeaux, du fer, du sucre, etc. ; mais que la production de telle marchandise désignée est devenue moins

coûteuse et moins lente, la probabilité se change en certitude. On peut dire alors hardiment que a variation de valeur retombe uniquement sur cette marchandise, et on découvre ainsi la cause de cette variation.
Si je trouve qu’une once d’or s’échange pour une quantité moindre de marchandise, et que, cependant, la découverte de mines nouvelles et plus fertiles ou l’emploi de machines plus parfaites permet d’obtenir une quantité déterminée d’or avec moins de travail, je suis autorisé à dire que les causes des variations de la valeur de l’or, relativement à celle des autres marchandises, sont, à la fois, une économie de main d’œuvre et un travail plus facile, plus rapide. De même, si le travail venait à baisser considérablement de valeur relativement aux autres objets, si l’on reconnaissait que cette baisse vient d’une abondance extrême de blé, de sucre, de bas, abondance résultant de moyens de production plus actifs, il serait exact de dire que le blé et les autres objets nécessaires à l’existence ont perdu de leur valeur par suite d’une diminution dans la quantité de travail consacré à les produire, et que ce que l’ouvrier gagne en se procurant plus facilement les moyens d’existence, il le perd par la baisse que subit bientôt le prix de son travail. « Non, non, s’écrient aussitôt Adam Smith et M. Malthus : vous aviez sans doute raison de dire, en parlant de l’or, que ses fluctuations se traduisent en réalité par un abaissement de valeur, parce que ni le blé ni le travail n’avaient encore varié ; et de plus, commet l’or achèterait une moins grande quantité de denrées, on pouvait en conclure hardi-ment que toutes les denrées étaient restées invariables, et que l’or seul avait changé. Mais, lorsque le blé et le travail, – les deux choses que nous avons adoptées comme mesure des valeurs, malgré toutes les variations auxquelles nous les reconnaissons assujetties, – lorsque, dis-je, le blé et le travail baissent, on aurait tort d’en tirer les mêmes conclusions : pour être dans le vrai, il faudrait dire alors que le travail et le blé sont restés stationnaires en face du renchérissement des autres choses.
Or, c’est précisément contre ce langage que je proteste. Je crois que la cause des variations survenues entre le blé et les autres objets, se trouve, comme pour l’or, dans une économie de main d’œuvre : aussi suis-je logiquement entraîné à considérer ces variations comme le résultat d’une baisse dans la valeur du travail et du blé, et non comme un renchérissement des choses contre lesquelles on les échange. Supposons que je loue pour une semaine le travail d’un ouvrier, et qu’au lieu de dix schillings je lui en donne seulement huit ; si, d’ailleurs, il n’est survenu aucune variation dans la valeur de l’argent, il se pourra que cet ouvrier obtienne avec son salaire réduit plus d’aliments et de vêtements qu’auparavant : mais ceci, il faut l’attribuer à un abaissement dans la valeur des objets de consommation de l’ouvrier, et non, comme l’ont avancé Adam Smith et M. Malthus, à une hausse réelle dans la valeur de son salaire. Et pourtant, c’est pour avoir caractérisé ce fait, en disant qu’il constitue, au fond, une baisse dans la valeur du travail, qu’on m’accuse d’avoir adopté un langage nouveau, inusité, et qu’on ne saurait concilier avec les véritables principes de la science. Quant à moi, je crois que les termes inusités sont précisément ceux dont se servent mes adversaires.
Admettons qu’un ouvrier reçoive par semaine un boisseau de blé à une époque où le prix du blé est de 80 sch. par quarter (2 h. 90 l), et que le prix descendant à 40 sch., on lui en donne un boisseau et un quart. Admettons encore qu’il consomme chaque semaine, dans sa famille, un demi-boisseau de blé, et qu’il échange le surplus contre d’autres objets, tels que le combustible, le savon, la chandelle, le thé, le sucre, le sel, etc., etc. ; si les trois quarts de boisseau qui lui resteront dans ce cas ne peuvent lui procurer autant de jouissances et de bien-être que le demi-boisseau dont il disposait autrement, dira-t-on encore que son travail a haussé de valeur ? Adam Smith insiste sur cette hausse, parce que son criterium est le blé, et que l’ouvrier reçoit plus de blé par semaine : mais Adam Smith eût dû y voir, au contraire, une baisse, « parce que la valeur d’une chose dépend de la faculté que transmet cette chose d’acheter les autres marchandises, » et que, dans l’hypothèse supposée, le travail a perdu de cette faculté.

 

 

Section II.

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De la servitude moderne


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Auteur : Brient Jean-François
Ouvrage : De la servitude moderne Les temps bouleversés
Année : 2007

 


 

par Parresiaste :

De la servitude moderne est un livre écrit par Jean-François Brient en 2007 et publié en 2009 en Colombie.
L’œuvre dénonce la condition d’esclave de l’homme moderne, et décrit le monde contemporain comme un « totalitarisme marchand ».
La thèse défendue, correspond à l’idée que désormais, la dictature ne s’exerce plus par un homme. C’est plutôt un principe : la marchandise ou l’argent qui dictent l’existence de chaque être humain qui en étant réduit à être un consommateur, un travailleur, un serviteur, perd son humanité.
Mais, et c’est là où le film se rapproche du Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, si cette servitude perdure, s’il existe des maîtres c’est parce que les esclaves ont choisi de demeurer esclaves et non pas parce qu’il existe des maîtres.
Pour les auteurs du film, un changement par le haut n’est pas à attendre, c’est à chacun, à chaque individu de se changer soi-même pour commencer à changer le monde.
Le vidéogramme montre comment le pouvoir utilise son action programmatrice à travers l’éducation, pour désactiver la contestation. En effet la violence est condamnée par la société civile, alors que toutes les tentatives pacifiques pour empêcher la ruine de l’être humain sont assimilées par le système et réutilisées par celui-ci pour sa propre consolidation. L’idée d’une confrontation ultime entre le système et une violence-révolte venant de ses victimes semble donc improbable.
Brient expliquera un peu plus loin, dans son œuvre, que le problème semble résider en chaque individu, dès lors qu’il refuse d’assumer sa stature humaine et préfère la facilité d’une vie programmée par d’autres que lui-même. Cet individu perdra tôt ou tard son humanité, car l’éducation normalisée qu’il a subie l’a programmé pour cela. L’esclave moderne n’est ni un animal, ni un être humain, mais une espèce fabriquée, au même titre que les objets et idées qu’il produit. La prise de conscience reste donc le seul espoir pour qu’il y ait une humanité retrouvée par le plus grand nombre un jour.


Chapitre I : Épigraphe

« Mon optimisme est basé sur la certitude que cette civilisation va s’effondrer.
Mon pessimisme sur tout ce qu’elle fait pour nous entraîner dans sa chute. »

Chapitre II : La servitude moderne

« Quelle époque terrible que celle où des idiots dirigent des aveugles. »
William Shakespeare

La servitude moderne est une servitude volontaire, consentie par la foule des
esclaves qui rampent à la surface de la Terre. Ils achètent eux-mêmes toutes les
marchandises qui les asservissent toujours un peu plus. Ils courent eux-mêmes derrière un
travail toujours plus aliénant, que l’on consent généreusement à leur donner, s’ils sont
suffisamment sages. Ils choisissent eux-mêmes les maitres qu’ils devront servir. Pour que
cette tragédie mêlée d’absurdité ait pu se mettre en place, il a fallu tout d’abord ôter aux
membres de cette classe toute conscience de son exploitation et de son aliénation. Voila
bien l’étrange modernité de notre époque. Contrairement aux esclaves de l’Antiquité, aux
serfs du Moyen-âge ou aux ouvriers des premières révolutions industrielles, nous sommes
aujourd’hui devant une classe totalement asservie mais qui ne le sait pas ou plutôt qui ne
veut pas le savoir. Ils ignorent par conséquent la révolte qui devrait être la seule réaction
légitime des exploités. Ils acceptent sans discuter la vie pitoyable que l’on a construite pour
eux. Le renoncement et la résignation sont la source de leur malheur.
Voilà le mauvais rêve des esclaves modernes qui n’aspirent finalement qu’à se
laisser aller dans la danse macabre du système de l’aliénation.
L’oppression se modernise en étendant partout les formes de mystification qui
permettent d’occulter notre condition d’esclave.
Montrer la réalité telle qu’elle est vraiment et non telle qu’elle est présentée par le
pouvoir constitue la subversion la plus authentique.
Seule la vérité est révolutionnaire.

suite…

De la servitude moderne

LA MARTINGALE ALGÉRIENNE


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Ouvrage : LA MARTINGALE ALGÉRIENNE Réflexions sur une crise

Auteur : Abderrahmane Hadj-Nacer

Année : 2011

 

 

PROLOGUE
J’écris, au seuil de la soixantaine et à vrai dire j’éprouve au quotidien un sentiment d’humiliation permanente. Cette humiliation, je la ressens d’abord en tant que citoyen algérien mais surtout, surtout en tant qu’ancien cadre c’est-à-dire, en tant que partie prenante de ce qui aurait dû, normalement, constituer l’élite de l’Algérie. Pourtant à mon âge, on devrait pouvoir commencer à jouir des fruits de ce que l’on a planté ; être satisfait de son travail, bien vivre dans sa maison et être rassuré sur l’avenir de ses enfants. Seulement, ce qui au premier plan domine, c’est un grand sentiment de frustration. Et je ne suis pas le seul dans ce cas : cette sensation finalement, je la partage avec la majorité je n’ose écrire la totalité — de la population. En cela, réside un aspect paradoxal de notre pays. Ce sentiment est légitimement ressenti par les plus défavorisés, ou même par ceux qui se sentent exclus par le système, mais il est également partagé par ceux que l’on nomme les décideurs et même, plus surprenant encore, par les rentiers. C’est une des singularités de l’Algérie, que les personnes disposant du pouvoir de décision, du moins en apparence, et qui bénéficient du fonctionnement du système, soient sans cesse en train de le critiquer. Une situation absurde !
À mon âge donc, et considérant ma formation et les fonctions que j’ai occupées, je devrais plutôt livrer ici-même un livre d’économie. Non pas un de plus puisque, s’agissant de l’Algérie, ce serait en fait un parfait manuel d’anti-économie. Cet ouvrage listerait de façon exhaustive tout ce qu’un pays pourvu de richesses pétrolières ne doit pas faire, car il est évident que la manne financière générée par les hydrocarbures, et censée accélérer le développement du pays, s’est transformée en frein, encourageant la corruption et les comportements de recherche de rente au détriment de l’entreprenariat et de la création de richesses. Il est clair aussi que si les Algériens ne parviennent pas à tirer profit des ressources exceptionnelles de leur sous-sol — pour ne parler que de cela — c’est parce que les institutions démocratiques de contrôle et de contre-pouvoir qui obligeraient les responsables politiques à rendre des comptes ne fonctionnent pas. Mais refermons rapidement cette parenthèse puisqu’il ne s’agit pas ici d’un livre d’économie.
Et ce n’est pas davantage un essai à vocation philosophique ou anthropologique mais bien l’expression de quelques réflexions libres, hors de toute contrainte théorique ou politique, au personnel, au singulier. Alors, pourra-t-on dire, quelle est l’utilité d’un tel essai ?
Ce que je sais, c’est mon choix d’une prise de parole à la première personne, estimant peu courageux le retranchement derrière la distance formelle qu’imposerait une approche académique classique.
Dans ce livre, je vais aussi revenir sur des notions de base alors que les enjeux de ce XXI »` siècle sont ailleurs. Car si le rythme du progrès technologique continue de s’accélérer, il est probable que le débat sur la singularité connaisse lui aussi une croissance exponentielle. Rares sont ceux qui contestent qu’il s’agit là de l’une des idées les plus marquantes de ce début de XXIème siècle. Elle fait en effet le lien entre des thèmes

essentiels et sujets à controverse : Dieu, la crise énergétique, le génie génétique ; et des concepts de science-fiction particulièrement stimulants pour l’imagination : l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle, l’ingénierie moléculaire. Grâce à la singularité, la frontière entre le penseur fantasque et le chercheur scientifique crédible s’estompe. Mais comment nous préparer à participer à ce débat ? Comment être présents au siècle ?
Finalement, ce qui fonde cet ouvrage, et cela bien au-delà de l’intuition, c’est que l’Algérie — ou Maghreb central ou bien encore Thamezgha — est, pour la première fois depuis le néolithique, dans une situation humaine et géographique où elle peut influer sur son propre destin. Cette prise de conscience, éclairée par l’Histoire dans sa longue durée, ne peut pourtant se faire que par la transmission et par l’explication des raisons qui nous ont conduits là où nous en sommes. Et c’est l’un des objectifs de ce livre que de bien cerner les mécanismes socio-historiques qui ont conduit l’Algérie à s’enliser et ses enfants à vivre en permanence avec, dans la bouche, un goût amer.
Je suis d’une génération qui a vécu à cheval entre la fin de la domination française et l’exaltation d’un pays à bâtir. Et, dans mon environnement familial, j’ai été élevé dans l’idée que l’indépendance de l’Algérie n’était qu’une étape avant l’avènement du grand Maghreb.

Je suis né à Soustara, à la Casbah d’Alger, et bien que nous ayons très tôt déménagé au Ruisseau, dans ma tête, je suis resté un enfant de la Casbah, jusqu’à mon entrée à l’école, en 1957. J’ai alors découvert qu’aux yeux des autres, je n’étais pas un Algérois mais un Mozabite. De la même façon j’ai découvert qu’à l’école, il y avait des Français et aussi des Kabyles, des Arabes, des Chaouis,… C’était étrange cette dichotomie entre le discours à la maison et la réalité sociale du moment. Dans mon cas, cela induisait une difficulté de comportement puisque être mozabite signifiait forcément devenir commis d’épicerie alors que pour moi, à cette période, le terme Mozabite n’avait pas une grande signification, même si mon père portait, et porte toujours, le costume musulman ou arabe, qui peu à peu est devenu mozabite, puisque les autres l’ont abandonné ! Tout simplement.
Dans ma famille régnait un grand climat patriotique nourri des débats qui se tenaient dans le salon fréquenté par Ahmed Bouda, Sâad Dahleb, des membres de l’association des Oulemas… Et puis, je suis à la fois l’arrière-petit-fils de Cheikh Tefayech, savant ibadite, et le petit-fils du dernier Cadi ibadite de la ville de Constantine, avant qu’elle ne tombe aux mains des Français. Mon père signait dans « Alger Républicain », mon oncle a écrit un grand nombre d’ouvrages nous laissant en héritage une immense bibliothèque. Tout ce monde, qui configurait mon entourage, était agité par l’idée de Patrie et de liberté. Mon cousin germain Moufdi Zakarya — poète, auteur de l’hymne national Kasamen ; un des fondateurs du PPA dont il a été Secrétaire Général et non Président par décision du BP de l’époque car un lbadite, un minoritaire, ne pouvait l’être —, connaissait la prison. De façon plus en prise avec cette aspiration maghrébine, mon autre cousin Cheikh Salah Benyahia, avec deux autres « Mozabites », fut parmi les cinq membres fondateurs du vieux Destour tunisien. Dans cet environnement, j’étais avec les uns, Algérois, Algérien et Maghrébin alors qu’aux yeux des autres, mes camarades, je devais correspondre à une définition étroite, étriquée, stéréotypée du Mozabite. Le petit voisin kabyle de l’immeuble mitoyen devait certainement vivre une situation similaire.

Je m’y arrête pour dire ce qui m’a construit et me fait prendre la parole aujourd’hui. Et j’en parle tout autant que de cet autre moment de la formation de ma personnalité qu’a été l’adolescence et que je veux évoquer.
En 1964, Alger était une ville internationale. Alger était la fête, l’espoir. Nous étions convaincus que nous allions rapidement devenir un pays leader, développé, moderne où il faisait déjà très bon vivre. Les gens affluaient de toutes parts. Les nouveaux prophètes, nous assurant de ce devenir, venaient d’Orient, d’Occident, du Sud, du Nord. Au lycée, nos professeurs étaient à l’image de ce kaléidoscope. Notre lycée, El ldrissi, était tout ensemble un lycée populaire et pilote. Nous disposions d’enseignants de grande qualité. Certains cours n’étaient pas assurés mais d’autres étaient de très bon niveau. Certains professeurs étaient des stars internationales, bien évidement de gauche. L’un d’entre eux, le professeur de philosophie et de français M.T.M., sur fond de lutte idéologique, lors de la première remise de copies m’attribua un 15 pour ma dissertation sur le sujet « qu’est-ce que la bourgeoisie ? » en insistant sur le fait que je devais transmettre cette note à la personne qui avait fait le travail. Ce qui, à ce moment-là, m’avait semblé être d’un humour douteux s’est reproduit la fois suivante, la fois d’après, et plus choquant encore ce fin aussi le cas avec d’autres enseignants pour qui pourtant, j’avais une admiration illimitée. Il m’a fallu un trimestre pour comprendre qu’il m’était signifié que j’étais le fils de mon père, ce père Président de l’Association des parents d’élèves, qui avec sa tenue vestimentaire ne pouvait qu’incarner la « réaction » contre le progrès. Ce père qui écrivait dans « Alger Républicain » et qui, de son point de vue, était un partisan du progrès. Pour la deuxième fois, je me trouvais assigné à l’identité du petit Mozabite, à présent réactionnaire après avoir été prédestiné à l’épicerie. Cet épisode était pourtant plus grave que celui de l’enfance car mes interlocuteurs étaient des adultes et même des modèles pour l’adolescent que j’étais, en quête de figures positives pour affronter un père doté d’une forte personnalité.
Ces deux exemples, ces deux étapes constituent des moments importants de la formation de l’être adulte que je suis devenu, en quête permanente de réponses à ces questions qui nous taraudent tous et toutes sur l’identité collective et individuelle. Si je ne devais choisir qu’un genre musical pour m’accompagner sur une île déserte, ce serait le chââbi (aujourd’hui je suis toujours Algérois, de Soustara, quartier historique d’Alger dont l’équipe emblématique est l’USMA, même si j’ai un faible pour le Mouloudia, le plus vieux club de football de la ville)… Et pourtant grâce, et à cause, du regard des autres, je me suis réapproprié la part de mozabite qui est en moi. Et j’ai beaucoup appris, et notamment que le M’Zab, à une échelle réduite, est le conservatoire de traditions, de culture, de beaucoup d’éléments de l’identité algérienne. Ce qu’on a souvent moqué a permis la sauvegarde pendant des siècles de formes d’organisation, de modes de vie, de rituels qui ont disparu ailleurs. Ils sont pourtant d’une grande utilité pour comprendre la situation actuelle de l’Algérie et imaginer, en partant de notre histoire, des issues aux impasses actuelles.
Les décideurs algériens se situent autrement.
Leur rapport au politique peut être perçu aujourd’hui comme la quête de « La » martingale.
Je retiens ici deux des sens du mot MARTINGALE:Je m’y arrête pour dire ce qui m’a construit et me fait prendre la parole aujourd’hui. Et j’en parle tout autant que de cet autre moment de la formation de ma personnalité qu’a été l’adolescence et que je veux évoquer.
En 1964, Alger était une ville internationale. Alger était la fête, l’espoir. Nous étions convaincus que nous allions rapidement devenir un pays leader, développé, moderne où il faisait déjà très bon vivre. Les gens affluaient de toutes parts. Les nouveaux prophètes, nous assurant de ce devenir, venaient d’Orient, d’Occident, du Sud, du Nord. Au lycée, nos professeurs étaient à l’image de ce kaléidoscope. Notre lycée, El ldrissi, était tout ensemble un lycée populaire et pilote. Nous disposions d’enseignants de grande qualité. Certains cours n’étaient pas assurés mais d’autres étaient de très bon niveau. Certains professeurs étaient des stars internationales, bien évidement de gauche. L’un d’entre eux, le professeur de philosophie et de français M.T.M., sur fond de lutte idéologique, lors de la première remise de copies m’attribua un 15 pour ma dissertation sur le sujet « qu’est-ce que la bourgeoisie ? » en insistant sur le fait que je devais transmettre cette note à la personne qui avait fait le travail. Ce qui, à ce moment-là, m’avait semblé être d’un humour douteux s’est reproduit la fois suivante, la fois d’après, et plus choquant encore ce fin aussi le cas avec d’autres enseignants pour qui pourtant, j’avais une admiration illimitée. Il m’a fallu un trimestre pour comprendre qu’il m’était signifié que j’étais le fils de mon père, ce père Président de l’Association des parents d’élèves, qui avec sa tenue vestimentaire ne pouvait qu’incarner la « réaction » contre le progrès. Ce père qui écrivait dans « Alger Républicain » et qui, de son point de vue, était un partisan du progrès. Pour la deuxième fois, je me trouvais assigné à l’identité du petit Mozabite, à présent réactionnaire après avoir été prédestiné à l’épicerie. Cet épisode était pourtant plus grave que celui de l’enfance car mes interlocuteurs étaient des adultes et même des modèles pour l’adolescent que j’étais, en quête de figures positives pour affronter un père doté d’une forte personnalité.
Ces deux exemples, ces deux étapes constituent des moments importants de la formation de l’être adulte que je suis devenu, en quête permanente de réponses à ces questions qui nous taraudent tous et toutes sur l’identité collective et individuelle. Si je ne devais choisir qu’un genre musical pour m’accompagner sur une île déserte, ce serait le chââbi (aujourd’hui je suis toujours Algérois, de Soustara, quartier historique d’Alger dont l’équipe emblématique est l’USMA, même si j’ai un faible pour le Mouloudia, le plus vieux club de football de la ville)… Et pourtant grâce, et à cause, du regard des autres, je me suis réapproprié la part de mozabite qui est en moi. Et j’ai beaucoup appris, et notamment que le M’Zab, à une échelle réduite, est le conservatoire de traditions, de culture, de beaucoup d’éléments de l’identité algérienne. Ce qu’on a souvent moqué a permis la sauvegarde pendant des siècles de formes d’organisation, de modes de vie, de rituels qui ont disparu ailleurs. Ils sont pourtant d’une grande utilité pour comprendre la situation actuelle de l’Algérie et imaginer, en partant de notre histoire, des issues aux impasses actuelles.
Les décideurs algériens se situent autrement.
Leur rapport au politique peut être perçu aujourd’hui comme la quête de « La » martingale.
Je retiens ici deux des sens du mot MARTINGALE:

En statistique, c’est-à-dire en calcul stochastique, une martingale désigne un processus aléatoire et dynamique dans lequel le calcul consiste à parvenir à des probabilités plus exactes que celles des bookmakers.
Une martingale est aussi une technique permettant d’augmenter les chances de gain à la roulette, tout en respectant les règles du jeu. Le terme jouit d’un mystère et d’une fascination auprès des joueurs eux-mêmes qui pensent ainsi maîtriser des techniques secrètes mais efficaces pour se jouer du hasard. De nombreux candidats au jeu cherchent « LA » martingale qui permettra de battre la banque à la roulette.
Dans la réalité, les martingales ne sont que le rêve de leurs auteurs. À l’étape actuelle de l’histoire de l’Algérie, les maîtres du jeu ne parviennent plus à respecter des règles qu’ils ont eux-mêmes établies.
Et si, malgré tout, nous décidions d’y voir clair ?
Comment expliquer les contradictions actuelles du système de gestion en Algérie si ce n’est en revenant à ce qui, partout ailleurs et en tout temps, a fait ses preuves. Je pense ici à ce qui m’apparaît, en premier lieu, comme étant la manifestation d’un État mature, c’est-à-dire l’existence d’institutions pérennes qui s’imposent aux individus. Quelle que soit la culture, la religion, la période historique, l’existence de telles institutions n’est pas concevable sans qu’elles soient portées par la dialectique autorité/ discipline.
Je n’insinue nullement une organisation fasciste de la population. Car le fascisme ou l’autoritarisme, sont précisément la négation d’une discipline et d’une autorité car elles ne peuvent s’exercer sur le long terme que lorsqu’elles sont admises et légitimées par les populations. Parvenir en groupe à ce niveau d’organisation suppose la conjonction, la réalisation de ce que j’appelle les 3 « A » : Accumulation, Anticipation, Arbitrage.
Le matheux que j’ai été considère que parvenir à ce triangle gagnant, au sommet duquel je place des institutions qui reposent sur le couple autorité / discipline, n’est possible qu’à condition que soient réunies les trois « A ».
Cet échafaudage repose sur quatre équations qu’il s’agit d’implémenter à la lumière des expériences historiques récentes à travers le monde et dans notre pays :
UN, il n’y a pas de développement durable sans conscience de Soi, sans connaissance de l’anthropologie et de la sociologie d’un pays, mais aussi de son histoire et de sa culture, et sans respect de la nature. DEUX, il n’y a pas de gouvernance, selon les standards d’efficacité, sans l’existence d’une élite nationale.
TROIS, il n’y a pas d’économie performante sans démocratie, c’est-à-dire sans légitimation par la population.
QUATRE, enfin, il n’y a pas de liberté, fut-t-elle économique, sans un État fort.

C’est pour ne pas affronter ces postulats, qui relèvent finalement du bon sens, que les dirigeants algériens courent toujours derrière la martingale gagnante. Ils le font dans le but d’ignorer des règles qui, au demeurant, s’imposent d’elles-mêmes progressivement dans la société, dans une dynamique activée par la généralisation de l’éducation et de l’accès à l’information. Ce refus entêté est la raison centrale expliquant le basculement dans l’informel tant de la vie économique que de la vie politique, donc, en fait, de tout le fonctionnement social. L’émergence en cours d’individus aspirant à l’exercice de la citoyenneté, conduit le pouvoir politique à y répondre en renvoyant en permanence la société à des formes de gestion de la vie sociale obsolètes et opaques, comme le clan, la région, les `arouchs, la tribu, le Saint protecteur… C’est aussi pourquoi le partage de la rente, et son corollaire la soumission à un clan ou à un individu, se substitue au contrat social qui s’exprime notamment dans l’impôt. Aux droits fondamentaux, il est substitué différents droits de passage et de cuissage.
Je veux m’attacher à exposer et défendre la combinaison que l’histoire et la raison opposent à la vaine martingale. J’y tiens car une nation qui ne tolère aucune critique, qui se complaît dans un sentiment de supériorité, une nation qui doit sans cesse être flattée, une nation qui n’affronte pas la vérité et dont les dirigeants croient qu’ils bénéficient d’une forme d’exonération morale et d’une sagesse particulière, une• nation dénuée d’humilité est promise à des calamités sans ho. À ce stade de mes propos, je sens qu’il me faut intégrer cette propension de mes compatriotes à douter qu’une initiative puisse être libre, désintéressée, personnelle sans liens occultes et dimensions de complot. C’est pourtant le cas de cet essai. Il ne répond à aucun agenda politique ni à aucune commande particulière. Il n’est pas un élément, parmi d’autres, d’une quelconque stratégie politique. En un mot, il n’engage que moi. Cependant, si je me décide à exposer des idées qui auraient très bien pu être cantonnées à quelques cercles fermés où l’on est habitué à refaire le monde et, surtout, le pays sans grande prise de risques, c’est bien sûr avec l’espoir d’interpeller tout ce que notre pays compte comme intelligence, et d’inciter à la réflexion et au débat. Dire que le monde évolue et se transforme à une vitesse inimaginable, est un lieu commun. D’énormes recompositions le remodèlent : qu’il s’agisse de l’émergence des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) ou des CIVETS (Colombie, Indonésie, Vietnam, Égypte, Turquie et Afrique du Sud), ces futurs géants de demain.
Peut-être sommes-nous d’ores et déjà entrés dans une autre phase, celle où prend fin l’âge des Nations et où commence celui des Cités. Le XXIème siècle ne sera pas forcément dominé par un G.2 USA et Chine, et ne sera pas forcément non plus multipolaire autour d’Inde et autre Brésil émergents. En cette époque où tout semble incontrôlable, les villes plus que les États sont en train de se transformer en îlots de gouvernance qui serviront de base à la mondialisation de demain. L’époque, les découvertes technologiques et l’accroissement de la population ont grandement accéléré l’avènement de cette nouvelle vie urbaine. Et ce qu’ils dessinent, ce n’est pas un « village planétaire » mais un réseau de différents villages. Dans ce contexte, aucune nation ne pourra sans doute espérer survivre sans disposer d’au moins un point d’ancrage urbain florissant. Au stade actuel, la mondialisation permet à certaines métropoles d’être moins dépendantes de l’État. Nombre d’entre elles pourraient un jour défier les pays qui leur ont donné naissance. Le nouveau monde n’aura plus grand-chose de commun avec le système d’équilibre des pouvoirs du XIXème, ou celui des grandes puissances du XXème siècle.

Combien sommes — nous à caresser ce rêve pas si fou d’une Algérie qui compterait enfin, elle aussi, dans la marche et la transformation du monde ? Il ne tient qu’à Elle. Mais l’Histoire n’attend pas, ne nous attendra pas.

PREMIÈRE PARTIE

Les équations de base

suite…

la martingale algerienne

LA FRANCE BIG BROTHER


  
Auteur : Obertone Laurent
Ouvrage : La France Big Brother Le mensonge, c’est la vérité
Année : 2014

PRÉFACE DE XAVIER RAUFER
« En un éclair, le lever du soleil dessine la forme du
nouveau monde. »
Alors qu’au loin grondent les canons de la bataille
d’Iéna et que la Grande Armée écrase la Prusse, Hegel
écrit, en préface de sa Phénoménologie de l’Esprit :
« La frivolité et Tennui qui envahissent ce qui subsiste
encore, le pressentiment vague d’un inconnu sont les
signes annonciateurs de quelque chose d’autre qui est
en marche ».
Nous en sommes là aujourd’hui. Sauf qu’à l’instant,
« dégoût » est plus pertinent que « frivolité et ennui ».
Car sous nos yeux, ce qui fut la V République se gangrène
un peu plus chaque jour.
Hors sentiments politiques, le général De Gaulle
était la probité même. Pas le type à monter des coups,
ni à taper dans la caisse. Or un demi-siècle après, où en
sommes-nous ? Héliogabale à l’ÉIysée; partout, affairistes,
escrocs et partouzeurs agissent à découvert.

Dire cela n’est pas forcer le trait : quand les secrets
d’Etat servent toujours plus à camoufler des affaires de
fric ou de fesses, l’essence du pouvoir d’État s’obscurcit
; de Machiavel à Cari Schmitt, tous les bons auteurs
l’ont écrit.
Le discrédit des gouvernants prouve qu’on en est là :

« Les politiciens agissent d’abord pour leurs intérêts
personnels » : oui, 82 % des sondés {Le Point, Cevifop, 25/01/2013)

« Les dirigeants ne tiennent pas compte de notre
avis » : oui, 85 % {LeMonde, 16/01/2013)

« Mauvaise opinion du PS » : 75 % ; « mauvaise opinion
de l ’uMP » : 67 % {AFPy 31/08/14).

Oh bien sûr, les révélations de presse arrivent au jour
le jour… par petits paquets… La « société de l’information
» banalise, édulcore… Et les grands quotidiens
d’information, tous propriété de milliardaires dans la
boucle…
Mais les faits sont là; voici en accéléré le film des
mois écoulés. D ’abord, côté gauche :
“ Souffrant de « phobie administrative », un secrétaire
d’Etat, député et militant socialiste, ne paie ni
impôts, ni loyer, ni procès-verbaux, ni son kiné, ni son
chauffagiste. Gag ! C ’est un ex-membre de la commission
chargée d’enquêter sur Cahuzac, le ripou du coup
d’avant,
-Le premier secrétaire du PS, jadis prévaricateur
trotskiste de la Mutuelle étudiante Mnef; architecte
et bénéficiaire d’un « entrelacs complexe et obscur
d’une cinquantaine de sociétés commerciales réalisant

un chiffre d’affaires d environ 2,3 milliards de francs »
(LePoint, 4/07/1998), aujourd’hui balancé par un ex-complice,
pour avoir mitonné son doctorat à la sauce
trotskiste,
– Dans son propre fief, le ministre des anciens combattants
découvre que 2 millions d euros de marché
ont été attribués à son frère, sa belle-soeur, son neveu et
son cousin — et il n’en savait rien, le pauvre !
-Haut fonctionnaire à l’ inspection générale des
affaires sociales, le conseiller politique de François
Hollande est viré en avril 2014 pour avoir, moyennant
finance, fricoté avec des laboratoires pharmaceutiques,
– Mme Yamina Benguigui, ministre de la francophonie
qui, en novembre 2013 encore, honore l’ « homme
hors du commun » qu est le sinistre Raul Sendic,
chef des Tupamaros d’Uruguay ; virée peu après pour
« évaluation mensongère de son patrimoine »…
Le flux grossit; son débit augmente… Il faudrait un
Malraux… Entre ici Flanby, avec ton terrible cortège…
Le grand-prêtre Bernard-Henri Lévy sous amphétamines…
Les belles âmes du cinéma engagé avec
comptes en Suisse… Yannick Noah exploitant sa
bonne… Lilian Thuram secouant sa copine… Les intellos-
plagiaires… Les footballeurs-icônes, michetons
à mineures… Les antiracistes-prévaricateurs… Les
bienfaiteurs-résidents helvétiques… Les ploutocrates-dames-
patronnesses… Les chercheurs « antiracistes »
financés par le milliardaire-pré dateur Soros…

Il y a des noms bien sûr. Et des faits documentés —
mais restons ici dans Tépure… Arrêt final sur image,
pour l’insondable cloaque marseillais :
L’ex-chef socialiste Jean-Noël Guérini, sénateur et
président du Conseil général des Bouches-du-Rhône…
Plus, le premier secrétaire d’une fédération socialiste
locale, aux « pratiques féodales » selon Arnaud
Montebourg… Pris dans des « instructions judiciaires
tentaculaires ». Quels chefs d’inculpation! « Prise
illégale d’intérêt… Trafic d’influence… Association de
malfaiteurs… Abus de biens sociaux… Détournement
de fonds publics… Blanchiment ! ».
En fond de tableau, la Douane judiciaire dénonce
(17 mai 1013) un « véritable système mafieux » établi
« au profit du Clan Barresi » — ce dernier, fiché
au grand banditisme. La note ajoute que le frère,
Alexandre Guérini, est « très lié au milieu marseillais
». Une sénatrice PS parle d’ « élections achetées »
— à Marseille bien sûr — pas à Palerme. Et la droite
libérale marseillaise ? Elle fricote avec Guérini — par
« pragmatisme ». Seulement? Non : le partage du
gâteau — et Tomerta aussi. Libé du 21/10/14 • « personne
ne tient à s’exprimer sur le sujet ». Plein de
cadavres déjà, à Marseille. Silence ! Pas besoin d’un de
plus.
Côté droite alors ? Pas vraiment mieux :
– Un député-maire des Hauts-de-Seine au « train
de vie faramineux »…. Des « somptueuses villas »,
à Marrakech… aux Antilles! Des « montages complexes
de sociétés-écran »… Un rôle d’intermédiaire…

De juteuses commissions sur un compte numéroté à
Singapour…
– Un dignitaire centriste… Son « enrichissement
personnel inexpliqué », ses nébuleuses déclarations de
patrimoine… Des parts d’une chétive société achetées
3000 euros et revendues 300 000…
– De jadis impeccables hauts fonctionnaires jouant
désormais à « Monsieur le Trouhadec saisi par la
débauche »…
Côté business, la valse secrète des millions d euros, de
« gigantesques commissions occultes dans des paradis
fiscaux » finissant parfois dans les poches de gourgandines…
Les sociétés offshore à Luxembourg… Chypre
et Singapour… A l’oeuvre dans la soute, des gangsters
recyclés (?) ou des « as des montages spéciaux »…
Ce qui précède est bien sûr une liste très partielle, on
ne peut tout dire — plus, tout ce qu’on ignore encore
et qui peut sortir à chaque instant.
Mais comment un si désastreux bazar tient-il encore
debout ? Simple — et c’est là que, depuis le début, nous
voulons en venir. Le système tient — désormais, ne
tient quasiment plus que — grâce à ses chiens de garde.
Grâce à sa milice issue du microcosme de 1 édition,
des médias… journalistes et artistes militants… chercheurs
sans trouvailles… bureaucrates-culturels indéboulonnables…
bas clergé médiatico-académique
expert ès chasses à l’homme (de droite) et disqualification.
Et les « comiques militants », sinistres donneurs
de leçons et leur humour à injonctions…

Idéologiquement épuisée, cette clique sait encore
intimider la presse et les libéraux, grâce à ses mots-sentences,
« préjugés… stéréotypes… stigmatisation »…
Une meure essoufflée qui, d’en haut, énonce encore
péremptoirement au bon peuple ce qu’ il doit penser…
Ceci n’est pas une lubie personnelle, loin de là.
Modèle de ce qu’il reste d’une gauche intègre, le sociologue
Michel Viewiorka dénonce ainsi récemment le
« couple obscène médias-politiciens »… leurs liens
« presque incestueux ».
Cela, l’opinion commence à le percevoir :
« Les journalistes sont-ils coupés du réel ? » Oui,
74%; « sont-ils indépendants? » Non, 71% {Ipsos-
Steria, janvier Z014) ; « sont-ils de confiance ? » Non,
76 % {Opinion Way, mars 2014)
Mais sortons de la bauge : parmi les prophètes du
néo-monde, Fauteur a souvent cité Philip K, Dick. En
voici un autre : William Burroughs. Souvenons-nous
— « Le Festin nu »… L’interzone, enfer crépusculaire
où le réel a fondu, où cauchemars et réalité ne font
qu’un… D’un scandale à l’autre, la France glisse ainsi
vers l’interzone, chaque jour un peu plus.
Est-ce pour autant fatal ? Non cher Laurent — c’est
même là que vous intervenez. Retour à Hegel qui
conclut ainsi sa splendide évocation du monde épuisé,
dont l’émiettement est « brusquement interrompu
par le lever du soleil qui, en un éclair, dessine en une
fois la forme du nouveau monde ».
Ce nouveau monde, cher Laurent, nous sommes
nombreux à l’espérer. Mais il ne viendra pas aisément

— l’accouchement sera pénible. À vous de le faciliter.
Il vous faut désormais — métaphoriquement, bien sûr
— briser les crocs des précités chiens de garde.
Cette tâche vous revient. À vous la suite, sur cet
ultime et amical avis : soyez implacable.

Xavier Raufer — Octobre 2014

Vous êtes un cas difficile. Mais ne désespérez pas.
Tout le monde est guéri tôt ou tard.
À la fin nous vous fusillerons.
Orwell, 1984.

Jadis, les écrivains s’efforçaient d ’arracher les gens
à leur réalité, pour les mener dans un monde fictif
Aujourd’hui, ils doivent faire exactement le contraire.
Obertone, 2014.

PARTIE I
LE FABULEUX DESTIN DE MONSIEUR
MOYEN

suite…

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L’île des naufraugés


par Even Louis

 

 

Fable qui fait comprendre le mystère de l’argent

 

«L’Île des naufragés» fut l’un des premiers écrits par Louis Even, et demeure l’un des plus
populaires pour faire comprendre la création de l’argent. Il est disponible sous forme de
circulaire de 8 pages (format tabloïd), que vous pouvez commandez de Vers Demain, en
plusieurs langues: français, anglais, espagnol, italien, allemand, polonais, portugais.

1. Sauvés du naufrage
Une explosion a détruit leur bateau. Chacun
s’agrippait aux premières pièces flottantes qui lui
tombaient sous la main. Cinq ont fini par se trouver
réunis sur cette épave, que les flots emportent à
leur gré. Des autres compagnons de naufrage,
aucune nouvelle.
Depuis des heures, de longues heures, ils scrutent
l’horizon: quelque navire en voyage les
apercevrait-il? Leur radeau de fortune échouerait-il
sur quelque rivage hospitalier?
Tout à coup, un cri a retenti: Terre! Terre là-bas,
voyez! Justement dans la direction où nous poussent les vagues!
Et à mesure que se dessine, en effet, la ligne d’un rivage, les figures s’épanouissent. Ils
sont cinq:
François, le grand et vigoureux charpentier qui a le premier lancé le cri: Terre!
Paul, cultivateur; c’est lui que vous voyez en avant, à gauche, à genoux, une main à terre,
l’autre accrochée au piquet de l’épave;
Jacques, spécialisé dans l’élevage des animaux: c’est l’homme au pantalon rayé qui, les
genoux à terre, regarde dans la direction indiquée;
Henri, l’agronome horticulteur, un peu corpulent, assis sur une valise échappée au
naufrage;
Thomas, le prospecteur minéralogiste, c’est le gaillard qui se tient debout en arrière, avec
une main sur l’épaule du charpentier.

2. Une île providentielle
Remettre les pieds sur une terre ferme, c’est pour
nos hommes un retour à la vie.
Une fois séchés, réchauffés, leur premier
empressement est de faire connaissance avec
cette île où ils sont jetés loin de la civilisation.
Cette île qu’ils baptisent L’Île des Naufragés.
Une rapide tournée comble leurs espoirs. L’île

n’est pas un désert aride. Ils sont bien les seuls hommes à l’habiter actuellement. Mais
d’autres ont dû y vivre avant eux, s’il faut en juger par les restes de troupeaux demi-sauvages
qu’ils ont rencontrés ici et là. Jacques, l’éleveur, affirme qu’il pourra les améliorer
et en tirer un bon rendement.
Quant au sol de l’île, Paul le trouve en grande partie fort propice à la culture.
Henri y a découvert des arbres fruitiers, dont il espère pouvoir tirer grand profit.
François y a remarqué surtout les belles étendues forestières, riches en bois de
toutes sortes: ce sera un jeu d’abattre des arbres et de construire des abris
pour la petite colonie.
Quant à Thomas, le prospecteur, ce qui l’a intéressé, c’est la partie la plus
rocheuse de l’île. Il y a noté plusieurs signes indiquant un sous-sol richement minéralisé.
Malgré l’absence d’outils perfectionnés, Thomas se croit assez d’initiative et de
débrouillardise pour transformer le minerai en métaux utiles.
Chacun va donc pouvoir se livrer à ses occupations favorites pour le bien de tous. Tous
sont unanimes à louer la Providence du dénouement relativement heureux d’une grande
tragédie.

3. Les véritables richesses
Et voilà nos hommes à l’ouvrage. Les maisons et
des meubles sortent du travail du charpentier. Les
premiers temps, on s’est contenté de nourriture
primitive. Mais bientôt les champs produisent et le
laboureur a des récoltes.
A mesure que les saisons succèdent aux saisons,
le patrimoine de l’île s’enrichit. Il s’enrichit, non pas
d’or ou de papier gravé, mais des véritables
richesses: des choses qui nourrissent, qui
habillent, qui logent, qui répondent à des besoins.
La vie n’est pas toujours aussi douce qu’ils souhaiteraient. Il leur manque bien des choses
auxquelles ils étaient habitués dans la civilisation. Mais leur sort pourrait être beaucoup
plus triste.
D’ailleurs, ils ont déjà connu des temps de crise au Canada. Ils se rappellent les privations
subies, alors que des magasins étaient trop pleins à dix pas de leur porte. Au moins, dans
l’Île des Naufragés, personne ne les condamne à voir pourrir sous leurs yeux des choses
dont ils ont besoin. Puis les taxes sont inconnues. Les ventes par le shérif ne sont pas à
craindre.
Si le travail est dur parfois, au moins on a le droit de jouir des fruits du travail.
Somme toute, on exploite l’île en bénissant Dieu, espérant qu’un jour on pourra retrouver
les parents et les amis, avec deux grands biens conservés: la vie et la santé.

4. Un inconvénient majeur
Nos hommes se réunissent souvent pour causer
de leurs affaires.
Dans le système économique très simplifié qu’ils
pratiquent, une chose les taquine de plus en plus:
ils n’ont aucune espèce de monnaie. Le troc,
l’échange direct de produits contre produits, a ses

inconvénients. Les produits à échanger ne sont pas toujours en face l’un de l’autre en
même temps. Ainsi, du bois livré au cultivateur en hiver ne pourra être remboursé en
légumes que dans six mois.
Parfois aussi, c’est un gros article livré d’un coup par un des hommes, et il voudrait en
retour différentes petites choses produites par plusieurs des autres hommes, à des
époques différentes.
Tout cela complique les affaires. S’il y avait de l’argent dans la circulation, chacun vendrait
ses produits aux autres pour de l’argent. Avec l’argent reçu, il achèterait des autres les
choses qu’il veut, quand il les veut et qu’elles sont là.
Tous s’entendent pour reconnaître la commodité que serait un système d’argent. Mais
aucun d’eux ne sait comment en établir un. Ils ont appris à produire la vraie richesse, les
choses. Mais ils ne savent pas faire les signes, l’argent.
Ils ignorent comment l’argent commence, et comment le faire commencer quand il n’y en a
pas et qu’on décide ensemble d’en avoir… Bien des hommes instruits seraient sans doute
aussi embarrassés; tous nos gouvernements l’ont bien été pendant dix années avant la
guerre. Seul, l’argent manquait au pays, et le gouvernement restait paralysé devant ce
problème.

5. Arrivée d’un réfugié
Un soir que nos hommes, assis sur le rivage,
ressassent ce problème pour la centième fois, ils
voient soudain approcher une chaloupe avironnée
par un seul homme.
On s’empresse d’aider le nouveau naufragé. On lui
offre les premiers soins et on cause. On apprend
qu’il a lui aussi échappé à un naufrage, dont il est
le seul survivant. Son nom: Martin Golden.
Heureux d’avoir un compagnon de plus, nos cinq
hommes l’accueillent avec chaleur et lui font visiter la colonie.
— «Quoique perdus loin du reste du monde, lui disent-ils, nous ne sommes pas trop à
plaindre. La terre rend bien; la forêt aussi. Une seule chose nous manque: nous n’avons
pas de monnaie pour faciliter les échanges de nos produits.»
— «Bénissez le hasard qui m’amène ici! répond Martin. L’argent n’a pas de mystère pour
moi. Je suis un banquier, et je puis vous installer en peu de temps un système monétaire
qui vous donnera satisfaction.»
Un banquier!… Un banquier!… Un ange venu tout droit du ciel n’aurait pas inspiré plus de
révérence. N’est-on pas habitué, en pays civilisé, à s’incliner devant les banquiers, qui
contrôlent les pulsations de la finance?

6. Le dieu de la civilisation
— «Monsieur Martin, puisque vous êtes banquier,
vous ne travaillerez pas dans l’île. Vous allez
seulement vous occuper de notre argent.»
— «Je m’en acquitterai avec la satisfaction,
comme tout banquier, de forger la prospérité
commune.»
— «Monsieur Martin, on vous bâtira une demeure

digne de vous. En attendant, peut-on vous installer dans l’édifice qui sert à nos réunions
publiques?»
— «Très bien, mes amis. Mais commençons par décharger les effets de la chaloupe que
j’ai pu sauver dans le naufrage: une petite presse, du papier et accessoires, et surtout un
petit baril que vous traiterez avec grand soin.»
On décharge le tout. Le petit baril intrigue la curiosité de nos braves gens.
— «Ce baril, déclare Martin, c’est un trésor sans pareil. Il est plein d’or!»
Plein d’or! Cinq âmes faillirent s’échapper de cinq corps. Le dieu de la civilisation entré
dans l’Ile des Naufragés. Le dieu jaune, toujours caché, mais puissant, terrible, dont la
présence, l’absence ou les moindres caprices peuvent décider de la vie de 100 nations!
— «De l’or! Monsieur Martin, vrai grand banquier! Recevez nos hommages et nos
serments de fidélité.»
— «De l’or pour tout un continent, mes amis. Mais ce n’est pas de l’or qui va circuler. Il faut
cacher l’or: l’or est l’âme de tout argent sain. L’âme doit rester invisible. Je vous
expliquerai tout cela en vous passant de l’argent.»

7. Un enterrement sans témoin
Avant de se séparer pour la nuit, Martin leur pose
une dernière question:
— «Combien vous faudrait-il d’argent dans l’île
pour commencer, pour que les échanges marchent
bien?»
On se regarde. On consulte humblement Martin
lui-même. Avec les suggestions du bienveillant
banquier, on convient que 200 $ pour chacun
paraissent suffisants pour commencer. Rendez-vous
fixé pour le lendemain soir.
Les hommes se retirent, échangent entre eux des réflexions émues, se couchent tard, ne
s’endorment bien que vers le matin, après avoir longtemps rêvé d’or les yeux ouverts.
Martin, lui, ne perd pas de temps. Il oublie sa fatigue pour ne penser
qu’à son avenir de banquier. A la faveur du petit jour, il creuse un trou, y
roule son baril, le couvre de terre, le dissimule sous des touffes d’herbe
soigneusement placées, y transplante même un petit arbuste pour
cacher toute trace.
Puis, il met en œuvre sa petite presse, pour imprimer mille billets d’un dollar. En voyant les
billets sortir, tout neufs, de sa presse, il songe en lui-même:
— «Comme ils sont faciles à faire, ces billets! Ils tirent leur valeur des produits qu’ils vont
servir à acheter. Sans produits, les billets ne
vaudraient rien. Mes cinq naïfs de clients ne
pensent pas à cela. Ils croient que c’est l’or qui
garantit les piastres. Je les tiens par leur
ignorance!»
Le soir venu, les cinq arrivent en courant près de
Martin.

8. A qui l’argent frais fait?
Cinq piles de billets étaient là, sur la table.

— «Avant de vous distribuer cet argent, dit le banquier, il faut s’entendre.
«L’argent est basé sur l’or. L’or, placé dans la voûte de ma banque, est à moi. Donc,
l’argent est à moi… Oh! ne soyez pas tristes. Je vais vous prêter cet argent, et vous
l’emploierez à votre gré. En attendant, je ne vous charge que l’intérêt. Vu que l’argent est
rare dans l’île, puisqu’il n’y en a pas du tout, je crois être raisonnable en demandant un
petit intérêt de 8% seulement.
— «En effet, monsieur Martin, vous êtes très généreux.
— «Un dernier point, mes amis. Les affaires sont les affaires, même entre grands amis.
Avant de toucher son argent, chacun de vous va signer ce document: c’est l’engagement
par chacun de rembourser capital et intérêts, sous peine de confiscation par moi de ses
propriétés. Oh! une simple garantie. Je ne tiens pas du tout à jamais avoir vos propriétés,
je me contente d’argent. Je suis sûr que vous garderez vos biens et que vous me rendrez
l’argent.
— «C’est plein de bons sens, monsieur Martin. Nous allons redoubler d’ardeur au travail et
tout rembourser.»
— «C’est cela. Et revenez me voir chaque fois que vous avez des problèmes. Le banquier
est le meilleur ami de tout le monde… Maintenant, voici à chacun ses deux cents dollars.»
Et nos cinq hommes s’en vont ravis, les piastres plein les mains et plein la tête.

9. Un problème d’arithmétique
L’argent de Martin a circulé dans l’île. Les
échanges se sont multipliés en se simplifiant. Tout
le monde se réjouit et salue Martin avec respect et
gratitude.
Cependant, le prospecteur, est inquiet. Ses
produits sont encore sous terre. Il n’a plus que
quelques piastres en poche. Comment rembourser
le banquier à l’échéance qui vient?
Après s’être longtemps creusé la tête devant son
problème individuel, Thomas l’aborde socialement:
«Considérant la population entière de l’île, songe-t-il,
sommes-nous capables de tenir nos
engagements? Martin a fait une somme totale de
1000 $. Il nous demande au total 1080 $. Quand même nous prendrions ensemble tout
l’argent de l’île pour le lui porter, cela ferait 1000 pas 1080. Personne n’a fait les 80 $ de
plus. Nous faisons des choses, pas des piastres. Martin pourra donc saisir toute l’île,
parce que tous ensemble, nous ne pouvons rembourser capital et intérêts.
«Si ceux qui sont capables remboursent pour eux-mêmes sans se soucier des autres,
quelques-uns vont tomber tout de suite, quelques autres vont survivre. Mais le tour des
autres viendra et le banquier saisira tout. Il vaut mieux s’unir tout de suite et régler cette
affaire socialement.»
Thomas n’a pas de peine à convaincre les autres que Martin les a dupés. On s’entend
pour un rendez-vous général chez le banquier.

10. Bienveillance du banquier
Martin devine leur état d’âme, mais fait bon visage.
L’impulsif François présente le cas:
— «Comment pouvons-nous vous apporter 1080 $
quand il n’y a que 1000 $ dans toute l’île?»
— «C’est l’intérêt, mes bons amis. Est-ce que votre
production n’a pas augmenté?»
— «Oui, mais l’argent, lui, n’a pas augmenté. Or,
c’est justement de l’argent que vous réclamez, et
non pas des produits. Vous seul pouvez faire de
l’argent. Or vous ne faites que 1000 $ et vous demandez 1080 $. C’est impossible!»
— «Attendez, mes amis. Les banquiers s’adaptent toujours aux conditions, pour le plus
grand bien du public… Je ne vais vous demander que l’intérêt. Rien que 80$. Vous
continuerez de garder le capital.»
— «Vous nous remettez notre dette?»
— «Non pas. Je le regrette, mais un banquier ne remet jamais une dette. Vous me devrez
encore tout l’argent prêté. Mais vous ne me remettrez chaque année que l’intérêt, je ne
vous presserai pas pour le remboursement du capital. Quelques-uns parmi vous peuvent
devenir incapables de payer même leur intérêt, parce que l’argent va de l’un à l’autre. Mais
organisez-vous en nation, et convenez d’un système de collection. On appelle cela taxer.
Vous taxerez davantage ceux qui auront plus d’argent, les autres moins. Pourvu que vous
m’apportiez collectivement le total de l’intérêt, je serai satisfait et votre nation se portera
bien.»
Nos hommes se retirent, mi calmés, mi-pensifs.

11. L’extase de Martin Golden
Martin est seul. Il se recueille. Il conclut:
«Mon affaire est bonne. Bons travailleurs, ces
hommes, mais ignorants. Leur ignorance et leur
crédulité font ma force. Ils voulaient de l’argent, je
leur ai passé des chaînes. Ils m’ont couvert de
fleurs pendant que je les roulais.
«Oh! grand banquier, je sens ton génie de
banquier s’emparer de mon être. Tu l’as bien dit,
illustre maître: « Qu’on m’accorde le contrôle de la
monnaie d’une nation et je me fiche de qui fait ses
lois ». Je suis le maître de l’Ile des Naufragés,
parce que je contrôle son système d’argent.
«Je pourrais contrôler un univers. Ce que je fais
ici, moi, Martin Golden, je puis le faire dans le monde entier. Que je sorte un jour de cet
îlot: je sais comment gouverner le monde sans tenir de sceptre.»
Et toute la structure du système bancaire se dresse dans l’esprit ravi de Martin.

12. Crise de vie chère
Cependant, la situation empire dans l’Île des
Naufragés. La productivité a beau augmenter, les
échanges ralentissent. Martin pompe
régulièrement ses intérêts. Il faut songer à mettre
de l’argent de côté pour lui. L’argent colle, il circule
mal.
Ceux qui paient le plus de taxes crient contre les
autres et haussent leurs prix pour trouver
compensation. Les plus pauvres, qui ne paient pas
de taxes, crient contre la cherté de la vie et
achètent moins.
Le moral baisse, la joie de vivre s’en va. On n’a
plus de cœur à l’ouvrage. A quoi bon? Les produits
se vendent mal; et quand ils se vendent, il faut donner des taxes pour Martin. On se prive.
C’est la crise. Et chacun accuse son voisin de manquer de vertu et d’être la cause de la
vie chère.
Un jour, Henri, réfléchissant au milieu de ses vergers, conclut que le «progrès» apporté
par le système monétaire du banquier a tout gâté dans l’Ile. Assurément, les cinq hommes
ont leurs défauts; mais le système de Martin nourrit tout ce qu’il y a de plus mauvais dans
la nature humaine.
Henri décide de convaincre et rallier ses compagnons. Il commence par Jacques. C’est
vite fait: «Eh! dit Jacques, je ne suis pas savant, moi; mais il y a longtemps que je le sens:
le système de ce banquier-là est plus pourri que le fumier de mon étable du printemps
dernier!»
Tous sont gagnés l’un après l’autre, et une nouvelle entrevue avec Martin est décidée.

13. Chez le forgeur de chaînes
Ce fut une tempête chez le banquier:
— «L’argent est rare dans l’île, monsieur, parce
que vous nous l’ôtez. On vous paie, on vous paie,
et on vous doit encore autant qu’au
commencement. On travaille, on fait de plus belles
terres, et nous voilà plus mal pris qu’avant votre
arrivée. Dette! Dette! Dette par-dessus la tête!»
— «Allons, mes amis, raisonnons un peu. Si vos
terres sont plus belles, c’est grâce à moi. Un bon
système bancaire est le plus bel actif d’un pays.
Mais pour en profiter, il faut garder avant tout la
confiance dans le banquier. Venez à moi comme à un père… Vous voulez d’autre argent?
Très bien. Mon baril d’or vaut bien des fois mille dollars… Tenez, je vais hypothéquer vos
nouvelles propriétés et vous prêter un autre mille dollars tout de suite.»
— «Deux fois plus de dette? Deux fois plus d’intérêt à payer tous les ans, sans jamais
finir?»
— «Oui, mais je vous en prêterai encore, tant que vous augmenterez votre richesse
foncière; et vous ne me rendrez jamais que l’intérêt. Vous empilerez les emprunts; vous
appellerez cela dette consolidée. Dette qui pourra grossir d’année en année. Mais votre
revenu aussi. Grâce à mes prêts, vous développerez votre pays.»

— «Alors, plus notre travail fera l’île produire, plus notre dette totale augmentera?»
— «Comme dans tous les pays civilisés. La dette publique est un baromètre de la
prospérité.»

14. Le loup mange les agneaux
— «C’est cela que vous appelez monnaie saine,
monsieur Martin? Une dette nationale devenue
nécessaire et impayable, ce n’est pas sain, c’est
malsain.»
— «Messieurs, toute monnaie saine doit être
basée sur l’or et sortir de la banque à l’état de
dette. La dette nationale est une bonne chose: elle
place; les gouvernements sous la sagesse
incarnée dans les banquiers. A titre de banquier, je
suis un flambeau de civilisation dans votre île.»
— «Monsieur Martin, nous ne sommes que des ignorants, mais nous ne voulons point de
cette civilisation-là ici. Nous n’emprunterons plus un seul sou de vous. Monnaie saine ou
pas saine, nous ne voulons plus faire affaire avec vous.»
— «Je regrette cette décision maladroite, messieurs. Mais si vous rompez avec moi, j’ai
vos signatures. Remboursez-moi immédiatement tout, capital et intérêts.»
— «Mais c’est impossible, monsieur. Quand même on vous donnerait tout l’argent de l’île,
on ne serait pas quitte.»
— «Je n’y puis rien. Avez-vous signé, oui ou non? Oui? Eh bien, en vertu de la sainteté
des contrats, je saisis toutes vos propriétés gagées, tel que convenu entre nous, au temps
où vous étiez si contents de m’avoir. Vous ne voulez pas servir de bon gré la puissance
suprême de l’argent, vous la servirez de force. Vous continuerez à exploiter l’île, mais pour
moi et à mes conditions. Allez. Je vous passerai mes ordres demain.»

15. Le contrôle des média
Comme Rothschild, Martin sait que celui qui
contrôle le système d’argent d’une nation contrôle
cette nation. Mais il sait aussi que, pour maintenir
ce contrôle, il faut entretenir le peuple dans
l’ignorance et l’amuser avec autre chose.
Martin a remarqué que, sur les cinq insulaires,
deux sont conservateurs et trois sont libéraux.
Cela paraît dans les conversations des cinq, le
soir, surtout depuis qu’ils sont devenus ses
esclaves. On se chicane entre bleus et rouges.
De temps en temps, Henri, moins partisan, suggère une force dans le peuple pour faire
pression sur les gouvernants… Force dangereuse pour toute dictature.
Martin va donc s’appliquer à envenimer leurs discordes politiques le plus possible.
Il se sert de sa petite presse et fait paraître deux feuilles hebdomadaires: «Le Soleil», pour
les rouges; «L’Étoile», pour les bleus. «Le Soleil» dit en substance: Si vous n’êtes plus les
maîtres chez vous, c’est à cause de ces arriérés de bleus, toujours collés aux gros
intérêts.
«L’Étoile» dit en substance: Votre dette nationale est l’œuvre des maudits: rouges,

toujours prêts aux aventures politiques.
Et nos deux groupements politiques se chamaillent de plus belle, oubliant le véritable
forgeur de chaînes, le contrôleur de l’argent, Martin.

16. Une épave précieuse
Un jour, Thomas, le prospecteur, découvre,
échouée au fond d’une anse, au bout de l’île et
voilée par de hautes herbes, une chaloupe de
sauvetage, sans rame, sans autre trace de service
qu’une caisse assez bien conservée.
Il ouvre la caisse: outre du linge et quelques
menus effets, son attention s’arrête sur un livre-album
en assez bon ordre, intitulé:
Première année de Vers Demain
Curieux, notre homme s’assied et ouvre ce
volume. Il lit. Il dévore. Il s’illumine:
«Mais, s’écrie-t-il, voilà ce qu’on aurait dû savoir
depuis longtemps.
«L’argent ne tire nullement sa valeur de l’or, mais des produits que l’argent achète.
«L’argent peut être une simple comptabilité, les crédits passant d’un compte à l’autre selon
les achats et les ventes. Le total de l’argent en rapport avec le total de la production.
«A toute augmentation de production, doit correspondre une augmentation équivalente
d’argent… Jamais d’intérêt à payer sur l’argent naissant… Le progrès représenté, non pas
par une dette publique, mais par un dividende égal à chacun… Les prix, ajustés au pouvoir
d’achat par un coefficient des prix. Le Crédit Social…»
Thomas n’y tient plus. Il se lève et court, avec son livre, faire part de sa splendide
découverte à ses quatre compagnons.

17. L’argent, simple comptabilité
Et Thomas s’installe professeur:
«Voici, dit-il, ce qu’on aurait pu faire, sans le
banquier, sans or, sans signer aucune dette.
«J’ouvre un compte au nom de chacun de vous. A
droite, les crédits, ce qui ajoute au compte; à
gauche, les débits, ce qui le diminue.
«On voulait chacun 200 $ pour commencer. D’un
commun accord, décidons d’écrire 200 $ au crédit
de chacun. Chacun a tout de suite 200 $.
«François achète des produits de Paul, pour 10 $.
Je retranche 10 à François, il lui reste 190. J’ajoute
10 à Paul, il a maintenant 210.
«Jacques achète de Paul pour 8 $. Je retranche 8 à Jacques, il garde 192. Paul, lui,
monte à 218.
«Paul achète du bois de François, pour 15 $. Je retranche 15 à Paul, il garde 203; j’ajoute
15 à François, il remonte à 205.

«Et ainsi de suite; d’un compte à l’autre, tout comme des piastres en papier vont d’une
poche à l’autre.
«Si l’un de nous a besoin d’argent pour augmenter sa production, on lui ouvre le crédit
nécessaire, sans intérêt. Il rembourse le crédit une fois la production vendue. Même chose
pour les travaux publics.
«On augmente aussi, périodiquement, les comptes de chacun d’une somme additionnelle,
sans rien ôter à personne, en correspondance au progrès social. C’est le dividende
national L’argent est ainsi un instrument de service.

18. Désespoir du banquier
Tous ont compris. La petite nation est devenue
créditiste. Le lendemain, le banquier Martin reçoit
une lettre signée des cinq:
«Monsieur, vous nous avez endettés et exploités
sans aucune nécessité. Nous n’avons plus besoin
de vous pour régir notre système d’argent. Nous
aurons désormais tout l’argent qu’il nous faut, sans
or, sans dette, sans voleur. Nous établissons
immédiatement dans l’île des Naufragés le
système du Crédit Social. Le dividende national
remplacera la dette nationale.
«Si vous tenez à votre remboursement, nous pouvons vous remettre tout l’argent que
vous avez fait pour nous, pas plus. Vous ne pouvez réclamer ce que vous n’avez pas fait.
Martin est au désespoir. C’est son empire qui s’écroule. Les cinq devenus créditistes, plus
de mystère d’argent ou de crédit pour eux.
«Que faire? Leur demander pardon, devenir comme l’un d’eux? Moi, banquier, faire
cela?… Non. Je vais plutôt essayer de me passer d’eux et de vivre à l’écart.»

19. Supercherie mise à jour
Pour se protéger contre toute réclamation future
possible, nos hommes ont décidé de faire signer
au banquier un document attestant qu’il possède
encore tout ce qu’il avait en venant dans l’île.
D’où l’inventaire général: la chaloupe, la petite
presse et… le fameux baril d’or.
Il a fallu que Martin indique l’endroit, et l’on déterre
le baril. Nos hommes le sortent du trou avec
beaucoup moins de respect cette fois. Le Crédit
Social leur a appris à mépriser le fétiche or.
Le prospecteur, en soulevant le baril, trouve que pour de l’or, ça ne pèse pas beaucoup:
«Je doute fort que ce baril soit plein d’or», dit-il.
L’impétueux François n’hésite pas plus longtemps. Un coup de hache et le baril étale son
contenu: d’or, pas une once! Des roches — rien que de vulgaires roches sans valeur!…
Nos hommes n’en reviennent pas:

tomber en extase devant le seul mot OR!
— «Dire que nous lui avons gagé toutes nos propriétés pour des bouts de papier basés
sur quatre pelletées de roches! Voleur doublé de menteur!»
— «Dire que nous nous sommes boudés et haïs les uns les autres pendant des mois et
des mois pour une supercherie pareille! Le démon!»
A peine François avait-il levé sa hache que le banquier partait à toutes jambes vers la
forêt.

20. Adieux à l’Île des Naufragés
Nul n’a plus entendu parler de Martin depuis
l’éventrement de son baril et de sa duperie.
Mais, à quelque temps de là, un navire écarté de la
route ordinaire, ayant remarqué des signes
d’habitation sur cette île non enregistrée, a jeté
l’ancre au large du rivage.
Nos hommes apprennent que le navire vogue vers
l’Amérique. Ils décident de prendre avec eux leurs
effets les plus transportables et de s’en retourner
dans leur pays.
Ils tiennent, par-dessus tout, à emporter le fameux album «Première Année de Vers
Demain», qui les a tirés de la griffe du financier Martin et qui a mis dans leur esprit une
lumière inextinguible.
Tous les cinq se promettent bien, une fois rendus dans leur pays, de se mettre en rapport
avec la direction de Vers Demain et la belle cause du Crédit Social.

 

 

De la parabole à la réalité
Système d’argent-dette

Le système d’argent-dette, introduit par Martin dans l’Île des Naufragés, faisait la petite
communauté s’endetter financièrement à mesure que, par son travail, elle développait et
enrichissait l’île.
N’est-ce pas exactement ce qui se produit dans nos pays civilisés?
Le Canada actuel est certainement plus riche, de richesses réelles, qu’il y a 50 ans, ou
100 ans, ou qu’au temps des pionniers. Or, comparez la dette publique, la somme de
toutes les dettes publiques du Canada d’aujourd’hui avec ce qu’était cette somme il y a 50
ans, il y a 100 ans, il y a trois siècles!
C’est pourtant la population canadienne elle-même qui, au cours des années, a produit
l’enrichissement. Pourquoi donc la tenir endettée pour le résultat de son travail?
Considérez, par exemple, le cas des écoles, des aqueducs municipaux, des ponts, des
routes, et autres constructions de caractère public. Qui les construit? Des constructeurs du
pays. Qui fournit les matériaux? Des manufacturiers du pays. Et pourquoi peuvent-ils ainsi
s’employer à des travaux publics? Parce qu’il y a d’autres travailleurs qui, eux, produisent
des aliments, des vêtements, des chaussures, ou fournissent des services, que peuvent
utiliser les constructeurs et les fabricants de matériaux.
C’est donc bien la population, dans son ensemble, qui, par son travail de diverses sortes
de produit toutes ces richesses. Si elle fait venir des choses de l’étranger, c’est en
contrepartie de produits qu’elle-même fournit à l’étranger.
Or, que constate-t-on? Partout, on taxe les citoyens pour payer ces écoles, ces hôpitaux,
ces ponts, ces routes et autres travaux publics. On fait donc la population, collectivement,
payer ce que la population, collectivement, a elle-même produit.

Payer plus que le prix
Et ça ne s’arrête pas là. On fait la population payer plus que le prix de ce qu’elle a ellemême
produit. Sa production, enrichissement réel, devient pour elle une dette chargée
d’intérêts. Avec les années, la somme des intérêts peut égaler, ou même dépasser, le
montant de la dette imposée par le système. Il arrive qu’on fait ainsi la population payer
deux fois, trois fois, le prix de ce qu’elle a elle-même produit.
Outre les dettes publiques, il y a aussi les dettes industrielles, elle aussi chargées
d’intérêts. Elles forcent l’industriel, l’entrepreneur, à augmenter ses prix au-delà du coût de
production, pour pouvoir rembourser capital et intérêts, sans quoi il ferait banqueroute.
Dettes publiques ou dettes industrielles, c’est toujours la population qui doit payer tout cela
au système financier. Payer en taxes quand il s’agit de dettes publiques; payer en prix
quand il s’agit de dettes industrielles. Les prix gonflent pendant que les taxes aplatissent le
porte-monnaie.

Système tyrannique
Tout cela et bien d’autres choses indiquent bien un système d’argent, un système de
finance, qui commande au lieu de servir et qui tient la population sous sa domination —
comme Martin tenait les gars de l’île sous sa domination avant qu’ils se révoltent.
Et si les contrôleurs de l’argent refusent de prêter, ou s’il y mettent des conditions trop
difficiles pour les corps publics ou pour les industriels, qu’arrive-t-il? Il arrive que les corps
publics renoncent à des projets qui sont pourtant urgents; il arrive que les industriels
renoncent à des développements ou des productions qui répondraient pourtant à des
besoins. Et cela cause du chômage. Et pour empêcher les chômeurs de crever tout à fait,
il faut taxer ceux qui ont encore quelque chose ou qui gagnent encore un salaire.
Peut-on imaginer un système plus tyrannique, dont les maléfices se font sentir sur toute la
population?

Obstacle à la distribution
Et ce n’est pas tout. A part d’endetter la production qu’il finance, ou de paralyser celle qu’il
refuse de financer, le système d’argent est un mauvais instrument financier de distribution
des produits.
On a beau avoir des magasins et des entrepôts pleins, on a beau avoir tout ce qu’il faut
pour une production plus abondante encore, la distribution des produits est rationnée.
Pour obtenir les produits, en effet, il faut les payer. Devant des produits abondants, il
faudrait une abondance d’argent dans les porte-monnaie. Mais ce n’est pas le cas. Le
système met toujours plus de prix sur les produits que d’argent dans les porte-monnaie du
public qui a besoin de ces produits.
La capacité de payer n’est pas équivalente à la capacité de produire. La finance n’est pas
en accord avec la réalité. La réalité, ce sont des produits abondants et faciles à faire. La
finance, c’est de l’argent rationné et difficile à obtenir.

Corriger ce qui est vicié
Le système d’argent actuel est donc vraiment un système punitif, au lieu d’être un système
de service.
Cela ne veut pas dire qu’il faut le supprimer, mais le corriger. C’est ce que ferait
magnifiquement l’application des principes financiers connus sous le nom de Crédit Social.
(Ne pas confondre avec le parti politique qui prend faussement ce nom.)

L’argent au service de la personne
par le Crédit Social

L’argent conforme au réel
L’argent de Martin, dans l’Île des Naufragés, n’aurait eu aucune valeur s’il n’y avait eu
aucun produit dans l’île. Même si son baril avait été réellement plein d’or, qu’est-ce que cet
or aurait pu acheter dans une île sans produit? Or, ou papier-monnaie, ou n’importe quels
montants de chiffres dans le livre de Martin n’auraient pu nourrir personne, s’il n’y avait
pas eu des produits alimentaires. Ainsi pour les vêtements. Ainsi pour tout le reste.
Mais il y avait des produits dans l’île. Ces produits provenaient des ressources naturelles
de l’île et du travail de la petite communauté. Cette richesse réelle, qui seule donnait de la
valeur à l’argent, était la propriété des habitants de l’île, et non pas la propriété exclusive
du banquier Martin.
Martin les endettait pour ce qui leur appartenait. Ils l’ont compris quand ils ont connu le
Crédit Social. Ils ont compris que tout argent, tout crédit financier, est basé sur le crédit de
la société elle-même, et non pas sur l’opération du banquier. Que l’argent devait donc être
leur propriété au moment où il commençait; donc, leur être remis, divisé entre eux, quitte à
passer ensuite des uns aux autres selon le va-et-vient de la production des uns et des
autres.
La question de l’argent devenait dès lors pour eux ce qu’elle est essentiellement: une
question de comptabilité.
La première chose qu’on exige d’une comptabilité, c’est d’être exacte, conforme aux
choses qu’elle exprime. L’argent doit être conforme à la production ou à la destruction de
richesse. Suivre le mouvement de la richesse: production abondante, argent abondant;
production facile, argent facile; production automatique, argent automatique; gratuités
dans la production, gratuités dans l’argent.

L’argent pour la production
L’argent doit être au service des producteurs, à mesure qu’ils en ont besoin pour mobiliser
les moyens de production.
C’est possible, puisque cela s’est fait, du jour au lendemain, dès que la guerre fut déclarée
en 1939. L’argent, qui manquait partout depuis dix années, est venu soudain; et pendant
les six années de guerre, il n’y a plus eu aucun problème d’argent pour financer toute la
production possible et requise.
L’argent peut donc être, et doit être, au service de la production publique et de la
production privée, avec la même fidélité qu’il fut au service de la production de guerre.
Tout ce qui est physiquement possible pour répondre aux besoins légitimes de la
population doit être rendu financièrement possible.
Ce serait la fin des cauchemars des corps publics. Et ce serait la fin du chômage et de
ses privations, tant qu’il reste des choses à faire pour répondre aux besoins, publics ou
privés, de la population.

Tous capitalistes — Dividendes à chacun
Le Crédit Social préconise la distribution d’un dividende périodique à tous. Disons une
somme d’argent versée chaque mois à chaque personne, indépendamment de son emploi
– tout comme le dividende versé au capitaliste, même quand il ne travaille pas
personnellement.
On reconnaît que le capitaliste à piastres, celui qui place de l’argent dans une entreprise,

a droit a un revenu sur son capital, revenu qui s’appelle dividende. Ce sont d’autres
individus qui mettent son capital en œuvre, et ces autres-là sont récompensés pour cela,
en salaires. Mais le capitaliste tire un revenu de la seule présence de son capital dans
l’entreprise. S’il y travaille personnellement, il tire alors deux revenus: un salaire pour son
travail et un dividende pour son capital.
Eh bien, le Crédit Social considère que tous les membres de la société sont capitalistes.
Tous possèdent en commun un capital réel qui concourt beaucoup plus à la production
moderne que le capital-piastres ou que le travail individuel des employés.
Quel est ce capital communautaire?
Il y a d’abord les ressources naturelles du pays, qui n’ont été produites par personne, qui
sont une gratuité de Dieu à ceux qui habitent ce pays.
Puis, il y a la somme des connaissances, des inventions, des découvertes, des
perfectionnements dans les techniques de production, de tout ce progrès, acquis,
accumulé, grossi et transmis d’une génération à l’autre. C’est un héritage commun, gagné
par les générations passées, que notre génération utilise et grossit encore pour le passer
à la suivante. Ce n’est la propriété exclusive de personne, mais un bien communautaire
par excellence.
Et c’est bien là le plus gros facteur de la production moderne. Supprimez seulement la
force motrice de la vapeur, de l’électricité, du pétrole – inventions des trois derniers siècles
— et dites ce que serait la production totale, même avec beaucoup plus de travail et de
bien plus longues heures par tous les effectifs ouvriers du pays.
Sans doute, il faut encore des producteurs pour mettre ce capital en rendement, et ils en
sont récompensés par leurs salaires. Mais le capital lui-même doit valoir des dividendes à
ses propriétaires, donc à tous les citoyens, tous également cohéritiers des générations
passées.
Puisque ce capital communautaire est le plus gros facteur de production moderne, le
dividende devrait être capable de procurer à chacun au moins de quoi pourvoir aux
besoins essentiels de l’existence. Puis, à mesure que la mécanisation, la motorisation,
l’automation, prennent une place de plus en plus grande dans la production, avec de
moins en moins de labeur humain, la part distribuée par le dividende devrait devenir de
plus en plus grosse.
Voilà une tout autre manière de concevoir la distribution de la richesse que la manière
d’aujourd’hui. Au lieu de laisser des personnes et des familles dans la misère noire, ou de
taxer ceux qui gagnent pour venir au secours de ceux qui ne sont plus nécessités dans la
production, on verrait tout le monde assuré d’un revenu basique par le dividende.
Ce serait en même temps un moyen, bien approprié aux grandes possibilités productives
modernes, de réaliser dans la pratique le droit de tout être humain à l’usage des biens
matériels. Droit que chaque personne tire du seul fait de son existence. Droit fondamental
et imprescriptible, que Pie XII rappelait dans son historique radio-message du 1er juin
1941:
« Les biens créés par Dieu l’ont été pour tous les hommes et doivent être à
la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité.
Tout homme, en tant qu’être doué de raison, tient en fait de la nature le
droit fondamental d’user des biens matériels de la terre… Un tel droit
individuel ne saurait être supprimé en aucune manière, pas même par
l’exercice d’autres droits certains et reconnus sur des biens matériels. »
Un dividende à tous et à chacun: voilà bien la formule économique et sociale la plus

radieuse qui ait jamais été proposée à un monde dont le problème n’est plus de produire,
mais de distribuer les produits.

Pas par un parti politique
Nombreux, en plusieurs pays, ceux qui voient dans le Crédit Social de Douglas ce qui a
été proposé de plus parfait pour servir l’économie moderne d’abondance, et pour mettre
les produits au service de tous.
Il reste à faire prévaloir cette conception de l’économie, pour qu’elle devienne une
réalisation dans la pratique.
Malheureusement, au Canada, des politiciens ont galvaudé les deux mots «Crédit Social»
en les prenant pour désigner un parti politique. C’est le plus grand tort qui ait jamais été
fait à là compréhension et à l’expansion de la doctrine de Douglas. C’est devenu une
source de confusion et une cause de défiance. Bien des gens refusent à priori d’entendre
parler de Crédit Social parce qu’ils y voient un parti politique, et ils ont déjà donné leur
allégeance à un autre parti.
Pourtant, le Crédit Social, authentiquement compris, n’est pas du tout un parti politique.
C’est exactement le contraire. Le fondateur même de l’école créditiste, C.H. Douglas,
connaissait certainement mieux sa doctrine que n’importe qui; infiniment mieux surtout
que les petites têtes enflées qui veulent se servir de l’idée superficielle qu’ils en ont pour
essayer de satisfaire leurs ambitions politiques. Or, Douglas a déclaré carrément qu’il y a
incompatibilité entre Crédit Social et politique électorale.
Parti politique et Crédit Social sont deux termes qui s’excluent l’un l’autre, par leur nature
même, par leur but, leur moteur, leur esprit.
Les principes du Crédit Social reposent sur une philosophie. Et cette philosophie donne la
priorité à la personne sur le groupe, sur les institutions, sur le gouvernement lui-même.
Toute activité faite au nom du Crédit Social authentique doit être une activité au service
des personnes.
C’est un tout autre moteur qui anime et oriente les activités d’un parti politique.
Tout parti politique, ancien ou nouveau, a pour but premier de conquérir ou de garder le
pouvoir, de devenir ou de rester le groupe qui gouvernera le pays. C’est la recherche du
pouvoir pour un camp.
Le Crédit Social, au contraire, conçoit le pouvoir redistribué à tous: le pouvoir économique,
par un dividende périodique permettant à chaque individu de passer des commandes à la
production de son pays; le pouvoir politique, en faisant de l’État, des gouvernements à
tous les échelons, la chose des personnes, et non pas les personnes la chose de l’État.
C’est le gouvernement qui intéresse les partis politiques. Tandis que c’est la personne,
l’épanouissement de la personne qui intéresse le vrai créditiste.
La politique de parti porte les citoyens à abdiquer leur responsabilité personnelle, le parti
mettant toute l’importance sur le vote, sur un acte de quelques secondes que le citoyen
accomplit caché derrière un écran, après avoir été servi de ragoût électoral à toutes les
sauces pendant quatre semaines.
Le Crédit Social, au contraire, apprend aux citoyens à prendre eux-mêmes leur
responsabilité, en politique comme dans le reste, et en tout temps, se faisant la
surveillance et la conscience des gouvernements, clamant la vérité et dénonçant les
injustices sans répit partout où elles se trouvent.
Tout parti politique contribue à diviser le peuple, les partis luttant les uns contre les autres
à la recherche du pouvoir. Or, toute division affaiblit. Un peuple divisé, affaibli, se fait mal servir.
La doctrine du Crédit Social, au contraire, rend les citoyens conscients des aspirations
fondamentales communes à toute personne. Un mouvement créditiste authentique
apprend aux citoyens à s’unir pour des demandes sur lesquelles tous s’accordent, à faire
au besoin des pressions concertées sur les gouvernants, quelle que soit l’équipe au
pouvoir. C’est pour cela que le journal Vers Demain, dont ces 8 pages sont tirées,
recommande en politique la pression du peuple groupé en dehors des parlements, mais
agissant sur les gouvernements, afin de faire les élus du peuple légiférer dans le sens du
Crédit Social.
Pour faire prévaloir de grandes idées, comme la belle conception créditiste de l’économie,
il faut, non pas des politiciens avides de gloriole et d’argent, mais des apôtres qui se
donnent sans calcul, n’ayant en vue que le triomphe de la vérité et un monde meilleur pour
tous; des apôtres détachés de toutes récompenses ici-bas, faisant tout leur possible pour
la cause embrassée et, pour le reste, s’en remettant entre les mains de Dieu.
Le journal Vers Demain travaille à former de tels apôtres. Le journal Vers Demain présente
leurs objectifs, leurs activités et leur réalisations.
Louis EVEN

FIN.

Ali Yahia Abdenour: Il faut changer de système politique et de pouvoir pour changer l’Algérie


 DzActiviste.info Publié le lun 24 fév 2014 Evenements / Zoom | Par Samir (Admin)

 

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L’Algérie est en crise, tout ne change que pour se conserver à l’identique. Les Algériennes et les Algériens veulent une sortie de crise qui permette de mettre tous les compteurs à zéro pour remettre sur les rails le train de l’Etat qui a déraillé et le faire démarrer vers la démocratie.

Le pouvoir exercé par le président Bouteflika, qui n’émane pas de la souveraineté populaire librement exprimée par des élections propres et honnêtes, est illégitime. La voie des urnes est faussée et le suffrage universel, qui est le fondement de l’accession au pouvoir, parce qu’il garantit la liberté et la sécurité du scrutin, est perverti par des élections closes quant à leurs résultats avant d’avoir commencé. Les fraudes électorales massives sont la démocratie assassinée.

La vraie question est l’illégitimité de ce pouvoir basé sur la fraude électorale. Tout émane du Président, qui concentre tous les pouvoirs, a mis la main sur les principaux leviers du pouvoir, est jaloux de les conserver, sans être en mesure de les exercer. Il n’a à l’esprit qu’une seule obsession capable de satisfaire son infantile appétit de jouissance : réduire l’Etat aux fonctions régaliennes pour servir sa politique et ses ambitions, confisquer le pouvoir à son profit, celui de sa tribu et de son clan, avec une tentation dynastique et une dérive monarchique.

Homme providentiel, il use et abuse de ses pouvoirs, décide de tout, intervient sur tout, contrôle tout, commande tout, inspire tout, règne et gouverne à la fois, régente tout ce qui dans le pays délibère et légifère. Il exerce une dictature qui fait de lui un pharaon au pouvoir illimité, étouffe la liberté qu’il fait recouvrer, car là où elle fait défaut, surgit la tyrannie. Le pouvoir exécutif, qui s’est emparé de l’Etat qui dispose du peuple, appartient après la révision de la Constitution en avril 2008, au seul Président. Les sentiments et les humeurs qui demeurent feutrés prennent une dimension nouvelle, pour illustrer les entraves politiques qui pèsent sur le pouvoir et qui s’expriment par les jeux d’enfants qui disent : qui joue au dictateur en Algérie ? L’écho des montagnes, des plaines et des vallées d’Algérie renvoie : Abdelaziz Bouteflika.

La politique menée par Bouteflika est un échec dans tous les domaines
Il est responsable de l’échec de l’Algérie qui se dessine sur le plan politique, social, économique, notamment agricole et industriel. Le bilan catastrophique se caractérise par l’infantilisme économique, qui n’a pas assuré le décollage économique en mesure de faire de l’Algérie un pays émergent. Devant une prospérité sans précédent grâce à la manne pétrolière, il suffit pour se rendre compte de l’échec de scruter les vrais chiffres du chômage, la chute du pouvoir d’achat, l’absence de justice sociale qui est un élément fondamental de la cohésion sociale, la détérioration des hôpitaux, la faillite de l’éducation, de l’école primaire à l’université.

Le mécanisme habituel de notre économie est le moteur à trois temps : inflation galopante, qui est le cancer de la société qui appauvrit les plus démunis, hausse des prix, dévaluation du dinar, symbole de la monnaie qui reflète celui de l’économie dont le niveau est fixé par le dollar et l’euro, la terre comme l’air et l’eau n’est pas une marchandise, mais un droit imprescriptible, le libre accès de la population à ce qui lui est vital, le travail et la nourriture. Il faut d’abord produire pour consommer algérien. Le pays n’est pas à la hauteur de sa vocation agricole. Le nouveau fer de lance de la nouvelle culture de contestation dans le pays ce sont les salariés.

Le soutien syndical pour un avenir meilleur ne faillit pas et c’est l’essentiel. L’engrenage manifestations-répressions, la brutalité de l’appareil policier répressif, mènent le pays au bord de l’explosion. La jeunesse, qui a élargi sa base, défend de manière rapide et efficace ses droits. Les clans du Président, ses proches, rehaussent son bilan par des éloges que seul le Parti communiste soviétique réservait autrefois «au camarade Staline, le petit père des peuples». Le pouvoir génère par son bilan désastreux, les critiques les plus acerbes et les plus déterminées. Les conflits sociaux, d’abord isolés, se reproduisent avec plus de force et de manière coordonnée, pour impliquer toutes les sphères de la société.

Le pouvoir se fortifie chaque jour et devient une monarchie, parce qu’il n’ y a ni séparation des pouvoirs ni pluralisme politique

La réappropriation par le peuple de sa souveraineté est la priorité. La nouvelle façon de gouverner mêle un hyper-Président et ses affidés, une APN et un Conseil de la nation postiches, une justice et des médias en grande partie aux ordres, et un peuple soumis au souverain. La caste oligarchique du pouvoir qui décrète tout savoir, parce que sa nature consiste à ne laisser place qu’à cette alternative, être avec ou être contre, ce qui est l’indice indéniable du verrouillage de l’espace public.

Diplômée mais peu cultivée, elle se met en position d’élite éclairée pour dire ce qui est bon ou pas pour le peuple. Une telle erreur de jugement sur eux-mêmes leur fait accepter toutes les flatteries, s’enfoncer dans toutes les impasses. Le Premier ministre a affirmé, le 19 février 2014 à Aïn Defla : «Le peuple est souverain et personne ne peut lui imposer un quelconque choix.» Le président Bouteflika a confisqué la souveraineté populaire et la citoyenneté par des élections truquées.

Il gère le pays par délégation et procuration, parce que sa maladie grave et durable l’empêche d’exercer tous les pouvoirs dont il s’est doté par la révision de la Constitution en 2008 et de postuler pour un 4e mandat

Il faut dire calmement, mais fermement, que la non-application de l’article 88 de la Constitution, pour une maladie grave et durable du Président, est une violation grave de la loi suprême.

Comment qualifier l’attitude du Conseil constitutionnel : cynisme, inconscience ou trahison ? Le schéma qui a prévalu lors des précédentes élections présidentielles va se répéter avec Tayeb Belaïz, qui a mis dans l’impasse le Conseil constitutionnel, et qui continuera sa besogne en sa qualité de ministre de l’Intérieur, qui est aussi celui des élections. Le feu judiciaire et médiatique déclenché par les affaires de corruption s’est vite éteint avec l’arrivée de Tayeb Louh comme ministre de la Justice. Pour lui, les affaires de corruption relèvent des instances judiciaires. Mais de qui relèvent ces instances judiciaires, du ministre de la Justice ? La pratique du pouvoir l’éloigne du respect de la loi et de l’Etat de droit. Le pouvoir finissant, en fin de règne, est pourri par la corruption active et passive qui concerne les détournements de la richesse nationale et des biens sociaux, notamment par les cadres de l’Etat, ce qui jette le discrédit sur le pouvoir. Il faut s’indigner de l’impunité dont bénéficient les grands corrompus. Il faut s’attendre, comme en Espagne après le franquisme, à une amnistie semblable «au fameux pacte de l’oubli», pour les prédateurs.

La politique est la technique de la conquête, de la pratique et de la conservation du pouvoir
Le pouvoir réel échappe de plus en plus au Président, glisse de ses mains inertes qui ne peuvent plus le retenir pour échoir à sa fratrie, sa tribu, son clan, l’état-major de l’armée. Malade, incapable d’exercer ses fonctions, il ne peut pas faire, mais fait faire, délègue ses pouvoirs et agit par procuration. Les décisions sont prises en son nom par sa garde rapprochée, mais c’est lui qui est responsable. Edgar Faure disait : «Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent.»

Le Président en position d’attaque soumet les institutions de l’Etat qui ne lui prêtent pas allégeance et obéissance à sa volonté, conforte son pouvoir en se débarrassant de ses rivaux. Il élimine tous ceux qui l’ont fait roi, pour n’avoir à rendre de comptes qu’à lui-même. Le DRS lui fait de l’ombre, il le déshabille en hiver par un froid sibérien, pour couvrir l’état-major déjà chaudement habillé et qui étouffe, ce qui déclenche la colère de l’armée, surtout des généraux et des colonels à la retraite, qui ne sont pas tenus de se soumettre au droit de réserve. La situation est tendue au sommet de l’Etat.

Le Président a semé le vent à l’intérieur de l’armée, il a récolté la tempête. Le jeu de massacre consiste à tirer à boulets rouges qui atteignent leurs cibles. Cette politique qui divise l’armée réveille sa colère. Les énergies, longtemps contenues en son sein, se libèrent. L e conflit ne va pas basculer vers la violence, parce que toutes les parties seraient perdantes. Il y a des dysfonctionnements au sein de l’armée qui ont conduit à la situation présente. Il faut préserver la force et la cohésion de l’ANP, mais les dissidences internes ne peuvent être sous-estimées. Les rumeurs étalées sur la place publique passent du mythe à la réalité.

La solution peut-elle venir du sommet de l’Etat, qui offre un certain éclairage sur l’actualité, ou l’Etat va-t-il sombrer dans les basses manœuvres et les ambitions personnelles ? Il y a des rivalités et des divergences stratégiques. Le débat politique, qui occupe tout l’espace, compte tenu de l’ampleur de l’enjeu, est orienté vers les clans éclatés du pouvoir qui ne parviennent pas à se mettre d’accord, ce qui donne la mesure de la dérive. Le temps des analyses et des hypothèses est terminé et doit laisser la place à l’action pour sortir le pouvoir de son inertie et de sa myopie politique.

Dans son message soigneusement préparé pour avoir un impact important, mais dont la marge de manœuvre est réduite, le Président se pose en arbitre, révèle peu mais pas trop, pour taire les vrais secrets. Les Algériens, qui attendent un début d’ouverture politique qui serait un espace de liberté, concrétisé par un compromis ou un consensus pour réduire les divisions au sein de l’armée et neutraliser les rivalités, ne doivent pas oublier que le Président divise les institutions, exerce où il excelle pour reprendre un pouvoir qui lui échappe. Mais son fauteuil, qui est un fauteuil roulant, est facilement éjectable. La crise libère un espace aux anciens du système politique qui veulent le faire évoluer en pratiquant l’indépendance dans la dépendance, pour trouver un nécessaire compromis entre la Présidence, le DRS et l’état-major de l’ANP. Mais c’est aller à contresens de l’évolution de la société, et d’une véritable alternative démocratique.

Bouteflika ne se prononce pas sur sa candidature ou son retrait pour rester le maître du jeu jusqu’au dernier quart d’heure L’élection présidentielle du 17 avril 2014 suscite des interrogations et des controverses. Le scrutin, s’il a lieu, sera marqué par un nouveau record d’abstentions. L’abstention est la sanction et l’expression du désaveu des dérives du pouvoir. C’est la même pièce de théâtre politique que l’on nous fera jouer avec les mêmes acteurs. Pour le 3e mandat en avril 2009, le scrutin s’est transformé en plébiscite pour le Président, 90,24% des votants, pour faire de sa personne un homme providentiel.

Bouteflika n’est pas la solution mais le problème
Son départ est un préalable à tout règlement politique basé sur un changement stratégique, en faveur du droit et de l’Etat de droit. L’Algérie a besoin d’un pouvoir doté d’une légitimité issue d’élections propres et honnêtes. Le peuple algérien, échaudé par les fraudes électorales, n’attend rien des consultations électorales. Il a multiplié les manifestations qui fustigent les fraudes électorales à la Naëgelen. Bouteflika n’a pas la capacité physique de diriger le pays, il doit laisser le pouvoir à la jeune génération. De lui seul dépendra la décision qu’il prendra, et nul dans son entourage ne pourra préjuger avec certitude ce qu’elle sera. Les électeurs et les électrices hésiteront à voter pour un homme très malade aux gestes lents, à la voix presque inaudible, juste un chuchotement rauque qui peut se trouver dans l’impossibilité d’aller jusqu’au terme de son mandat. Va-t-il organiser sa propre succession ? Les Algériens, qui, par intérêt ou résignation, sont pour un 4e mandat, inscrivent leur action dans le prolongement de la crise.

L’intention, la volonté du Président est d’appeler les Algériens à contribuer à la continuité du système politique en vigueur depuis l’indépendance du pays. Rien ne changera dans le système politique, vieilli, corrompu, inefficace, tant que Bouteflika restera au pouvoir. L’essentiel est dans le nouveau souffle qu’il faut communiquer aux Algériennes et aux Algériens épris de justice et de liberté, afin que leur indignation frappe le pouvoir de discrédit. Il faut remettre l’Algérie d’aplomb et redonner confiance aux Algériens. Il ne sert à rien au pouvoir de jouer les pompiers, après avoir lui-même allumé le feu.

Le pays est plongé dans une crise sans précédent, qui peut tourner à l’affrontement. Tout peut basculer d’un moment à l’autre dans la violence et le tragique peut frapper à tout moment. Il y a péril en la demeure. Les mots n’ont aucun sens, font partie de la langue de bois dont se chauffe le pouvoir. Joseph Goobeels disait : «Le jour où les mots n’auront plus de sens nous aurons gagné.» Les journalistes vont-ils parler après le 17 avril 2014 de l’ex-locataire de la Présidence. L’élection présidentielle ne réglera pas les problèmes auxquels les Algériens sont confrontés mais les aggravera.

Une abstention massive réduira le taux de participation à moins de 15%. Une transition pacifique de la dictature à la démocratie est nécessaire. La solution alternative consiste en une courte transition de 18 mois à deux ans, pour réviser la Constitution qui sera soumise à la libre discussion populaire et ratifiée par référendum, et préparer des élections propres et honnêtes pour toutes les institutions élues de l’Etat, pour donner le pouvoir aux représentants du peuple.

Ali Yahia Abdennour

El Watan, 24 février 2014